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La tragédie des Karens

La tragédie des Karen

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 17 décembre 2007.©

Ces derniers mois, la Birmanie était au cœur de l’actualité, compte tenu de la vive répression diligentée par la junte militaire au pouvoir, contre une opposition hétérogène. Toutefois, il n’y eut guère de rappels sur la lutte que mènent les Karen, pour leur survie, assaillis par les forces birmanes.

A la fin des années 1980, le major d’une promotion de l’École spéciale militaire de St Cyr-Coëtquidan fit le choix d’embrasser la cause karen, dès sa sortie de la prestigieuse École. Rompant avec la carrière des armes qui s’ouvrait à lui, c’est dans la jungle birmane qu’il choisit de mener son combat. Il y perdit la vie pour une cause qu’il jugeait noble. [2]

Bien des volontaires, français et britanniques notamment, se sont succédés depuis pour apporter leur soutien – armé ou non d’ailleurs – aux maquisards Karen. Sans doute parce que dans l’imaginaire de certains aventuriers, la lutte des Karen est comparable à celle que les ethnies montagnardes menèrent contre les Vietnamiens des plaines, notamment pendant les deux guerres du Vietnam.[3] L’engagement auprès de la guérilla karen se teinte ainsi d’un certain romantisme. Sur le papier… Certes, le peuple karen défend fièrement ses us et coutumes, met au cœur de son organisation sociale la femme, oscille entre christianisme et bouddhisme, sur fond d’animisme. Mais la réalité quotidienne est proche de l’innommable pour des populations qui survivent coûte que coûte.

  • Rejet du particularisme ethnique et convoitise de terres riches

Carte des ethnies de la péninsule indochinoise (Birmanie, Thaïlande, Laos, Cambodge et Viêt-Nam) 

Les Karen, dont on ne connaît plus le nombre exact – peut-être 5 à 6 millions en comptant les réfugiés de Thaïlande – sont soumis à une politique de la terre brûlée, orchestrée par Rangoon. Le système militaire vise à l’anéantissement de cette ethnie qui a sans doute le tort d’être attachée, sinon à son indépendance, comme ce fut le cas durant des décennies, au moins, aujourd’hui à son autonomie. Ce sont surtout les terres où elle demeure, faite de forêts de bois précieux, de sols diamantifères, qui attisent les convoitises de l’État birman.[4] Des terres situées à l’Est/Sud-Est que les Karen revendiquent comme leur territoire naturel, englobant l'Irrawaddy, le Kawthoolei, le district d'Insein, et la zone de Nyaunglebin. L’État birman, déjà suspecté de collusion avec les réseaux de trafic international d’héroïne – nous sommes dans la zone du triangle d’Or – fort d’une vision réductrice de la réalité, dénonce les contrebandes des Karen et leur démarche insurrectionnelle contre le pouvoir en place.

Les Karen, descendants des Mongols, dénoncent, eux, un procédé génocidaire mené à leur encontre dans un pays où ils sont présents depuis le VIIIe siècle. De tout temps, les Karen furent victimes de répression si bien qu’ils ont gagné les zones montagneuses, traditionnels espaces de refuge, pour la survie et la résistance. Leur sort s’améliora sensiblement sous la domination britannique puis bascula à nouveau après l’indépendance de la Birmanie,[5] obtenue le 4 janvier 1948. Depuis cette période, apparaissent diverses structures de représentations de la « nation » karen : la Karen National Union (KNU) en 1947, la Karen National Defence Organisation (KNDO), établie le 30 janvier 1949, enfin la Karen National Liberation Army (KNLA).

  • L’ignominie institutionnalisée

Les Karen voient leurs villages détruits, leurs femmes et leurs filles systématiquement violées, sans parler de l’assassinat de milliers des leurs. Dans les années 1990, des camps de concentration avait même été répertoriés par diverses organisations humanitaires, sans la moindre conséquence et prise de décision internationale. Il faut attendre l’année 2006 pour qu’une certaine mobilisation de la communauté internationale s’élance fébrilement, suite à un rapport remis fin 2005, à l’initiative duquel on trouvait Vaclav Havel et Desmond Tutu.

La mort, en décembre 2006 du leader charismatique de la lutte karen, Bo Mya, ancien président de l’Union nationale karen, à l’âge de 79 ans, joue inévitablement sur le ressort des Karen dans leur ultime combat assimilé à une rébellion. La situation est des plus tragiques. Témoins de la détresse de leur peuple, les enfants n’aspirent qu’à prendre les armes pour continuer le combat. C’est dire l’avenir qui se présente à eux. C’est pourquoi, le concept des enfants-soldats apparaît comme un rempart de désespoir, dans la démarche de survie qu’adoptent les Karen. De son côté, l’armée birmane n’est pas en reste, allant même jusqu’à contraindre le enfants Karen à servir dans ses rangs. La destruction de villages, les réquisitions pour le travail forcé, obligent les Karen à trouver refuge dans la Thaïlande voisine ou à se réfugier encore plus profondément dans la jungle ; exposés à une survie des plus précaires et à des actions paramilitaires audacieuses, derrière les lignes adverses. On estime entre 2.000 et 3.000 le nombre de maquisards qui s’opposent à une armée birmane, qui pratique largement la contre-guérilla, soucieuse de préserver ses voies et moyens de communication. Rangoon, de surcroît, peut compter sur des unités sans état d’âme, dont les missions traduisent un ethnocide avéré.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°131 daté de Janvier-février 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Loin d’être un peuple homogène, les Karen se divisent en une douzaine de groupes ethniques, eux-mêmes répartis entre les Karen blancs, des plaines, et les Karen dits rouges, des montagnes. A noter, d’ailleurs que le combat des Karen est similaire à celui mené par d’autres ethnies qui revendiquent le droit à l’existence : les Kachins, les Arakanais, les Lahus, les Môns, les Pa-os, les Padaungs, les Shans, les Was. Toutes ont créé une sorte de fédération pour faire reconnaître leurs droits : le Front démocratique national (le NDF).

[3] Voir la Carte des provinces birmanes et la carte des ethnies de la péninsule indochinoise (Birmanie, Thaïlande, Laos, Cambodge et Viêt-Nam).

[4] L’Union de Birmanie selon l’appellation officielle du pays, couvre 678 528 km² pour une population totale de plus de 54 millions d’habitants.

[5] Voir le site des amitiés franco-karen.

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