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Guerre spéciale au Pakistan

Guerre spéciale au Pakistan : Les États-Unis en pleine ingérence

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 21 octobre 2008.©

Cela faisait plusieurs mois qu’Hamid Karzaï déplorait le manque de pugnacité de son voisin pakistanais pour briser la dynamique offensive des talibans. Le président Bush, en juillet dernier, a donc officiellement opté pour un programme de « Covert actions » au Pakistan associant CIA et Special Forces.

Pour apaiser les relations avec Kaboul, Islamabad avait pourtant lancé, fin juin, une offensive d’ampleur dans la région tribale de Khyber (nord-ouest),[2] afin de desserrer l’étau qui pesait sur la ville de Peshawar. Mais cette option stratégie eut aussi pour effet de perturber les négociations de paix menées avec les Talibans à propos du Waziristan.[3]   

L’hypothétique double-jeu d’Islamabad Malgré cela, les services secrets pakistanais (ISI)[4]  restaient visés par une atmosphère de suspicion que la CIA ne se priva pas d’instrumentaliser fin juillet, en accusant les services secrets pakistanais d’être coresponsables, avec les talibans et précisément le groupe dirigé par Mawlavi Jalaluddin Haqqani,[5] du regain de tensions qui touchent l’Afghanistan. Maulavi Jalaluddin Haqqani serait notamment responsable de la vague d’attentats-suicides qui meurtrissent le pays (comme ce fut le cas le 7 juillet dernier à l’encontre de l’ambassade d’Inde à Kaboul). Et l’attentat du 20 septembre dernier, perpétré à Islamabad, contre l’hôtel Marriott, haut lieu de villégiature notamment pour les membres des Forces spéciales et agents de la CIA, n’a fait qu’attiser le malaise interétatique. Quoiqu’il en soit, le Premier ministre pakistanais Yousaf Raza Gilani se veut rassurant en niant toute compromission avec les talibans et en promettant d’accentuer la pression militaire à la frontière afghano-pakistanaise.

  • Durcissement de la pression des talibans en Afghanistan

En Afghanistan, les forces coalisées misent notamment sur un maillage de fortins, dans les régions de l’Est afghan, à proximité de la frontière pakistanaise. Les forces spéciales françaises, comme les autres unités spécifiques des troupes coalisées situées en position avancée, sont désormais exposées à des attaques de plus en plus fréquentes contre leur réseau de postes isolés, véritable tête de pont dans des régions austères autant qu’hostiles. La nuit, en l’absence de patrouilles itinérantes, les commandos talibans redeviennent les maîtres de la montagne. Leur pression est telle qu’elle n’a cessé de s’amplifier au gré des deux dernières années. Leurs éléments disposent en effet d’un armement varié et d’une solide puissance de feu (mitrailleuses, lance-roquettes, mortiers, etc).

Les postes avancés de la coalition sont par conséquent soumis à des attaques récurrentes de véritables troupes de talibans pouvant compter de 400 à 500 hommes, solidement armés et dotés de moyens conséquents (mortiers, lance-roquettes, mitrailleuses), comme ce fut le cas le 13 juillet dernier, lorsqu’un bastion isolé américain, situé à Varnet, dans la province de Kunar, subit une attaque en règle. Par réaction, les forces de l’OTAN multiplient les missions de bombardements, qui toutefois n’épargnent pas les civils, victimes inacceptables de ces frappes aériennes. Depuis le début de l’année 2008, on déplore ainsi plus de 300 Afghans tués dans de telles circonstances.

  • L’ingérence américaine : impératif stratégique, erreur diplomatique

 Le manque d’efficacité des forces pakistanaises contre les foyers de résistance dans les provinces du nord et de l’ouest du pays et la prégnance des attaques des taliban en l’Afghanistan ont fini par convaincre la Maison blanche d’autoriser, en juillet dernier, les actions occultes combinant forces spéciales et équipes Action de la CIA sur le sol pakistanais. D’un point de vue diplomatique, cette décision évidemment traduit une violation caractérisée de l’intégrité territoriale du Pakistan. En matière de positionnement stratégique, la mesure est pourtant pleine de bon sens. Si l’on veut atténuer la pression des taliban en Afghanistan, il faut évidemment frapper leurs bases-arrière (provinces-refuges et tampons de l’ouest pakistanais) sans fermer la voie à la négociation ; cela relève de principes stratégiques pluriséculaires.

