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“Noires fureurs, blancs menteurs” et grise polémique

Dans un ouvrage intitulé « Noires fureurs, blancs menteurs »[1] publié en novembre 2005, Pierre Péan a voulu mettre un terme à l'ensemble des accusations, injustes selon lui, formulé à l'égard de la France, de sa politique au Rwanda entre 1990 et 1994, et à l'égard de l'armée française. L'auteur affirme s'appuyer sur une enquête approfondie et l'accès à des documents inédits pour établir les points suivants : le Front patriotique rwandais est à l'origine de l'attentat du 6 avril 19945 et c'est cet attentat qui est l'élément déclencheur du génocide. François Mitterrand et le gouvernement français ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour empêcher cette tragédie. Certaines associations, dont notamment association Survie, qui critiquent l'action de la France sont manipulées par le gouvernement de Paul Kagamé et ont constitué un « lobby efficace qui a trompé l'opinion française et internationale.» RFI aurait joué un rôle significatif dans ce domaine. Pierre Péan a eu le courage et le mérite d'être le premier à défendre l'image de l'armée française volontairement ternie dans cette affaire par des activistes qui ont « trompé l'opinion publique » comme l'affirment tous les rapports, auditions parlementaires. Sans préjuger des polémiques qui devaient suivre, Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue Défense s'est entretenu avec Pierre Péan lors de la sortie de son livre, après avoir consacré un éditorial sur un sujet qui ne peut laisser les Français indifférents.[2] Un entretien avec l’auteur pour parler du fond… afin qu’il puisse commenter les conclusions de son enquête de plus de cinq cents pages et nous expliquer comment il avait travaillé et surtout pourquoi il avait décidé d’écrire ce livre. Cet entretien publié par la revue Défense [3] est rediffusé ici avec l'autorisation de son auteur. Paris, le 14 décembre 2005.©

Richard Labévière : Que dire de la polémique qui a suivi, immédiatement la sortie de votre livre ?

Pierre Péan

Pierre Péan : Les fureurs noires et blanches, qui ont accueilli la sortie de mon livre ont empêché de débattre de l’essentiel, c’est-à-dire, du contenu du livre. Me voilà donc « raciste », « révisionniste », « négationniste » et (surtout ?) défenseur de ce qui semble -pour une bonne partie des médias –l’indéfendable défenseur de la France et de son armée ! Par la force des choses, j ‘ai ainsi été contraint de consacrer plus de temps à me défendre qu’à exposer les résultats de mon enquête. Qu’ai-je donc fait pour déclencher une telle hystérie ? Et/ou mieux encore, quelles étaient mes intentions en me lançant dans cette aventure ? Au début, il y a évidemment des images horribles, celles que tout le monde a vues à la télévision et dans les journaux… Comme tout le monde, j’ai été très choqué par l’horreur du génocide rwandais puis, au mois de juin 1994, les très graves accusations portées contre la France m’ont indigné. Ainsi donc, j’étais personnellement impliqué dans ce génocide en tant que citoyen français puisque la France et son armée étaient accusées de complicité. Je vivais dans un pays comparable à l’Allemagne nazie, mené par des dirigeants monstrueux dictant des ordres à des Waffen SS… Je dois avouer qu’avant même d’avoir fait la moindre enquête, j’ai été révolté par des accusations lancées sans preuves, mais, blessé, j’ai, dès l’été 1994,voulu mener ma propre enquête.

Richard Labévière

Richard Labévière : Alors pourquoi, justement, avoir voulu mener votre propre enquête ?

Pierre Péan : Le bouclage, puis la promotion de mon livre Une Jeunesse française m’ont empêché de me lancer dans ce travail pendant l’été et l’automne 1994. Plusieurs acteurs importants étaient pourtant disposés à m’ouvrir leurs classeurs, voire leurs armoires fortes. Le regret de ne pas avoir lancé mon enquête en 1994 explique pour partie la décision de la lancer une dizaine d’années plus tard. De cette époque, j’ai gardé en mémoire une discussion que j’ai eue avec François Mitterrand, le 1er juillet 1994,dans les minutes qui précédaient sa rencontre avec Yoweri Museveni, le président de l’Ouganda, l’homme qui a aidé Paul Kagamé à prendre le pouvoir, en lui fournissant hommes et armes, et notamment les missiles qui ont abattu le Falcon 50 de Juvénal Habyarimana. Une phrase m’est restée depuis lors dans la tête, parce que j’ai compris depuis qu’elle était un bon résumé de la tragédie rwandaise: Savez-vous que les Tutsis massacrent aussi ?

Richard Labévière : Quel est, selon vous, l’élément déclencheur du génocide d’avril 1994 ?

