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En attendant le Pentagone français

En attendant le Pentagone français...

Si le projet de Pentagone à la française voit enfin le jour fin 2014, il devrait regrouper 9.300 personnes des armées de Terre, de l'Air et de Mer. Sur 300.000 m2 à aménager, Balard sera le plus grand projet immobilier de la décennie. Il devra évidemment s'insérer dans le Grand Paris. Actuellement, douze sites du ministère de la Défense sont disséminés à Paris et devraient être « regroupés en 2015 dans le sud du XVème, entre France Télévisions et Aquaboulevard à Balard. L’objectif avoué étant de « regrouper à la fois sur un même site parisien autour du ministre l’ensemble des états-majors des trois armées (terre, air, mer), le centre de planification et de commandement des opérations (CPCO), la délégation générale pour l’armement (DGA) ainsi que l’ensemble des directions et services du secrétariat général pour l’administration.» Nombreux sont ceux qui estiment en effet que « la question des capacités reste consubstantielle à celle des progrès de l’interarmées conditionnés par l’installation d’un Pentagone à la française dont nous rappelions dernièrement les enterrements administratifs successifs. »[1] Richard Labévière a réussi à retrouver les trois hommes qui avaient les premiers initié le projet. Trois officier généraux : un aviateur, le général d'armée aérienne François Mermet (2S), un marin, le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S) et un Terrien, le général d'armée Jean-Claude Coullon (2S). Ils ont accepté de témoigner pour la revue Défense [2] en rappelant à Richard Labévière, rédacteur en chef de la revue, l'historique d'un projet, qui, s'il est enfin mené à bien restera comme la plus grande opération d'aménagement urbain du mandat de Nicolas Sarkozy. Nous rediffusons ici ces éléments avec l'autorisation de la revue. Paris, le 25 avril 2008.©

Jamais trois sans quatre ! Et la quatrième tentative sera-t-elle la bonne ? En effet, l’idée de la mise en chantier d’un « Pentagone à la française » qui ressurgit ces temps-ci, en est à sa quatrième version. Serpent de mer récurrent et fatigué, cette idée qui date du milieu des années soixante, a déjà été victime de trois enterrements administratifs de première classe : sous la présidence de Georges Pompidou, puis sous celle de François Mitterrand et enfin sous celle de Jacques Chirac.

Pour mieux saisir les enjeux actuels de cette déjà « très vieille idée », Défense vous propose, aujourd’hui, de reconstituer - documents à l’appui - les errements de ce beau projet qui s’est toujours heurté à l’inertie de l’administration centrale, sinon à la franche hostilité des gardiens zélés de la comptabilité nationale. Suite au fiasco très gaulois de la Commission d’études du « Pentagone français », la pièce s’est rejouée en trois actes…

Acte Premier : du renseignement aux infrastructures...

C’est en janvier 1990, que le conseiller du gouvernement pour la défense, le général François Mermet, chargé de travailler à la modernisation du renseignement militaire et le colonel Christian Prasil, responsable des études générales à l’EMA, proposent pour la seconde fois, « la réalisation d’un Pentagone à la française », dans une note adressée au ministre de la défense de l’époque, Jean-Pierre Chevènement.

Le général François Mermet (2S), ancien président de STRATCO

Expliquant que « la réorganisation du renseignement militaire français passe par le regroupement des moyens existants et le renforcement des effectifs à y consacrer », le conseiller pour la défense souligne la nécessité « d’une infrastructure adaptée : lieu, surface et conception des locaux ».

Dans une note synthétique de quatre pages suivent, nombre de constats pertinents et de propositions qui n’ont rien perdu de leur actualité.

« Il apparaît que le patrimoine de la Défense n’est pas véritablement géré, tout au moins d’une manière globale, que les emprises, très nombreuses, sont souvent peu bâties (exemple : 800 personnes sur les 11 hectares du fort d’Issy-les-Moulineaux), que les unités appartenant à un même organisme sont souvent éparpillés sur de nombreux sites (7 pour la seule Direction du personnel de l’Armée de Terre). Ceci semble être le résultat de quinze années d’absence de politique domaniale qui a entraîné la prolifération de « pustules », le développement du « mitage » du domaine au profit des civils (exemple : Sfena et Dassault à Villacoublay) s’opposant ainsi, sur certains sites, à toute tentative ultérieure de rationalisation. Cette dernière est cependant encore possible mais elle sera, à l’avenir, de plus en plus difficile à réaliser ».

