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Crime organisé et unités spéciales en Amérique du sud

Crime organisé et unités spéciales en Amérique du sud

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 26 avril 2008.©

Sur le sous-continent américain, les réseaux inhérents au crime organisé y sont surpuissants, face à des États qui ne cessent de renforcer les instruments de répression et de violence légitimée.

Et de manière élargie, c’est d’ailleurs le continent américain dans son ensemble qui est la proie des gangs. Aux États-Unis, en prenant l’exemple de la ville de Los Angeles, quelques 250 gangs notoires y sont répertoriés. En quelques années, le nombre de gangs a été multiplié par six sur l’ensemble du pays. En 10 ans, l’administration américaine a procédé à l’incarcération de 450.000 mineurs et investi pour cela près de 80 milliards de dollars.

Dans les pays des Amériques centrale et latine, le constat est tout aussi préoccupant, en raison de l’influence notoire des maras, ou marabuntas (gangs en argot espagnol d'Amérique Centrale) comme la Mara Salvatrucha, la MS13 [2] et la Mara 18, réseaux surarmés et ultraviolents dont les exactions traumatisent les populations.

Membre de la Mara Salvatrucha -- Photo FBI.

Ce phénomène s’est développé à partir des années 1980, colporté par des clandestins lors de leur séjour sur le sol américain et notamment à Los Angeles, avant de revenir dans leur pays d’origine.

En dépit de leur jeune âge, leurs membres – mareros – dont le nombre oscille entre 1000.000 et 200.000, mènent leur loi, entretiennent leurs arborescence de corruption au sein des administrations, en corrélation avec le crime organisé et les narcotrafiquants. Ils commettent ainsi des crimes en rivalisant d’atrocités.

Les taux d’homicides sont donc très élevés dans les pays concernés : 45,7 pour 100.000 habitants au Honduras, 44,7/100.000 en Colombie, ou encore 34,7/ 1.000.000 au Guatemala. Ce qui, pour ces trois pays d’Amérique centrale et du Sud, porte à 10.000 le nombre de personnes victimes de morts violentes chaque année. Des chiffres considérablement élevés lorsque l’on sait que le taux d’homicides est de 6,1 aux États-Unis contre 2 en Europe pour 100.000 habitants.

Face à un tel constat, les pouvoirs publics n’ont guère de marge et privilégient la répression plutôt que la prévention, dans la logique de politiques conjoncturelles. Au Guatemala, le degré d’insécurité est tel que l’armée est désormais sollicitée dans la lutte contre les maras. Au Mexique, la situation est similaire, avec le renfort de plus de 35 000 militaires au profit des unités de police spécialisées.

  • Entre répression et répression

Au Brésil, enregistré comme le deuxième pays consommateur de cocaïne après les États-Unis, l’insécurité des favelas est devenue telle que l’envoi d’unités spécialisées de la police est plébiscitée par une large partie de la population brésilienne. Une unité spéciale, le Batalhão de operações especiais (BOPE) de l'État de Rio,[3] concentrée sur l’action antidrogue, a d’ailleurs fait l’objet d’un film, Troupe d’élite, au franc succès populaire. A Rio de Janeiro (12 millions d’habitants) où l’on dénombre quelques 700 favelas, près d’un meurtre sur dix serait commis par la police militaire d’État et la police civile locale, sans que l’on connaisse la proportion de ceux commis par les escadrons de la mort. Ces derniers restent particulièrement actifs dans le pays, en procédant à des exécutions en règle. Ce qui n’empêche pas 15 à 20% des Brésiliens de les soutenir.

Les unités spéciales sont en tout cas à la mode, au point même qu’à l’occasion du dernier Carnaval de Rio, la combinaison noire et l’écusson (un crâne reposant sur deux pistolets croisés) du BOPE étaient recherchés comme déguisements…

Cela démontre l’acceptation populaire pour les solutions les plus radicales, loin de toute démarche de prévention, face à un taux de criminalité qui mine un pays (hausse de 130 % du taux de mortalité par homicide entre 1980 et 2000). Conjointement à ces politiques de répression, les gouvernements sud-américains procèdent à des plans d’éradication de la corruption au sein de forces de l’ordre. Au Guatemala, fin février 2007, quatre policiers étaient d’ailleurs incarcérés pour le meurtre de trois députés salvadoriens, avant d’être eux-mêmes assassinés, dans la prison de haute sécurité du Boqueron (à 65 km de Guatemala Ciudad). L’enquête diligentée aboutit à l’arrestation de 24 policiers membres du personnel pénitentiaire, dont le directeur, reconnus coupables de complicité avec les meurtriers, entrés dans le pénitencier sans être inquiétés. Au Brésil, la corruption constitue un redoutable fléau parmi les policiers qui, en moyenne, ne perçoivent que 500 dollars par mois. Au Venezuela, où l’on dénombre 46 morts par jour, 90% des crimes et délits restent impunis.

