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L’Opération “Plomb durci” : un concept contre-productif au détriment de la parcimonie

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 21 février 2009.©

En lançant l’Opération « Plomb durci »[2] dans la Bande de Gaza, les dirigeants israéliens se sont discrédités aux yeux d’une large communauté internationale. Cette action militaire semble renouer avec les opérations inhérentes aux guerres israélo-arabes du siècle dernier. En décalage, aujourd’hui, avec la réalité d’un territoire urbain où s’imbriquent populations civiles et mouvances terroristes.

Il est pourtant légitime que l’État israélien s’applique à vouloir coûte que coûte assurer sa sécurité nationale ; d’autant plus actuellement face à la politique de communication du président iranien Mahmoud Ahmadinejad qui appelle ouvertement à sa destruction. Mais les méthodes employées récemment à Gaza ont de quoi surprendre, tant elles sont aux antipodes d’une démarche pleine de finesse qui n’aurait nullement été antinomique avec la détermination sécuritaire d’Eretz Israël.

  • Des moyens conventionnels lourds servis par la guerre électronique

Rappelons brièvement les faits. Fin décembre 2008, Israël décidait de lancer une opération de rétorsion dans le but de faire cesser les tirs de roquettes depuis la Bande de Gaza (déjà soumis à une intensification du blocus depuis novembre 2008).

Ce tableau indique le nombre croissant des roquettes lancées contre les villages israéliens [3]

La démarche offensive de Tsahal a conduit à des frappes aériennes, à partir du 27 décembre à l’encontre, selon les services de communication de l’armée israélienne, des infrastructures du Hamas [4] et du Djihad islamique. Ces actions aériennes ont bénéficié d’un solide processus de renseignement électronique et satellitaire. Le renseignement fut aussi assuré des apports d’éléments infiltrés dans le territoire de Gaza, en lien avec le Mossad, le service de renseignement intérieur Shin Bet [5] comme le renseignement militaire (Aman).[6] Tsahal s’est également appuyée sur les multiples informations dont elle dispose sur un espace qu’elle connaît parfaitement pour y être demeurée jusqu’à son retrait en 2005.

Après plusieurs jours de frappes de plus en plus intensives, l’offensive terrestre a ensuite été engagée, le 4 janvier 2009. L’offensive semblait destinée à essuyer le semi échec de « l’opération Pluie d’été »[7] de 2006, dernière période au cours de laquelle Tsahal était entrée dans Gaza.

Israël optait donc pour une charge militaire pluridimensionnelle au détriment des Covert Actions. Par souci de célérité ? Alors qu’il n’y a pas de forces conventionnelles face à Tsahal à Gaza, le Haut commandement militaire israélien, sans doute sous les injonctions des autorités politiques, n’a voulu prendre aucun risque.

Mais l’image de marque de la politique sécuritaire d’Israël sort lourdement entachée par le caractère inapproprié des moyens employés. Émotion et réprobations internationales La communauté internationale s’est en effet émue de la disproportion de la réaction israélienne face aux menaces, certes réelles, des mouvements jihadistes et du Hamas. En outre, les bombardements d’écoles, d’hôpitaux – sous prétexte qu’ils abritaient des stocks de munitions ou servaient de pôles de tir à des combattants du Hamas –, les destructions partielles de locaux relevant de l’ONU (touchés à plusieurs reprises) ont discrédité l’action militaire israélienne, soumettant Tel Aviv à une forte pression médiatique et diplomatique. Cela a conduit Israël à déclarer un cessez-le-feu unilatéral, le 16 janvier 2009, sans que cela induise le retrait des forces israéliennes qui restent notamment implantées à la périphérie de la ville de Gaza ; sur une bande de terre où la situation humanitaire est jugée catastrophique. Les autorités israéliennes sont conscientes que les actions militaires menées, par leur caractère massif, touchant les populations civiles, sont susceptibles d’être passibles de poursuite pour crimes de guerre et violation des conventions de La Haye et de Genève quant à l’usage d’armes prohibées telles que les bombes au phosphore ou de nouvelles bombes à l’onde de choc ramassée mais particulièrement meurtrière.

Au-delà de la guerre des chiffres – entre le Hamas et Israël – sur les réelles pertes humaines, il n’empêche que les civils ont payé le plus lourd tribut, puisqu’ils représentent entre le tiers et la moitié des victimes : entre plusieurs centaines et 1.500 de morts selon les sources et près de 4.000 blessés. De son côté, l’armée israélienne a déploré moins d’une quinzaine de morts. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de supposer que le gouvernement d’Ehoud Olmert avait souhaité à tout prix préserver les forces terrestres israéliennes, afin de ne pas subir l’effet d’un vote sanction aux élections législatives du 10 février dernier, en cas de pertes trop importantes au combat.