La note poursuit : « A cet égard, il vient naturellement à l’esprit qu’une restructuration globale peut fournir l’ultime opportunité de regrouper enfin en un même lieu votre administration centrale et tous vos états-majors. Un tel projet étudié dans les années 60, à la suite de la création de l’État-major des Armées a été abandonné en 1972 par défaut de méthode et manque de volonté. Aujourd’hui, une telle réalisation se justifie pour les multiples raisons suivantes :

  • Créer la synergie interarmées, affichée dans le projet Armées 2000, que seule peut rendre possible une architecture fonctionnelle permettant un travail côte à côte dans le respect des attributions de chacun.

  • Offrir des conditions de travail décentes, c’est-à-dire aux normes, ce qui est rarement le cas actuellement dans Paris notamment pour le personnel subalterne.

  • Impossibilité de reconvertir de manière fonctionnelle les prestigieux bâtiments hérités de la Royauté, de l’Empire ou du « modern style » de la République.

  • Ne pas être, aux yeux de notre propre personnel comme au regard des autres administrations françaises ou étrangères, les derniers à entreprendre cet effort de rationalisation dont Bercy, Bouygues ou Spie Batignoles en sont les illustrations les plus récentes.

  • Créer les conditions d’un fonctionnement plus économique en effectif de support, en moyens de communications et de transmissions, avec une sécurité accrue.

Aujourd’hui, une telle réalisation est possible. Le patrimoine de la Défense en région parisienne représente une valeur globale considérable. Le nombre et la diversité des sites confèrent une grande souplesse soit pour vendre soit pour échanger dans le domaine public ou dans le domaine privé, à condition, bien sûr, d’avoir une approche globale. Celle-ci s’impose par ailleurs par la dispersion et l’imbrication des structures relevant des différentes autorités utilisatrices du domaine.

Un tel projet avec son indispensable accompagnement de logements sociaux pourrait être financé en grande partie par la vente de tout ou partie de ce patrimoine. A titre d’exemple, l’immeuble des Trois Quartiers aurait été vendu 1,9 milliard de francs à un groupe japonais, montant plus élevé que celui estimé nécessaire à la réalisation d’une surface de 200 000 m2 de bureaux permettant le travail de 12 000 personnes selon les normes en vigueur. En première analyse, des sites apparaissent possibles :

  • dans Paris, l’immeuble du boulevard Victor (EMAA, DGA, Bassin des carènes) offrant douze hectares
  • hors Paris, en proche banlieue : les onze hectares de Maison Alfort ;
  • en lointaine banlieue : les vingt hectares de la base aérienne de Saint-Cyr ;
  • il en existe certainement d’autres…

Le bon exemple de Bercy

Les critères d’appréciation des sites sont certainement très nombreux. Cependant, le regroupement et le transfert des finances à Bercy constitue probablement un bon exemple de ce qui peut être fait d’une part pour rester à proximité des hautes autorités gouvernementales chargées de la défense et, d’autre part pour éviter aux nombreux personnels logeant en périphérie de se trouver pénalisés par un choix trop excentrique ».

Enfin, la note concluait : « si l’étude d’un tel projet était retenue, elle devrait être confiée à une équipe spécifique d’un poids suffisant, placée sous votre autorité et indépendante des hiérarchies concernées. Elle pourrait comprendre:

  • des militaires pour la définition du besoin dans son aspect quantitatif et fonctionnel (aménagement des structures) ;
  • des spécialistes de l’immobilier pour évaluer le patrimoine, dégager les solutions de financement (ventes, échanges) ;
  • des experts en architecture, ergonomie et environnement (transport, accès, etc.)

Il convient, en effet, de ne pas renouveler l’erreur commise lors de la création de l’ancienne commission d’études du « Pentagone français ». Située à un niveau trop bas et composée uniquement de représentants des parties prenantes, elle n’a pas pu s’affranchir des divers corporatismes, vaincre les inévitables inerties, et proposer un projet à la hauteur d’une telle ambition. Dans les mois qui viennent, des restructurations ponctuelles limitées et non inscrites dans un plan d’ensemble, vont être entreprises.