Au Mexique, le gouvernement du président Felipe a engagé une véritable épuration de la police fédérale et de l’Agence d’enquête fédérale (AFI).[4] Près de trois cent officiers de police, dont 34 commandants de région, ont été relevés de leurs fonctions en 2007.

  • Mutualisation de la violence

Les États sud-américains généralisent les unités spéciales dont les équipements sont comparables à ceux dont disposent les unités d’élite de l’armée. Une démarche qui témoigne d’une inclinaison pour le concept forces spéciales au profit des structures policières.

Face à eux, les narcotrafiquants et les délinquants employés ici ou là peuvent compter sur des arsenaux impressionnants. En outre, les truands savent aussi procéder à des missions de répression et de vengeance en dépêchant des meurtriers qui, systématiquement, prennent soin de mutiler les corps de leurs victimes. Au Mexique, les tueurs dépêchés par les cartels – cartel de Tijuana,[5] le « cartel du Golfe », près de la frontière avec les États-Unis, les cartels de Silanoa, Colima, de Guadalajara, de Sonora, etc – filment souvent les exécutions et les tortures qui les précèdent. De quoi marquer les esprits et freiner les élans de délation.

Le crime organisé est donc loin d’être moribond, d’autant qu’il génère, rien qu’au Mexique, près de 25 milliards de dollars par an de bénéfice, principalement grâce aux trafics de stupéfiants.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°133 daté de Mai-juin 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Mara Salvatrucha, « les fourmis gardiennes du Salvador » -- abrégé en MS-13, MS ou Mara -- est un gang de plusieurs dizaines de milliers de membres impliqué dans des activités criminelles aux États-Unis, Canada, Mexique et Amérique Centrale. Mara est l'abréviation de marabunta. Ce mot désigne en Amérique hispanophone une migration massive et destructrice de fourmis légionnaires. Mara est également un mot signifiant "gang" en Caliche, un argot salvadorien. Salva veut dire salvadorienne. C'est l'origine du gang. Trucha mot issu de l'argot signifiant "à l'affut" ou "en garde". En résumé, une traduction possible du nom du gang est "". Une autre traduction vraisemblable est: "l'invasion massive des salvadoriens à l'affut".

[3] Créé le 19 janvier 1978, le « Batalhão de Operações Policiais Especiais (BOPE) » est une unité de forces spéciales de la police militaire de l'État de Rio de Janeiro.

[4] L'Agencia Federal de Investigación « Agence fédérale d'enquête » fut créée en 2001, sous Vicente Fox, pour servir de force de police fédérale afin de créer un corps exempt de corruption. Calderón fit fusionner ses activités avec la police fédérale durant les deux premières années de son mandat, avant de revenir sur cette décision, puis, en mai 2009, de rebaptiser l'Agence fédérale « Policía Federal Ministerial ». En décembre 2005, le Procureur général avait affirmé qu'un cinquième des membres de l'Agence étaient sous enquête (1.500 sur 7.000 agents) et que 457 avaient déjà été inculpés de divers crimes.

[5] Le cartel de Tijuana, « Organisation Arellano Félix », est basé à Tijuana en California (Mexique), ville frontière avec San Diego (USA). Dirigée par sept frères et quatre sœurs Arellano Félix, qui ont longtemps défrayé la chronique par leur brutalité et cruauté, ce cartel contrôle environ un quart de la drogue importée aux États-Unis. Ramón est mort en 2002 et Benjamín Arellano Félix a été arrêté en 2002. Le cartel serait aujourd'hui dirigé par Luis Fernando Sánchez Arellano, neveu d'Eduardo Arellano Félix, arrêté en 2008, et probablement Enedina Arellano Féli, l'une des quatre sœurs.

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