En même temps, la décision de la Maison blanche n’est sans doute pas récente, contrairement aux apparences. Compte tenu de l’ampleur des moyens désormais engagés, il était devenu politiquement impossible de la cacher plus longtemps.

Déjà, les forces coalisées de l'ISAF, la Force internationale d’assistance  à la sécurité, disposent d’un mandat qui les autorisent, si besoin est, à poursuivre leur action militaire jusqu’à 2km environ en territoire pakistanais. Pour leur part, les troupes américaines d’Enduring Freedom, reçoivent leurs directives de Washington et agissent comme bon leur semble dans la profondeur du territoire pakistanais.

Le drone MALE Predator, armé de deux bombes : plus de 300.000 heures de vol

Raids héliportés, héliportage et largages d’équipes de renseignement dans la profondeur, raids héliportés sur des positions adverses reconnues, recours à des drones armés, interventions de chasseurs bombardiers : c’est donc une large combinaison de facteurs qui sont ainsi déployés du sud-Waziristan au nord-ouest pakistanais. Les actions se déroulent donc en toute discrétion, au cœur même du dispositif des taliban pour procéder à des guidages de bombardement de camps d’entraînement par exemple, menées par des drones Predator, conformément d’ailleurs à des accords initialement passés avec l’ancien président pakistanais Pervez Musharraf, démissionnaire en août dernier.

L’État-major pakistanais, qui aurait touché près de 10 milliards de dollars, depuis 2002, des États-Unis pour contribuer à l’effort de guerre contre les taliban, se retranche aujourd’hui derrière le déni de l’action américaine. Au point que le chef d’état-major pakistanais, le général Ashfaq Parvez Kayani, a donné l’autorisation de faire tirer sur les soldats américains violant la souveraineté et l’intégrité territoriale du Pakistan.

L’année 2009, à bien des égards, va donc être une année charnière autant que déterminante sur le devenir de l’Afghanistan.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°136 daté de Novembre-décembre 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Le terme fait référence aux « Federally Administered Tribal Areas » (FATA). Les « régions tribales » sont définies dans la constitution du Pakistan comme des subdivisions de provinces, mais restent administrées par des gouverneurs. Constituées à l'origine de quatre anciens États princiers ainsi que de zones et territoires tribaux, les « F.A.T.A. » aujourd'hui sont divisées en sept agences : 1) Bajaur, 2) Khyber, 3) Kurram, 4) Mohmand, 5) Waziristan Nord 6) Orakzai et 7) Waziristan Sud  et de six régions frontières : Peshawar, Lakki, Kohat, Tank, Bannu et Dera Ismail Khan. Ces régions tribales sont bordées par l'Afghanistan, la frontière étant délimitée par la ligne Durand, et trois provinces pakistanaises : la province de Khyber Pakhtunkhwa, le Panjâb et le Baloutchistan. Voir la carte des régions tribales : Source : Pahari Sahib).

[3] Le Waziristan (pachto : وزیرستان, « Pays des Wazirs ») est une région montagneuse du nord-ouest du Pakistan, située dans les régions tribales, à la frontalière de l'Afghanistan, couvrant une surface de 11 585 km², peuplée par des Pashtounes de la tribu des wazirs. Cette région avait déjà été le siège d'une résistance farouche à l'Empire britannique, qui poursuivait depuis l'Inde son effort de colonisation des régions avoisinantes (« Grand Jeu »). Lire l'article en anglais Waziristan campaign (1919–1920). Cette région s'est auto-déclarée partie intégrante du F.A.T.A.

[4] L’Inter-Services Intelligence (ISI) a été fondé en 1948 par un officier de l'armée britannique, le major-général Cawthome, dans la foulée de la création de la République islamique du Pakistan par Muhammad Ali Jinnah.

[5] Mawlawi Jalaluddin Haqqani (جلال الدين حقاني) né au début des années 1950, et son fils, Sirajuddin Haqqani, appartiennent aux Jadran, tribu pachtoune de la province Paktia. Cet ancien chef militaire afghan s'est d'abord fait connaître pour son combat contre les troupes soviétiques dans les années 1980, notamment lors de « l'Operation Magistral ». Ministre des Affaires tribales des Taliban, il est aujourd'hui considéré comme le chef du réseau Haqqani. C'est lui qui aurait lancé la campagne de bombes-humaines. Le président Hamid Karzai lui aurait proposé de devenir Premier ministre d'Afghanistan.

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