Projet “Balard” sur les sites Armée de l’Air et DGA

Aujourd’hui, la DGA restructure unilatéralement « son domaine parisien », ce qui risque, à très brève échéance d’interdire le choix du boulevard Victor qui, en première analyse, constitue le seul site disponible pour accueillir dans Paris, une réalisation de grande ampleur. Une décision est donc à prendre sans attendre, ne serait-ce que pour préserver l’avenir. Le moment est favorable :

  • Une rationalisation interservices est indispensable. Elle est au cœur d’Armées 2000.
  • Un besoin au profit du personnel de la Défense est à satisfaire rapidement tant pour les conditions de travail que pour le logement.
  • Cette restructuration, ainsi que les constructions nécessaires pourraient, peut-être, se faire à bilan nul en tirant parti de la richesse d’un patrimoine et d’un marché très porteur.

Au moment où la Défense doit impérativement et rapidement évoluer, il convient de supprimer le frein des archaïsmes structuraux. Un grand projet architectural fonctionnel serait de nature à changer les mentalités et à mobiliser les énergies. Sa réalisation, j’en suis convaincu, est
inéluctable dans les années qui viennent ».

Sur la base de cette note, et après un entretien d’une heure avec Jean-Pierre Chevènement, le général François Mermet est chargé de rédiger un projet de note du ministre à l’attention du Président de la République. Supervisée par le SGA - Secrétaire général pour l’administration du ministère de la défense – et le Contrôle Général des Armées, ce document ne sera jamais transmis à François Mitterrand.

Défense a retrouvé sa version finale.

Un grand dessein mobilisateur

« Note au Président de la République. Objet : réalisation d’un Pentagone français.

Après les opérations réussies de regroupement et de transfert du ministère des Finances à Bercy et de celui de l’Equipement à l’Arche de la Défense, il m’est également apparu nécessaire de rechercher une rationalisation des implantations du Ministère de la Défense dans Paris et la région parisienne.

En effet, je n’ai pas auprès de moi tous mes grands subordonnés et eux-mêmes sont dans la même situation vis-à-vis de leurs Directions et Services. De plus, cette extrême dispersion dans des locaux parfois prestigieux, mais généralement inadaptés ne permet plus de travailler dans les conditions d’efficacité et d’économie qui sont maintenant exigées dans le secteur public que ce soit par les fonctionnaires eux-mêmes ou par la Nation.

Cette situation est un obstacle à un réel esprit interarmées ainsi qu’à l’effort de rationalisation entrepris avec le projet Armées 2000. Enfin, elle hypothèque inutilement un patrimoine immobilier d’ores et déjà localement revendiqué pour d’autres usages.

Les tentatives de regroupement partiel effectuées jusqu’à présent n’ont pu apporter de véritables solutions. Les imbrications sont telles que seule une approche globale visant à créer un « Pentagone à la française » permettra de se dégager de certains archaïsmes hérités du passé.

Ce grand dessein mobilisateur, permettrait l’émergence d’un véritable esprit interarmées, offrirait les conditions de travail réclamées par le personnel, donnerait à cette grande entreprise qu’est la défense l’image de marque moderne qu’en attendent son personnel et la Nation, tout en contribuant de manière exemplaire à la restructuration de la région parisienne.

Cette opération, si elle est réalisée sur l’ensemble du patrimoine, devrait permettre de dégager les ressources nécessaires non seulement à la réalisation de ce grand projet, mais aussi à l’accompagnement en logements sociaux qui fait gravement défaut actuellement. S’agissant du choix d’un site, le regroupement des finances à Bercy constitue un bon exemple de ce qui peut être fait, d’une part pour rester à proximité des hautes autorités gouvernementales chargées de la défense et, d’autre part, pour éviter aux nombreux personnels logeant en périphérie de se trouver pénalisés par un choix trop excentrique.

Un site paraît encore possible : l’ensemble de douze hectares compris entre le boulevard Victor et le Périphérique, parfaitement desservi (Seine, Périphérique, RER, métro, héliport d’Issy-les-Moulineaux).

