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Le savoir faire russe

Le savoir faire russe

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 18 août 2005.©

Depuis le 11 septembre 2001 – point de départ évènementiel d’une nouvelle phase des relations internationales – les politiques engagées par les grandes puissances contre les réseaux terroristes affiliés à l'organisation Al Qaïda témoignent de la place essentielle tenue par les Forces spéciales. Ces unités d'élite, par excellence, des armées, composées d’individus hors du commun, se consacrent prioritairement à la réalisation de missions de portée stratégique.

Le renforcement du potentiel Forces spéciales dans une armée est, dans une certaine mesure, la concrétisation du besoin récurrent de disposer d’une capacité opérationnelle dans les délais les plus brefs, en se passant de toute logistique imposante qui, de toute évidence, accentue considérablement les délais. Servant les intérêts nationaux, elles opèrent donc sur fond de tensions géopolitiques, dans un contexte général de globalisation des échanges, sans que les contrastes sociaux et économiques en sortent d’ailleurs atténués. De telle sorte qu’en ce début de nouveau siècle, le terrorisme économique et politico-religieux est en pleine recrudescence.

À titre d’exemple, la Russie, inquiète du devenir de ses anciennes « républiques satellites », affiche cette ferme volonté de préserver un « glacis protecteur » ; tant dans l'espace occidental que sur ses frontières orientales.

Ainsi, les actions menées dans le Caucase – comme en Asie centrale – reposent-elles sur une combinaison d'opérations des services secrets et de Forces spéciales, concentrées dans la lutte contre l'islamisme radical et ses réseaux de guérilla. Cette guerre d’un type nouveau sert aussi de leitmotiv pour légitimer l'omniprésence de Forces de sécurité dans une vaste région intercontinentale, source d'instabilité et de préoccupations autour des gisements d’hydrocarbures, notamment ceux de la Mer Caspienne.

Insigne des Spetsnaz.

On pense bien évidemment à la Tchétchénie, au Daguestan et à l’Ossétie du Nord, où l’épilogue de la prise d'otages de Beslan a confirmé l’emploi peu scrupuleux d’unités russes et ossètes, loin des logiques d’intervention de Forces spéciales, dans la plus grande confusion. Ce paradoxal amateurisme des Forces, dites spéciales russes résulte surtout de graves dysfonctionnements dans la chaîne de commandement. Toujours est-il que l’affaire a été soigneusement étouffée – ou amoindrie – en portant l'entière responsabilité de cet échec sur les terroristes musulmans… de Tchétchénie… L’Affaire de Beslan [2] – plus de 300 morts et près de 700 blessés – révèle donc, quoi qu’il en soit, des lacunes de commandement politique et militaire, l’inexistence d’un dispositif de verrouillage de la zone incriminée et l’absence de soins psychologiques et sanitaires apportés aux familles, nombreuses, qui attendaient à proximité. Or, le règlement d’une prise d'otages exige tout sauf précipitation, improvisation et initiatives incontrôlées.

Cette tragédie dont il demeure des zones d’ombre rappelle à bien des égards le drame survenu en octobre 2002, lors de l’assaut des Forces spéciales russes contre un théâtre moscovite dans lequel un commando tchétchène avait pris des centaines de personnes en otages. L’assaut fit près de 130 morts parmi les civils, la plupart ayant succombé aux effets du gaz utilisé pour neutraliser le commando tchétchène.

De tels évènements confirment aussi la culture de la violence de la société russe où prime, traditionnellement, le résultat sans prendre en considération, de manière précise, la vie des otages.

Quoi qu'il en soit, disposer de Forces spéciales exige une implication permanente des pouvoirs publics en matière d'entraînement, de formations pointues et de souplesse dans l'emploi. Il s'agit d'un atout du bras armé de l'État qui ne doit pas être agité et utilisé de manière inconsidérée, au risque de discréditer lesdites Forces spéciales.

Mais, au-delà de cette question, se pose aussi le devenir des Forces spéciales russes dont la désorganisation et l'éclatement de leurs composantes reflètent l'état de la direction des Affaires publiques. Les Forces spéciales n'appartiennent pas à une seule et même structure, mais sont dispersées entre le ministère de la Défense, le ministère de l'Intérieur (avec les OMON – Otryad Militsii Ossobogo Naznacheniya) et le Kremlin, certaines relevant du Service fédéral de sécurité (FSB), successeur du Comité à la sécurité de l’État (KGB), telle l’unité spéciale Alpha ; tout en sachant que diverses provinces russes entretiennent parallèlement des troupes d’élite qu'elles ont tôt fait d'assimiler à des Forces spéciales. Cette appellation, à forte résonance psychologique dans le jeu médiatique, laisse à penser qu’elles sont redoutables d’efficacité et donc dissuasives… Sauf que dans le cas russe, ces unités dites spéciales, réparties dans les diverses provinces, sont plutôt comparables à des groupes de commandos-parachutistes, à l’instar des Spetsnaz [3] dont seul le Spetsgruppa Vympel, créé en 1981, constitue un fer de lance à part entière, transformé et recomposé en un autre groupe antiterroriste, le Vega, au milieu des années 1990.

Depuis plus d’une décennie, la situation économique de la Russie n’a pas non plus favorisé le maintien des membres des Forces spéciales auprès des autorités gouvernementales. Ainsi, la quête d’avantages matériels et financiers conduit-elle certains de ces hommes aux savoir-faire très prisés, à proposer leurs services aux réseaux maffieux. Si bien que désormais, les milieux du Crime organisé – qui représentent une réelle menace au cœur de l’Europe – bénéficient de spécialistes issus tant du KGB/FSB que des Forces spéciales russes, perpétuant leurs acquis pour des revenus évidemment plus attractifs que dans le cadre institutionnel.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°117 daté de Septembre-octobre 2005. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] La prise d'otages de Beslan a débuté le 1er septembre 2004 lorsque des terroristes séparatistes tchétchènes armés ont pris en otage des centaines d'enfants et d'adultes dans l'école numéro 1 de Beslan, en Ossétie du Nord en fédération de Russie (seconde guerre de Tchétchénie). Le 3 septembre après trois jours de siège, une explosion dans l'école d'origine non-élucidée a provoqué un mouvement de panique chez les enfants, sur lesquels les preneurs d'otage tirent. L'intervention plutôt chaotique des forces spéciales russes aurait fait, suivant un bilan officiel, 344 civils tués, dont 186 enfants.

[3] Contraction de Podrazdeleniya spetsialnovo naznacheniya (подразделения специального назначения), « unités pour des missions spécifiques »

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