Pierre Péan: En 1997 ,ayant obtenu des informations inédites-et crédibles-sur l’attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président rwandais et que tout le monde, à l’exception de Paul Kagamé , considère comme le facteur déclenchant du génocide, j’ai préparé, avec Jean-François Bizot, un long papier dans Actuel. Papier qui retrace « l’épopée » de Kagamé d’Ouganda à Kinshasa, en passant par Kigali au prix d’un génocide et de terribles massacres dans ce qui est encore le Zaïre. L’histoire de l’attentat est résumée en quelques lignes. Mettez-vous dans la tête de Kagamé au moment où il décide de dessouder les deux Présidents hutus du Rwanda et du Burundi. Il sait qu’il va précipiter le chaos, enclencher le génocide de son propre peuple, les Tutsis. A deux ans, il a dû fuir le premier génocide. Il ne voit pas d’autre solution pour contraindre les Tutsis à l’insurrection. En bon révolutionnaire, il se dit que la fin justifie les moyens. On n’écrit pas l’histoire avec un poignard en caoutchouc. Il y a déjà l’essentiel, mais quand je relis mes notes de l’époque et que je les compare avec ce que nous avons publié, il n terrible écart. Pourquoi une telle rétention d’informations ? J’ai pensé alors que personne n’était alors en mesure d’accepter que « libérateur » du Rwanda, le représentant des victimes du génocide, portait une très grande partie de la responsabilité du génocide de son propre peuple…De toute façon, ce papier publié dans Actuel n’eut aucun écho.

Richard Labévière : Comment les tentatives de compréhension des événements ont-elles été prises en otages, empêchant, de fait, un traitement journalistique serein et équitable de cette tragédie ?

Pierre Péan : Face aux attaques récurrentes contre la France, initiées à Kigali, et reprises par une partie des médias français et quelques associations très actives, notamment Survie, une mission d’information parlementaire, dirigée par Paul Quilès, a été créée, en 1998.Celle-ci a analysé de très nombreux documents et entendu les principaux acteurs français, nombreux experts et quelques Rwandais. Le rapport final a certes relevé des « erreurs d’appréciation » de la politique française mais lavé la France et son armée de l’accusation de complicité de génocide. Ce rapport n’a pourtant pas arrêté Kigali et ses relais français et belges de poursuivre leurs accusations… Dans cette même année 98,à la suite des plaintes des familles des trois victimes françaises du Falcon 50, le juge Bruguière a commencé son enquête sur un attentat dont personne, à Kigali, comme dans la Communauté internationale ne semblait vouloir connaître les auteurs. En 2000,ayant eu vent des premiers résultats obtenus par le juge antiterroriste, je reprenais ma propre enquête abandonnée en 1997 et sortais un très grand article dans Le Vrai papier Journal qui désignait, encore une fois, à partir de nombreux documents et témoignages, Paul Kagamé comme l’instigateur de cet attentat monstrueux. Ce papier n’a pas eu plus d’impact que le premier.

Richard Labévière : Quels sont les autres éléments qui vous ont décidé à ouvrir, mener et publier cette enquête ?

Pierre Péan : Depuis, je constatais avec amertume que les militants de Survie, grignotaient du terrain auprès de gens de bonne volonté et imposaient une vision truquée de la tragédie rwandaise. De plus en plus de Français étaient convaincus de la complicité de leur pays au dernier génocide du XXème siècle. Je ne comprenais pas pourquoi les autorités de notre pays ne réagissaient pas à ces monstrueuses attaques qui salissaient la France. En octobre 1993, la télévision relayait, une opération symbolique de François-Xavier Verschave, le président de Survie, débaptisant le quai François Mitterrand…En mars et avril 2004,à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire du déclenchement du génocide, les relais de Paul Kagamé en France, ceux que j’appelle les “blancs menteurs” sonnaient le cor avant l’hallali. La Commission d’Enquête Citoyenne montée par Survie et la protestante Cimade rendait un rapport sans appel contre la France ; Patrick Saint-Exupéry publiait L’inavouable, un pamphlet adressé à Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, dans lequel l’état-major et le COS étaient notamment accusés d’avoir volontairement laissés leurs amis génocidaires hutus tuer pendant trois jours des Tutsis…Des actions dont le point d’orgue était donné, à Kigali, par Paul Kagamé lui même, dans son discours devant les représentants de la communauté internationale. En des termes d’une violence extrême, le responsable de l’attentat du 6 avril 1994,accusait la France de complicité de génocide. Provoquant -enfin ! -la réaction d’un représentant de la France :le ministre Renaud Muselier quittait, séance tenante, Kigali. Une réaction qui n’enraya pas la propagande pernicieuse des agents de Kagamé en France… Ne supportant plus d’entendre des contrevérités sur l’action de la France au Rwanda, et désespérant de voir le juge Bruguière terminer un jour ses investigations, je décidais de me lancer dans une grande enquête. Mon schéma de départ était simple : s’il est avéré que Kagamé est bien le commanditaire de l’attentat contre Habyarimana à l’origine de l’attentat contre Juvénal Habyarimana, une relecture de l’histoire s’impose. J’ai donc commencé par conforter mes deux enquêtes précédentes sur l’attentat avant de travailler sur les papiers de l’Elysée, sur la période 1989-1994.

