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Ingouchie et services russes

La Russie à l’épreuve des sécessionnistes du Caucase

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 19 août 2008.©

Ces derniers mois, nous assistons à un réveil sismique des guerres de sécession du Caucase. De républiques autoproclamées aux provinces disputées par deux États, les tensions ethniques, et religieuses, recouvrent une grave intensité. Dans une certaine mesure, on sait que le devenir du Kosovo, exemple de la partition réussie et acceptée par la communauté internationale,[2] sert aussi de jurisprudence pour certains courants indépendantistes.

Et paradoxalement, la Russie, qui a refusé l’indépendance du Kosovo, sait pourtant soutenir certaines régions séparatistes, pour garder la main dans une région hautement stratégique : le Caucase.

« La Guerre froide est morte ! Vive la Guerre froide ! »

A force de convictions sur la fin de la guerre froide et de ses risques de dérives nucléaires, on aurait pu croire effectivement cette période tumultueuse effacée, reléguée à la seule Histoire. En fait, elle se perpétue, véritable mutant lié aux nouveaux enjeux planétaires, sur fond de mondialisation. Les grandes puissances, d’Occident et d’Asie, se toisent, se jaugent et s’affrontent indirectement, obnubilées par la perpétuelle nécessité de préserver leur propre pré-carré. La Russie, en cela, démontre une fois de plus qu’elle n’a aucunement changé de cheval de bataille. De surcroît dans le Caucase.

  • La Géorgie déstabilisée

Les positionnements sont faits, ils ne demandent qu’à fructifier. Et les revendications régionalistes, sécessionnistes sont propices à de tels cas de figure.

La Géorgie, qui ne cache pas son aspiration à l’adhésion au sein de l’OTAN, est ainsi en butte avec la Russie, à travers la République séparatiste d'Ossétie du Sud, chacun se renvoyant la responsabilité de la dérive des relations entre les deux petits territoires.[3]

Le président ossète Edouard Kokoïty était à deux doigts de proclamer la mobilisation générale au début du mois d’août.[4] Puis les combats ont éclaté le 7 août pour ne durer, dans leur phase initiale, que cinq jours, conduisant à une déroute sans appel des forces géorgiennes, écrasées par les troupes russes estimées à quelques 20.000 hommes appuyés par quelques 2.000 véhicules blindés (sans compter l’action de la frappe aérienne).

Carte de la Géorgie

La Russie, en tout cas, n’a pas caché son attachement à l’Ossétie, tout en jouant avec cynisme de son dispositif – sans cesse renforcé – de maintien de la paix outre des renforts dépêchés depuis la Mère Russie. Ce corps expéditionnaire a largement contribué, finalement, à la défaite géorgienne.

Reste à savoir quel est le bilan humain de cette nouvelle tragédie. Les chiffres sont loin d’être définitifs. Selon les sources, l’armée géorgienne aurait engagé entre 22.000 et 37.000 hommes en Ossétie du sud ; ses pertes s’élèveraient à quelques centaines de tués. De son côté, Moscou affirme que près de 2.000 Ossètes ont été tués dans les affrontements. Le reste de l’armée géorgienne, qui compte près de 100.000 réservistes, aurait été désarticulé par la redoutable armée russe, qui déplore 13 tués et 70 blessés selon le ministère de la Défense russe. Dans leur sillage, les troupes russes égrainaient des cohortes de miliciens ossètes et surtout cosaques – particulièrement efficaces dans la politique moscovite de reconquête du Caucase.

Les exactions, avec viols, massacres sporadiques et pillages s’en sont suivis, sans compter la sourde politique d’arrestation et de répression qui va désormais s’étaler sur les mois à venir en Ossétie du Sud, au détriment des Géorgiens ou pro-Géorgiens. Selon le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés, la crise aurait fait globalement plus de 100.000 déplacés.

  • Le soutien militaire à la Géorgie : en profil bas

L’aide militaire apportée aux forces géorgiennes par les Israéliens (depuis deux ans) et surtout par les Américains n’aura finalement pas pesé dans la balance. Israël se limitait à une politique d’entraînement des forces spéciales géorgiennes, au renforcement du potentiel de renseignement via notamment la livraison de divers modèles de drones, et à la fourniture d’armes défensives, répondant ainsi aux attentes moscovites exprimées au début de l’année 2008. Tel Aviv, en effet, ne souhaite nullement que Moscou accentue ses ventes en cas de contrariété aigue, à destination de la Syrie et de l’Iran. (Tel Aviv s’inquiète déjà des possibles livraisons à l’Iran, de systèmes d’armes sol-air S-300 russes).

  • La tectonique caucasienne

La politique russe est donc des plus rationnelles et conforme à ses convictions géopolitiques. En vertu d’une stratégie régionale parfaitement réfléchie, établie au gré des décennies, les Russes s’appliquent donc à reconquérir tout le Caucase, sachant que la Tchétchénie, le Daguestan, l’Ossétie du Nord et la Kabardino-Balkarie sont des territoires déjà largement soumis à l’influence moscovite... La Russie sait aussi tirer son épingle du jeu des tensions sporadiques entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à propos de l'enclave séparatiste arménienne du Haut-Karabakh. Reste à faire plier la Géorgie dont les démarches de rupture avec l’influence russe, traditionnelle dans la région, n’ont jamais été acceptées par le Kremlin. Outre l’Ossétie du Sud, Moscou a déployé plusieurs milliers d’hommes en Abkhazie, en frappant notamment dans les gorges de Kodori.

La Russie n’accepte pas les aspirations d’intégration à l’OTAN de la Géorgie. Et surtout elle ne décolère pas depuis l’ouverture en 2006 de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbiliss-Ceyhan), de 1.774 kilomètres de long, qui offre aux Américains et aux Européens le pétrole des rives de la Mer Caspienne en échappant de la sorte au monopole russe sur l’or noir caspien. Le constat est le même pour le gaz, les Européens, notamment, souhaitant se dégager de la dépendance à l’égard de la Russie sur ce marché puisque cette dernière assure 25 % des approvisionnements en gaz à l’Europe de l’ouest. Assurément, la Russie n’a pas dit son dernier mot.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°135 daté de Septembre-octobre 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Voir Ingouchie et services russes.

[3] Voir "Pourquoi la guerre a t'elle éclaté en Ossétie du Sud ?" par Bruno Sentier.

[4] Au moment de la rédaction de cet article, le conflit n’était pas encore ouvert entre les deux entités.

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