J’ajoute que cette zone en bordure du Périphérique ne peut guère être utilisée que pour un usage tertiaire.

Il y a là matière à un projet architectural audacieux dans le prolongement, sur ce site, des constructions « modern style » du Ministère de l’Air, réalisées par la IIIème République.

Ce serait la participation de l’État au renouveau architectural du paysage parisien dans le quinzième arrondissement, actuellement en pleine transformation.

Il s’inscrirait dans un espace visuel remarquable, notamment par la proximité de la Seine et du Périphérique.

Cette zone, qui réunit les meilleures conditions, fait actuellement l’objet d’un projet d’aménagement interne, qui me conduit à envisager une décision rapide ».

Nouvelle note (est) adressée au ministre de la Défense le 15 juin 1990.

Extraits : « Actuellement, chaque chef d’état-major doit être simultanément au côté du CEMA en tant que conseiller pour l’emploi de son armée et auprès de son état-major d’armée pour assurer la direction de la manœuvre logistique.

Ce problème d’ubiquité est à peu près résolu pour l’Armée de Terre dont l’état-major se trouve près du CEMA, ce qui induit toutefois des déséquilibres vis-à-vis des deux autres armées dont les états-majors sont dispersés dans Paris.

Nos principaux partenaires, notamment américain, britannique et allemand, ont regroupé en un même lieu tous les grands subordonnés du Ministre.

Tout ceci conforte notre intime conviction que dans le domaine opérationnel, comme dans celui du renseignement et dans bien d’autres, seule la création d’une sorte de « Pentagone à la française » permettra de faire en sorte « qu’un point de passage obligé n’entraîne pas un détour » dangereux dans le domaine opérationnel (cf le hiatus Gamelin – Georges) et abusivement coûteux en fonctionnement.

Nous sommes toutefois conscients du caractère très sensible de tout ce qui pourrait être perçu - à tort, certes – comme une action « anachronique » au profit des Armées, au moment où l’opinion publique attend de « toucher les dividendes de la paix ». Cette affaire devrait donc être présentée en privilégiant un certain nombre d’aspects. Il est en effet plus facile d’être compris si l’on dit que les Armées françaises « libèrent à nouveau Paris en s’installant à Balard » que de démontrer que « c’est bien la Paix qui est le dividende de la Défense » et non l’inverse ! »

A l’appui de cette note, il faut citer un mémorandum – Chances et ambitions pour notre défense – qui date, lui aussi, de l’été 1990 :
« La nouvelle donne en matière de sécurité - bouleversement géopolitique et économique mondial notamment sur le continent européen ; contraintes économiques sur les budgets de la défense de toutes les grandes puissances
- est, paradoxalement une chance pour réformer une structure de défense figée depuis une trentaine d’années malgré des amendements ou améliorations appliquées sectoriellement. En effet, l’évolution humaine se fait toujours sous la contrainte de l’environnement.

Notre défense se trouve confrontée à une remise en cause aussi vaste, bien que moins dramatique qu’à la fin de la guerre d’Algérie quand le général De Gaulle réduisit considérablement les effectifs militaires, dota la France d’un arsenal nucléaire et retira notre pays de l’OTAN.

Les changements et les contraintes actuelles :

  • diminution de la part du PNB qu’il est possible d’allouer à la défense avec ses corollaires,
  • diminution générale des effectifs,
  • rapatriement des forces d’Allemagne,
  • resserrement du format de l’Armée de Terre,
  • augmentation des contraintes liées aux nuisances aériennes, terrestres ou maritimes,
  • enseignements de la guerre du Golfe, sont perçus de manière quasi exclusivement négatives :
  • sentiment de battre en retraite (Allemagne),
  • exacerbation des corporatismes entre les armées, voire à l’intérieur de chaque armée, les industriels de l’armement, les lobbies politiques locaux, chacun espérant s’en tirer aux dépends du voisin,
  • détérioration des conditions de travail et des conditions sociales des militaires perdant des privilèges (Allemagne, Outre-mer, etc.),
  • et baisse générale du moral.

