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   Les forces spéciales face à un recrutement déficient
Constats et réflexions à travers l’exemple du Special Air Service

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 19 juin 2009.©

Divers journaux britannique et français,[2] depuis deux ans, se sont fait l’écho des difficultés de recrutement de la plus célèbre des composantes de forces spéciales britanniques. Si le phénomène est loin d’être récent, il a tendance en effet à s’accentuer de manière préoccupante…

Le corps du Special Air Service (SAS) [3] – qui compte trois régiments dont le mythique 22e Régiment [4] – jouit d’une renommée internationale qui le place incontestablement au premier rang des meilleures unités spéciales du monde entier. Mais, alors que l’héritage et les traditions de cette force d’élite attisaient les motivations de potentiels candidats depuis près d’un demi siècle, les années 2000 sont synonymes d’une diminution constante du nombre de volontaires prêts à tenter la sélection d’une dureté légendaire.

Le Pen y Fan, montagne des Brecon Beacons où la sélection SAS s'est déroulée pendant un demi-siècle

Actuellement, la situation est si préoccupante que les autorités britanniques ne peuvent plus la minimiser ou la taire. Le déficit en matière de recrutement dans les unités spéciales constitue finalement un mal qui ronge toutes les armées occidentales, en particulier en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en France. Toutes connaissent les mêmes déficits : entre 10 et 20% de candidats en moins en quelques années. Outre la baisse quantitative, on observerait aussi une baisse « qualitative », notamment des capacités physiques des intéressés.

  • Entre évolution des modes de vie et attraction pour le secteur privé

En 1999-2000, certaines sources soulignaient déjà que le SAS était obligé d’élargir les appels à candidature. Ce qui ne manquait pas de susciter des interrogations sur la réalité de la situation. Cette année, alors que le nombre moyen de candidats annuels avoisine les 150, ils n’auraient été que 93 à être pris en compte, tout en sachant que la rigueur extrême de la sélection a conduit immanquablement à l’élimination de 9 candidats sur 10. Cette année donc, le 22e régiment SAS n’a intégré que 8 nouveaux éléments – qui seront véritablement au zénith de leurs compétences opérationnelles que dans près de deux ans…

Cette situation rappelle l’importance de s’inscrire sur le long terme dans une politique de recrutement qui ne peut se permettre de voir perdurer le déclin des vocations. Et la situation est préoccupante puisqu’à l’inverse des candidatures, les cadres d’intervention ne cessent de se multiplier de l’Afrique à l’Asie centrale, sans oublier le Moyen-Orient…

En même temps, cette situation relève de plusieurs facteurs : d’abord, la dureté extrême de la condition militaire dans les SAS. La dimension humaine des relations entre officiers et subordonnés n’y serait pas propice à une symbiose, ce qui est assez antinomique avec les exigences du métier. En même temps, les frontières entre soldats, sous-officiers et officiers ont toujours été assez figées au Royaume-Uni. Enfin, pour des salaires doubles voire triples, il est parfois plus avantageux d’œuvrer directement au profit d’une Société militaire privée, en sortant directement d’un régiment parachutiste – dont sont issus la majorité des candidats d’intégration au SAS – sans passer, donc, par le régiment élitiste.

Le jeu générationnel fait aussi son œuvre, en corrélation avec une vie matérielle, dans le milieu civil, qui n’incite pas à l’austérité. Les jeunes ne sont pas vraiment désireux d’opter pour une profession souvent synonyme de dépassement de soi et d’abnégation extrême, dans un monde de plus en plus périlleux. Ces divers constats nous inspirent quelques réflexions plus larges, quant à ce que l’on pourrait observer dans les pays occidentaux en général, à l’avenir.

  • Robotisation, actions spéciales… mais politisation croissante ?

Tout d’abord, au fil des décennies, les États vont – sans doute – toujours un peu plus renoncer à des effectifs pléthoriques, optant pour des unités spécialisées, et notamment civilo-militaires, associées aux nouvelles technologies. On intègre en effet – à court et à moyen terme – des logiques d’affrontement majoritairement inscrites dans les logiques du faible au fort (guérilla et contre-guérilla) et de surcroît de plus en plus en milieu urbain (ou montagneux…).

Sous l’emprise d’une conjoncture de plus en plus imprégnée des logiques de rentabilité et de célérité, forces spéciales et hautes technologies – y compris dans la quatrième dimension (l’Espace) – seront de plus en plus privilégiées.

Dans les vingt prochaines années, les États devront soit se résigner à une réduction proportionnelle du volume de leurs unités spéciales, par rapport au reste de leurs forces armées, en remplaçant les hommes par l’outil robotisé (qui de toute façon connaît une pleine montée en puissance) ; soit revoir à la baisse les critères de sélection. Ce qui ne manquera pas de susciter des inquiétudes et polémiques quant aux qualités des combattants. Seul élément probant : la situation sera partagée par tous les pays…

En tout cas, la déshumanisation ne sera sans doute pas pour déplaire à quelques dirigeants par trop cyniques, focalisés sur l’arc diplomatique. Ce dont témoigne le tragique dénouement d’une prise d’otage d’un Britannique, Edwin Dyer (61ans), au Mali. Retenu par le groupe d’Al Qaïda pour le Maghreb islamique (ex GSPC [5] – Groupe salafiste pour la prédication et le combat) depuis janvier, il a été décapité au tout début du mois de juin par ses ravisseurs. or, le 22e SAS avait préparé une opération (opération Aérobic) [6] destinée à le libérer. La mission fut ni plus ni moins annulée. Le Department of Defence (DoD–Pentagone) aurait conseillé au Secrétaire aux affaires étrangères britannique David Miliban d’annuler l’opération.

Cette situation aurait engendré un profond ressentiment au sein du régiment d’élite ; certains membres n’ont pas hésité à dénoncer cette affaire qu’ils considèrent comme antinomique avec leur conception du métier, et la raison d’être des forces spéciales qui est d'œuvrer en tout lieu sans jamais renoncer.

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°140 daté de Juillet-août 2009. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] En avril 2008, le Sun informait les lecteurs de cette réalité. Plus récemment, en juin dernier, le relais a été assuré notamment par Rubert Hamer « SAS recruitment crisis as applications plummet » in Daily Mirror, 14 juin 2009, et, en France, par Jean-Dominique Merchet, « Au Royaume-Uni, les SAS peinent à recruter » in Libération, 14 juin 2009.

[3] Le SAS (Special Air Service) est une unité de forces spéciales des forces armées britanniques, créée en 1941 avec des volontaires britanniques par le lieutenant David Stirling. Cette unité s'est illustrée pendant la Seconde Guerre mondiale pour des raids menés derrière les lignes allemandes en Afrique du Nord. Dissoute après la guerre, l'unité a été recréée au Royaume-Uni dans les années 1950. Elle est considérée par les spécialistes comme l'une des références mondiales en matière de forces spéciales et d'unité de contre-terrorisme. Sa devise est : « Who Dares Wins » (« Qui ose gagne »).

[4] Les deux autres régiments, les 21e et 23e, peuvent être considérés comme des structures de réserve.

[5] Le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (الجماعة السلفية للدعوة والقتال, el-Jama'a es-Salafiyya li Da'wa wal Qital), ou GSPC, est une organisation islamique armée d'Algérie. Elle est placée sur la liste officielle des organisations terroristes du Canada, du Royaume-Uni et des États-Unis d'Amérique. Le 25 janvier 2007, le GSPC a changé de nom pour devenir Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

[6] Le programme de l’action aurait mobilisé près d’une centaine de militaires d’élite, dont des équipes du 22e régiment.

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