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Ingouchie et services russes

Ingouchie et services russes

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal Le Pautremat (*). Paris, le 19 octobre 2007.©

Alors que le président français et son homologue russe ont confronté leurs vues en matière de politique étrangère, au Kremlin, au milieu du mois d’octobre, la politique de Moscou dans le Caucase suscite une fois de plus de profonds émois. Où l’ignominie est sciemment pratiquée pour raison d’État. A grand renforts de « forces spéciales » d’un genre bien nébuleux.

Qui peut ignorer, aujourd’hui, combien le Caucase [2] est géopolitiquement essentiel pour la Russie, non seulement en raison des importants gisements d’hydrocarbures offshore de la Mer Caspienne mais aussi pour des raisons de préservation d’un glacis protecteur, maintenu coûte que coûte sur d’anciennes républiques soviétiques aux identités ethniques disparates autant que conflictuelles ?[3]

Depuis le milieu des années 1990, la Tchétchénie est ainsi méthodiquement muselée, amoindrie sous la pression d’un gouvernement dédié corps et âme à Moscou, du moment qu’il puisse mener ses affaires et entretenir une corruption étatique.

L’opposition musulmane, rapidement et grossièrement assimilée à Al Qaïda est l’objet d’une lutte sans merci dont on connaît les graves dérives en matière de violation éhontée des droits de l’homme, d’assassinats abjects, d’approche noire des exigences de la sécurité territoriale.

Désormais, les tensions gagnent irrémédiablement l’Ingouchie voisine, qui compte moins de 500.000 habitants pour une superficie de quelques 4.000 km. L’Ingouchie, fragilisée par un taux de chômage établi entre 70 et 80%, souffre d’une déficience économique catastrophique. La population, lucide, est partagée entre un attentisme prudent autant que résigné, et un sentiment de révolte, qui émane surtout des plus jeunes, face à un pouvoir en place qui se révèle inféodé à Moscou. Le président ingouche, Mourat Ziazikov, ancien général du FSB, élu en 2002, a en effet été reconduit à son poste en 2005 par Vladimir Poutine.

Ziazikov ne peut se targuer de jouir d’une réelle légitimité, mais sait profiter des pleins pouvoirs artificiellement délégués par Moscou ; qui, de surcroît assure 90% du budget de l’Ingouchie (dont le seul atout économique est l’existence d’importants gisements de pétrole).

Sous prétexte de lutter contre l’opposition armée et ladite influence des courants wahhabites, en faisant valoir les liens établis avec la Tchétchénie [.] voisine et ses éléments animés par le jihad, forces de police locales et éléments fédéraux des services secrets russes (FSB) multiplient les arrestations arbitraires et les enlèvements.

Leurs exactions sont légitimées par le gouvernement ingouche et Moscou, en vertu d’une politique de répression aveugle ; une politique portée par un décret publié en septembre par la Russie définissant l’Ingouchie comme « zone d'opération antiterroriste ». Ce dangereux amalgame, avec Al Qaïda, combiné à des opérations spéciales risquent de s’avérer contre-productifs puisqu’ils contribuent à ce que des musulmans modérés basculent dans l’action armée ou du moins une profonde animosité. Tout cela contribue à favoriser les violences quasi quotidiennes, notamment dans la ville de Nazran.

Depuis 2002, des organisation non gouvernementales, courageuses, recensent les milliers de personnes, tuées, arrêtés ou disparues (plus de 160 disparus depuis 2002).

Mais, leur travail est largement entravé par des pressions et, là aussi, des assassinats insupportables. Tel celui dont fut victime la journaliste russe, Anna Politkovskaïa, qui pour faire la lumière sur les agissements des services russes en Tchétchénie, s’était rapprochée de l’ONG Memorial. Elle avait d’ailleurs souligné le caractère corrompu du régime de Ziazikov. On peut également citer, parmi d’autres, la disparition, en juillet 2003, du journaliste de l'Agence France Presse, Ali Astamirov, enlevé à Nazran, et qui a vraisemblablement été assassiné. Les tentatives d’enquêtes sont donc vouées à l’échec et n’épargnent personne. Pas même quelques esprits clairvoyant du FSB, comme ce colonel ingouche, dénommé Alikhan Kalimatov, pourtant rattaché à l’administration centrale, tué le 17 septembre alors qu’il s’apprêtait à mener une vaste enquête qui devait le conduire à Moscou. Recours à des escadrons de la mort Qui sont finalement les tueurs qui terrorisent un peuple traditionnellement honni de la Grande Russie, victime, notamment sous Staline, de déportation massive pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Quelques rares témoignages font état de l’entreprise de véritables escadrons de la mort, comparables à ceux qui opèrent depuis les années 1990 en Tchétchénie. Des militaires et agents rattachés à des groupes d'intervention rapide des direction locales du Service fédéral de sécurité (FSB), notamment des Ossètes du Nord traditionnellement hostiles aux Ingouches dans le jeu de longues tensions interethniques (depuis les années 1960). Ils disposent d’un blanc-seing pour annihiler l’aspiration d’une jeunesse à une identité propre. Quitte même à décimer des familles sans histoires. Agents fédéraux, tueurs professionnels sous contrats, extrémistes ossètes ou Cosaques instrumentalisés? Leur nombre est globalement estimé à plus de 3 000.

Un cycle infernal est donc en train de se conforter en Ingouchie. Et les tensions ne sont pas absentes entre police locale et police fédérale, tant les Ingouches sont eux-mêmes exaspérées par les méthodes ignobles perpétuées. Quant aux opérations de la rébellion – mitraillage des casernes et des commissariats, attaques des convois de policiers et du FSB – elles sont devenues quotidiennes et soumettent, malheureusement, les ressortissants russes à des représailles et des massacres tout aussi aveugles.

Pascal Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°130 daté de Novembre-décembre 2007. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

Armoiries de Kabardino-Balkarie.[2] Le Caucase est une région montagneuse aux confins de l’Europe et de l’Asie, coincée entre deux mers chaudes : la mer noire et la mer Caspienne. La région culmine à 6542m (Mont Elbrouz) est divisée en deux : la Transcaucasie au Sud, qui comprend la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la Ciscaucasie au Nord appartenant à la Fédération de Russie. La région s'étend sur 440.000 km². Elle comprend une chaîne de montagnes formant une barrière étirée sur 1 250 km qui s'élève à plus de 4 000 m dans sa partie centrale. Au nord, on compte sept républiques caucasiennes faisant encore partie intégrante de la Fédération de Russie : Tchétchénie, Daguestan, Ossétie du nord, Ingouchie, Karatchaïevo-Tcherkessie, Adyhées et Kabardino-Balkarie.

« Même russifiée », cette région Nord n’est « pas un bloc homogène ». Elle comprend d’ouest en est : 1) Les républiques paisibles de Karatchaiévo-tcherkessie et Kabardino-Balkarie, et 2) Les républiques d’Ossétie du Nord, d’Ingouchie, de Tchétchénie et du Daguestan, plus turbulentes. (Source : Professeur Pierre Richart). Au sud, se trouve la Transcaucasie, constituée de trois États devenus indépendants en 1991 à la fin de l'URSS : la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

[3] Voir "Conflits et luttes d’influence dans le Caucase du Sud" (Documentation française).

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