Il s’agit de :

  • profiter intelligemment de ces contraintes et circonstances,
  • déterminer les atouts nombreux et variés de notre institution de défense pour effectuer une révolution réussie,
  • rendre positives les transformations à venir.

Ceci implique :

  • une mise à plat complète de notre système (forces armées, DGA, industriels et, bien sûr, administrations),
  • une approche globale et non plus sectorielle des problèmes et solutions,
  • le retour à la spécificité des forces armées, ce qui est la raison d’être des militaires (des forces polyvalentes d’interposition, d’intervention et, bien sûr, de combat),
  • la démilitarisation de ce qui est actuellement devenu inutilement « militarisé » (sous-traitance, reconversion ou redéploiement vers d’autres départements ministériels),
  • à partir d’un schéma global interarmées et même « inter-défense », définir des axes d’orientation comportant des projets concrets échelonnés dans le temps,
  • d’intégrer, dès le début les aspects politiques, industriels et sociaux,
  • des projets mobilisateurs pour le personnel de la défense et pour le pays,
  • de mobiliser notre patrimoine immobilier immense et divers afin d’en tirer le meilleur parti pour l’efficacité des forces, la cohérence d’ensemble, l’amélioration de la condition social des personnels de la défense et l’intérêt national, grâce aux retombées vers les secteurs civils ».

Ces perspectives s’inscrivaient alors dans « le cadre du projet SAMU (Schéma d’Aménagement et d’Urbanisme) du Premier Ministre Michel Rocard, fondé sur deux orientations :

  • 1) l’obligation (l’expérience va être tentée dans les Hauts-de-Seine) de construire autant de mètres carrés de logements sociaux que de bureaux ;

  • 2) une libération par l’État d’une partie de ses acquis fonciers pour dégager les terrains nécessaires à cette politique sociale de construction de logements et une réduction du nombre des emplois qu’il entretient en région parisienne »

Acte Deux :  STRATCO entre en scène

A la demande du ministre de la Défense Pierre Joxe, est créée, en 1991, la société STRATCO, l’une des six filiales du Groupe Défense Conseil International, dotée d’un capital de dix millions de francs.

Cellule de réflexion, STRATCO a pour mission le conseil, l’audit et toute étude en matière de défense et de stratégie au profit de l’Institution, mais aussi des gouvernements étrangers, des industriels et des organismes français ou internationaux. Son offre de conseil en stratégie et d’assistance procède d’une approche en amont des grands problèmes de défense et d’une vision interarmées. Elle s’étend jusqu’à l’application dans les forces englobant naturellement la préparation et l’accompagnement des actions d’exportations. On y retrouve le général François Mermet aux côtés du général Jean-Claude Coullon, ancien Inspecteur général de l’Armée de Terre et de l’Amiral Guy Labouérie, ancien commandant de la flotte française de l’océan Indien et directeur de l’Ecole de guerre navale. Le 23 juillet 1992, STRATCO rédige un rapport pour le ministre de la défense sur « la rationalisation des implantations de l’administration centrale » :

L'amiral Guy Labouérie (2S)

« Notre rapport a souligné l’acuité et la priorité du problème de l’harmonisation de l’ensemble des structures de l’Administration centrale.

 Cette harmonisation s’avère nécessaire au regard des exigences d’efficacité d’une administration moderne. Elle est en outre indispensable, comme l’écrit le CEMA, pour opérer le regroupement dont vous avez demandé l’étude.

Il faut noter que ces idées de regroupement et d’harmonisation, qui apparaissaient 'iconoclastes ou révolutionnaires' il y a à peine deux ans, ont fait largement leur chemin et reçoivent à présent un accueil de plus en plus favorable, tout au moins dans le milieu militaire.

Général Jean-Claude Coullon (2S)

Cette évolution des mentalités provient :

  • d’une part, d’une meilleure prise de conscience des économies à réaliser dans tous les domaines pour conserver des capacités de combat significatives dans la difficile conjoncture présente,
  • d’autre part, du travail pédagogique accompli par des groupes d’études qui réfléchissent à présent sans tabou sur ce sujet.
  • Dans cette optique, il semble souhaitable de poursuivre sans attendre nos réflexions pour profiter de la mobilisation des esprits, en limitant toutefois l’étude à une première étape consacrée à l’harmonisation des structures des états-majors comme le suggère le CEMA - et nous ajoutons, en liaison avec la DGA, les deux ne pouvant pas être dissociés
  • et en recherchant un consensus sur le modèle proposé.