Richard Labévière : Comment avez vous travaillé ? Sans trahir vos sources, quels ont été les profils de vos interlocuteurs et avez-vos eu accès à des archives inédites, comme le laisse supposer la lecture du livre ?

Pierre Péan : Comme dans toutes mes enquêtes, je privilégie les sources écrites et essaie, dans la mesure du possible, d’articuler les témoignages oraux autour d’elles. Cette règle s’imposait d’autant plus que les principaux faits que je voulais décrire s’étaient déroulés dix à quinze ans avant l’enquête. J’ai également pris le partie de ne pas me rendre au Rwanda, estimant que les témoins ne pouvaient pas disposer du minimum de liberté pour me répondre. J’ai eu accès à des archives-en partie inédites de l’Elysée de 1990 à 1994,archives qui elles-mêmes contenaient évidemment des papiers d’autres acteurs du dossier. Partant de là, j’ai réussi à rencontrer un certain nombre de témoins-politiques, fonctionnaires et militaires-français, dont certains avaient gardé des archives qui ont enrichi les sources écrites-connues et inédites auxquelles j’avais accès. Certains acteurs ont refusé de me parler parce qu’ils ne voulaient plus évoquer rouvrir des plaies qui étaient loin d’être cicatrisées… C’est la première fois que je rencontre autant de
témoins traumatisés par ce qu’ils ont vu ou/et par les accusations monstrueuses dont ils ont été l’objet. C’est la première fois que je vois des larmes qui coulent sur les visages des gens que j’interroge… J’ai osé, également, interrogé de nombreux acteurs hutus qui, parce que justement ils sont hutus , ne font pas partie des circuits médiatiques. Aujourd’hui, les hutus, y compris ceux qui ont collaboré plus ou moins longtemps avec Paul Kagamé, sont traités comme des génocidaires. Prenant conscience du rôle important des relais militants de Kagamé en France et en Belgique pour imposer une vision complètement truquée de la tragédie rwandaise, j’ai consacré beaucoup d’énergie à démonter les réseaux de ceux que j’appelle les “blancs menteurs” (militants d’ONG, d’associations, de mouvements de droits de l’homme, mais aussi journalistes.

Richard Labévière : Pourquoi un tel « procès en sorcellerie » concernant votre livre, allant jusqu’à occulter le fond, le contenu de votre enquête ?

Pierre Péan : La première raison de ce procès est tout simplement que les “blancs menteurs” ont réussi à imposer leur version truquée de la réalité, notamment une bonne partie des médias sont sur leur ligne. J’ai commis un crime de lèse-journalisme. Les médias détestent par dessus tout être remis en cause. Et, plutôt que d’essayer de contrer les faits que j’avance dans mon livre, ils ont préféré me décrédibiliser en utilisant des termes utilisés contre ceux qui mettent en cause la Shoah. C’est proprement scandaleux. La charge qui m’a le plus surpris est finalement celle du journal Le Monde. En effet, jusqu’à l’été dernier, date du départ de Stephen Smith, ce quotidien défendait la même thèse que celle qui est développée dans Noires fureurs…J’attends maintenant avec une très grande curiosité les réactions des médias aux prochaines conclusions du Juge Bruguière qui vont donner du crédit à une partie d’un livre qu’ils ont descendu en flammes !

Richard Labévière : Que vous inspire cette mauvaise et « grise polémique » quant à l’état de la presse dans notre pays ?

Pierre Péan : Je suis probablement le plus mal placé , en ce moment, pour en parler. Je peux dire néanmoins que les réactions que j’ai suscitées confortent les analyses que j’ai développées notamment dans La face cachée du Monde. Dans l’affaire du Rwanda, je relève notamment, que la presse, après avoir ouvert ses colonnes aux papiers des correspondants de guerre, écrits sous l’emprise d’une émotion légitime, n’a pas tenté de comprendre ce qui s’était vraiment passé( à l’exception notable près du Monde au temps de Stephen Smith). En étant porté par les vents dominants de la pensée unique, une bonne partie de la presse faillit à sa mission de traquer la vérité. J’ajoute qu’une tendance lourde de la presse française est de donner un crédit quasi illimité à ceux qui attaquent la France…

Propos recueillis par Richard Labévière

[1] Pierre Péan – « Noires fureurs, blancs menteurs » aux Éditions Mille et Une Nuits – novembre 2005.

[2] Voir Rwanda : la rupture épistémologique

[3] Entretien diffusé dans le N°119, daté de Janvier-février 2006, de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs » de l'IH. Abonnements: BP 41-00445 Armées.


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