  • Le problème du Hamas demeure entier

Sur le plan paramilitaire, le Hamas procèderait, depuis le Choc de janvier, à l'évaluation des failles tactiques de ses combattants dont le nombre est estimé entre 10.000 et 15.0000 hommes ; sachant par ailleurs que son arsenal en roquettes et missiles a été largement détruit dans les frappes aériennes. De plus, le Hamas a perdu plus d’une cinquantaine de ses experts en explosif. Les réseaux de mines, enfin, se sont révélés inopérants face aux blindages renforcés des véhicules de combat de l’armée israélienne. En outre, le Hamas a été largement débordé par la supériorité technologique des armes de Tsahal et de ses moyens de communication. Enfin, il aurait souffert de la collaboration de militants du Fatah avec les forces israéliennes en matière de renseignement. Pour autant, la menace pour Israël semble perdurer puisque les tirs de roquettes ont repris à destination de son territoire depuis la Bande de Gaza. De même, les trafics souterrains reliant la Bande de Gaza au territoire égyptien se poursuivent, en dépit de la destruction de nombreux tunnels par l’armée de l’air israélienne, notamment dans la région frontalière de Rafah.

Selon les services de communication de l’armée israélienne, le Hamas recevrait, outre des explosifs, l’essentiel de ses roquettes à longue portée, de fabrication chinoise et iranienne, par ces mêmes tunnels clandestins.[8]

En somme, si Israël a remporté une bataille de manière massive et brutale à Gaza, son image de marque, sur le champ international, risque de pâtir d’une lourde déconsidération. Ce qui montre aussi combien les méthodes de guerre conventionnelles sont de plus en plus inadaptées à la guerre urbaine pour laquelle forces spéciales et services secrets sont plus appropriés que frappes aériennes et forces blindées.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°138 daté de Mars-avril 2009. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] Le 27 décembre 2008, Tsahal lance son opération « Plomb durci » à 11 h 30, une première vague de 50 chasseurs F-16 Falcon et hélicoptères d’attaque AH-64 Apache de l’Armée de l'air israélienne (Heyl Ha Avir) pénètrent l’espace aérien de la bande de Gaza, tuant près de 250 Palestiniens et en blessant plus de 1.000. La Heyl Ha Avir largue plus de cent bombes guidées par GPS GBU-3962 qui, selon elle, touchent les 50 cibles prévues, soit le QG du Hamas à Tel Zatar, des camps d’entraînement à Tel Zatar, au sud de la bande de Gaza et à Gaza-centre, le centre de commandement et d’armurerie à Gaza-centre, l’école de police du Hamas, le bureau de l’ex-Premier ministre de l'Autorité palestinienne Ismaël Haniyeh, le QG des Brigades Izz al-Din al-Qassam au nord de la bande et des sites de lancement enterrés de roquettes Qassam. A 12 h 00, une seconde vague de 60 chasseurs et hélicoptères de combat se concentre sur 60 sites de lancement enterrés de Qassam. Au total, 170 cibles sont touchées, tuant 230 habitants de la bande et en blessant plus de 780, selon l’ONG palestinienne B'Tselem. Parmi eux, 140 membres des forces de sécurité du Hamas sont tués, dont les généraux Tawfik Jaber et Ismaïl Jaabari, avec au moins 15 civils, dont des enfants.

Le général Dan Harel, chef d'État-major adjoint de Tsahal confirme le jour-même le choix des cibles : « Cette opération est différente des précédentes. Nous avons mis la barre très haut et nous allons dans cette direction. Nous ne frappons pas uniquement les terroristes et les lance-roquettes, mais aussi l'ensemble du gouvernement du Hamas. Nous visons des édifices officiels, les forces de sécurité, et nous faisons porter la responsabilité de tout ce qui se passe sur le Hamas et ne faisons aucune distinction entre ses différentes ramifications. Nous ne sommes qu'au début de la bataille. Le plus dur est encore devant nous et à cela, il faut se préparer. Nous voulons changer les règles du jeu ». Le 28 décembre, 25 nouvelles sorties aériennes seront conduites.

Commentaires : pour le LCL Ralph Peters (R) US Army, « les stratèges de l'Armée de l'air israélienne sont allés plus loin que la conception de l'US Air Force de « choc et effroi ». Selon Jean Guisnel : « Pour l'instant, appliquant à la lettre la théorie des cinq cercles du colonel américain John Warden qui voit ' l'ennemi comme un système' , l'état-major israélien casse systématiquement et durablement l'ensemble des bâtiments et des points d'appui du Hamas, après avoir commencé par tuer le plus grand nombre possible de ses dirigeants et des membres de son appareil de sécurité ».