Cette première étape qui est de toutes façons indispensable, permettra de rationaliser les structures, puis d’effectuer le regroupement demandé, plus sensible quant à ses conséquences sociales et financières ».

Acte Trois : Nouveau gouvernement, nouvelle tentative :

Le 14 juin 1995, le président de STRATCO remonte en ligne en adressant un courrier au ministre de la Défense Charles Million. Soulignant le poids de « la pensée unique et de la technostructure », il déplore, notamment que « la Délégation générale pour l’Armement, qui a la haute main sur les crédits d’études amont, soit restée sourde à une approche (…) privilégiant une vision globale, interarmées, indépendante, en toute liberté de pensée. Cet anticonformisme n’a séduit jusqu’à présent que la Délégation aux Affaires Stratégiques et des grands industriels de défense ».

Ensuite, ce courrier rappelle « quelques grandes idées qui s’étaient dégagées de nos études et réflexions, se heurtant à la pensée officielle et à des intérêts particuliers :

  • la réorganisation fonctionnelle du ministère de la Défense dont la conséquence logique est la construction d’un « Pentagone » à l’échelle française ;
  • une autre manière d’aborder nos exportations d’armements, privilégiant une approche en amont développant un concept opérationnel de sécurité à la française et non seulement une logique de produit, commerciale et technique;
  • l’achèvement de la réorganisation du renseignement militaire qui tarde à satisfaire les besoins des forces de chaque armée ;
  • une étude sur l’action humanitaire des Armées remise au ministre en mai 1993 dont le constat montre, hélas, deux ans plus tard toute la pertinence ».

Fin août 1995, les responsables de STRATCO rencontrent Charles Million. Le 13 septembre, une nouvelle note sur la « Rationalisation des implantations de l’administration centrale » est envoyée au Ministre. En préambule il est rappelé que « STRATCO a effectué au profit de la Direction de l’Administration Générale une étude remise en avril 1992, permettant de juger de la possibilité de rassembler autour du Ministre à l’Ilot Saint-Germain, ses principaux subordonnés (CEMA, DGA, SGA et chefs d’états-majors d’armées accompagnés des éléments strictement nécessaires de leurs états-majors) afin de privilégier l’exercice en temps réel des principales fonctions mutuellement dépendantes. Ce rapport a suscité l’intérêt de l’EMA et de l’Amiral Lanxade ».

Deux aspects étaient particulièrement retenus :

1) Une analyse fonctionnelle de l’administration centrale permettant d’élargir le champ des réflexions sur l’outil dont devrait disposer le Ministre pour, selon les termes mêmes de l’article 16 de l’ordonnance du 16 janvier 1959, « exécuter la politique militaire ». Cette analyse fonctionnelle a mis en évidence l’aspect fondamental de « la fonction stratégique génétique », qui commande la gestation et la réalisation des capacités militaires. Or, il apparaît que cette fonction est totalement éclatée, ce qui ne facilite ni la rationalisation des choix budgétaires, ni l’optimisation des capacités militaires et affaiblit considérablement la réflexion prospective technico-opérationnelle qui devrait être au cœur de la restructuration de l’outil de défense.

2) L’acuité et la priorité du problème de l’harmonisation de l’ensemble des structures de l’Administration Centrale, en profitant de la mobilisation des esprits et en commençant, dans un premier temps par l’étude d’un ajustement des structures des États-Majors comme l’avait suggéré le CEMA, en liaison avec la DGA, les deux ne pouvant être dissociés. Cette première étape permettrait de rationaliser les structures, puis d’effectuer le regroupement demandé, plus sensible quant à ses conséquences sociales et financières. Cette étude devrait conduire ensuite à des projets résolument novateurs, comme l’idée présentée en annexe d’un 'Pentagone français'.