[3] Le rapport Goldstone a présenté l'opération "Plomb durci" comme une opération militaire de répression et ne l'a pas placé dans le contexte de légitime défense. Ce tableau indique le nombre croissant des roquettes lancées contre les villages israéliens. C'est dans ce contexte que l'opération "plomb durci" a débuté. Les menaces en provenance de la bande de Gaza se sont accrues surtout depuis le désengagement total des forces israéliennes effectué en aout 2005. La menace grandissante s'est reflétée non seulement par le nombre de missiles lancés vers Israël mais par leur portée pour atteindre des objectifs civils. Source : CAPE (Conférence de l'ambassadeur Dore Gold).

[4] Le Hamas (حماس, « ferveur »), est l'acronyme de harakat al-muqâwama al-'islâmiya ( حركة المقاومة الإسلامية, « Mouvement de résistance islamique »), est un mouvement politique et religieux palestinien se revendiquant comme le mouvement de résistance. Créé en 1987 par Sheikh Ahmed Yassin, Abdel Aziz al-Rantissi et Mohammed Taha, tous trois issus des Frères musulmans, son programme, exprimé dans sa charte, est la destruction de l'État d'Israël et l'instauration d'un État islamique palestinien sur toute la terre de l'ancienne Palestine (c'est-à-dire incluant les actuels État d'Israël, Cisjordanie et bande de Gaza). Ne reconnaissant pas Israël « entité sioniste » et rejetant les accords d'Oslo signés en 1993 entre Israël et l'Autorité palestinienne, le Hamas s'oppose sur ce point au Fatah – principale force politique palestinienne concurrente, qui reconnaît l'existence d'Israël et prône la création d'un État palestinien indépendant aux côtés d'Israël.

[5] Sherut haBitachon haKlali (שירות הביטחון הכללי‎), ou "Service de Sécurité générale", acronyme de Shabak (שב״כ‎), "Agence de sécurité israélienne" plus connue sous kle nom de « Shin Bet » dont la devise est : « Magen VeLo Yera'e » (מגן ולא יראה‎), "le défenseur qui ne doit pas être vu" ou "le bouclier invisible". C'est l'une des trois principales organisations de la communauté israélienne du Rensiegnement avec Aman (renseignement militaire) et le Mossad (Sécurité extérieure).

[6] « Aman » : Direction du Renseignement militaire israélien (אגף המודיעין‎) Agaf HaModi'in ("Section renseignement"", en abrégé : Aman).Créé en 1950. Anciennement, Agam (אג"ם), département constitué à partir d'anciens mebres du HIS (Haganah Intelligence Service). Service indépendant des forces aériennes, terrestres ou maritimes : 7.000 personnes en 1996.

[7] L'opération Pluie d’été » (מבצע גשמי קיץ Mivtza Gishmey Kayitz. Nom de code de l'opération militaire lancée par Israël dans la bande de Gaza le 28 juin 2006. Elle constitue la première incursion terrestre de l’armée israélienne sur le territoire de l’Autorité palestinienne depuis le plan de désengagement unilatéral terminé en septembre 2005. But officiel : sauver la vie du soldat Gilad Shalit, devenu prisonnier de guerre par un commando palestinien en territoire israélien le 25 juin 2006 et mettre un terme aux attaques de roquettes sur les villes israéliennes en déstabilisant le gouvernement du Hamas. Les premiers jours de l’opération ont été marqués par la destruction de la principale centrale électrique, trois ponts et l’arrestation de plusieurs parlementaires palestiniens et de ministres Hamas de l’Autorité palestinienne. Les bouclages, incursions, arrestations, frappes aériennes ont fait jusqu’à présent plus de 200 morts (pour la plupart des civils dont 46 enfants) et plus de 800 blessés (dont quelque 230 enfants). Des centaines de détenus se sont ajoutés aux quelque 10 000 Palestiniens emprisonnés en Israël. Des dizaines de logements, bâtiments publics, routes, ponts ont été détruits. Source : Wikipedia

[8] Au total, il est question de plus d’un millier de souterrains de ce type répartis sur les 14 kilomètres de la frontière égypto-gazaouie (14 km). Mais Tsahal affirme en avoir détruit près de 60%à 70%ces derniers mois. Toutefois, dès que des tunnels sont détruits par les bombes israéliennes, des chantiers s’improvisent instantanément pour les remettre en état. Et le scénario se répète ainsi depuis le début des années 2000.

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