Rappelant les données techniques précédemment développées, cette annexe conclut :  « Un tel projet étudié dans les années 60 à la suite de la création de l’État-major des Armées a été abandonné en 1972, par défaut de méthode et manque de volonté face aux corporatismes et aux intérêts particuliers. A l’objection d’ordre financier qui vient immédiatement à l’esprit dans la conjoncture budgétaire actuelle et en période de crise du marché immobilier, on peut rétorquer que la seule cession onéreuse de l’Hôtel de la Marine sur la place de la Concorde couvrirait la construction des bureaux de ce 'Pentagone français'.

  • Nouvelle inertie, nouvel enterrement.

Acte Quatre : Les trois Mousquetaires récidivent

Les trois mousquetaires, les généraux Mermet et Coullon ainsi que l’Amiral Labouérie, saisissent directement Jacques Chirac par un canal personnel et amical. Une fiche sur le « Commandement des Armées françaises au XXIème siècle » reprend l’historique et la totalité de l’argumentation.

Réponse du président Chirac

Rappel du thème majeur : « L’évolution géopolitique mondiale implique depuis plusieurs années une évolution parallèle de la pensée et de l’agir militaires français. Les installations centrales du ministère de la Défense ne répondent plus à la concentration, la rapidité et l’économie nécessaires à des propositions et des réalisations adaptées au XXIème siècle. Il est indispensable que la France se dote d’un « cerveau » unique autour du CEMA, permettant au Gouvernement et au Président de disposer instantanément de l’ensemble de l’information globale et des transmissions nécessaires à la mise en œuvre de nos forces ».

Suivent les « Arguments principaux », les « Difficultés » et les « Propositions » :

1/ « Afficher d’emblée que le président de la République inaugurera les installations opérationnelles d’un nouveau centre de commandement des Armées situé dans l’espace Balard, le 1er janvier de l’an 2002, car le 01/01/2000 risque d’être trop proche malgré la date remarquable que cela représenterait, mais le cas échéant cette date peut être rattrapée suivant le déroulement du projet.
2/ Sous l’autorité du Ministre de la Défense : désigner une équipe administrative, financière et juridique pour traiter l’ensemble des problèmes de toute sorte posés par la réaffectation et/ou la vente des immeubles actuels et par l’installation dans le périmètre Balard d’un ensemble aussi important que le
« Trigone » opérationnel.

Désigner sous les ordres du CEMA une équipe de marque opérationnelle restreinte pouvant faire appel à toutes compétences nécessaires, pour étudier un projet opérationnel global intégrant autour d’un grand central opérations et ses trois annexes Terre – Mer – Air l’ensemble des divisions et bureaux de l’EMA et des trois États-Majors d’Armée, ces derniers conservant leur autonomie organique dans des ailes distinctes. Cette dernière équipe devra disposer d’un budget en propre lui permettant de faire appel à des consultants opérationnels extérieurs aux Armées comme le groupe DCI (STRATCO).

Les travaux initiaux de ces deux équipes devraient être terminés au plus tard le 01/10/1996 de façon à permettre le lancement d’un concours national pour la réalisation architecturale nécessaire. Le lauréat devrait être désigné le 01/10/1997 et les travaux commencer aussitôt après. Les architectes en concours devront disposer des membres de l’équipe de marque opérationnelle comme conseillers, de même que cette équipe participera auprès du lauréat retenu à toute la phase de réalisation.

Le Ministère de la Défense coordonnera l’ensemble des études et assurera le suivi de la réalisation. Il sera rendu compte au président de la République de l’avancement du projet tous les six mois ».

Après deux entretiens en avril 1996 avec le ministre et son cabinet, le projet fut à nouveau enterré.

On pourrait conclure en citant la « Guerre des Gaules » de César, Courteline ou Kafka. On se bornera à reprendre la fin du récent rapport Bauer fustigeant « la culture administrative », « l’arrogance intellectuelle des chefs d’administration » en citant Tocqueville : « Ce qui caractérise l’administration en France, c’est la haine violente que lui inspirent indistinctement (…) tous ceux qui veulent s’occuper d’affaires publiques en dehors d’elle (…) En un mot, elle préfère la stérilité à la concurrence ».

Focus établi par Richard Labévière.

[1] Le Livre blanc, les chiffres et la guerre des Gaules

[2] Défense, N°133, daté de Mai-juin 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « auditeurs de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.


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