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Affaire Linda Norgrove

Affaire Linda Norgrove : les aléas des opérations de libération

Cette chronique sur les forces spéciales été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Pascal  Le Pautremat (*). Paris, le 22 octobre 2010.©

En Afghanistan, le 9 octobre dernier, une action spéciale destinée à libérer l’humanitaire britannique, Linda Norgrove, s’est soldée par la mort de l’otage. Après un flottement médiatique sur les circonstances exactes, l’enquête s’oriente vers la « responsabilité directe » d’un membre des SEALs américains.

Linda Norgrove, 36 ans, d’origine écossaise, docteur de l’université de Manchester, travaillait depuis le début des années 2000 pour l’Organisation mondiale de protection de la nature. Elle était en Afghanistan pour le compte de la société américaine Development Alternatives Inc (DAI) spécialisée dans la relance des activités économiques dans les régions instables. Elle avait été enlevée le 26 septembre 2010 dans la province de Kunar, à 2 400 mètres d’altitude.

Grâce aux nouvelles technologies (drones et écoutes radios des services de renseignement américains), le commandement de l’OTAN a pu la localiser, suivre l’itinéraire de ses ravisseurs et constater la dangerosité extrême de la situation dans laquelle la jeune femme se trouvait. Officiellement, ses ravisseurs hésitaient entre deux options : la tuer ou la déplacer dans les confins du Nord-Waziristân, au Pakistan, où il aurait été encore plus délicat de la sortir des griffes de ses geôliers.

L’argument avancé : l’urgence de l’intervention. Il est alors décidé de monter une opération vive force destinée à libérer au plus vite Linda Norgrove. Faute de marge de manœuvre suffisante, la possibilité de recourir aux équipes du SAS (Special Air Service) britannique est écartée.

Le choix se porte finalement sur la SEAL Team Six (ST6) américaine,[2] spécialisée dans le contre-terrorisme et associée aujourd’hui au United States Naval Special Warfare Development Group (NSWDG ou DEVGRU).[3] Présente depuis des mois dans le nord-est de la province de Kunar, l’équipe des SEALs connaît bien ses adversaires régionaux.

  • L’opération spéciale est lancée à l’aube, le 9 octobre.

Dès les premières minutes de l’assaut, six des ravisseurs sont tués, tandis qu’un autre cherche à extraire Linda Norgrove de l’habitation où ils se trouvent. Elle se serait débattue puis couchée en position fœtale pour ne pas être exposée aux échanges de tirs. Des grenades sont lancées au cours de l’action. L’une d’elle – à fragmentation - explose tout près d’elle et la tue.

Médiatisation précipitée et jeu de politisation Après que les médias et l’OTAN ont annoncé, dans un premier temps, que l’otage avait péri au cours de l’assaut, assassinée par ses ravisseurs, les autorités américaines diligentent une enquête suite à une étude approfondie des enregistrements vidéos de l’action.[4] Après analyse et recoupement des témoignages, il apparaît que l’un des membres de l’équipe SEAL aurait lancé une grenade à fragmentation contre un ennemi, sans apercevoir Linda Norgrove qui se trouvait à proximité immédiate. Le Premier ministre britannique, David Cameron, dès le 11 octobre, reconnaissait que l’Écossaise avait été victime d’une grenade américaine. L’affaire a suscité outre-Manche une vive émotion. Selon le journal britannique The Guardian, la famille de Linda Norgrove n’aurait pas été contactée au préalable pour donner ou non son accord pour cette opération de vive force. Après une rencontre entre David Cameron et le président américain Barak Obama, une enquête militaire commune est lancée, sous la conduite du général de brigade Rob Nitsch, de l’armée britannique, et du major-général Joseph Votel, officier général de l’US Special Operations Command (USSOCOM).[5]

La situation donne lieu aussi à des commentaires oscillant entre le ridicule et le catastrophisme – de rigueur – tel celui paru dans The Times qui n’hésitait pas à estimer que « […] S'il était confirmé que Norgrove a bien été tuée par une grenade américaine, cela risquerait de jeter une ombre pour une longue période sur les relations anglo-américaines ».

  • Responsabilité et judiciarisation : où l’on oublie les aléas de la guerre

C’est surtout la nature même de la grenade employée qui surprend. Dans un milieu confiné où se trouve l’otage, on privilégie les grenades assourdissantes, aveuglantes ou fumigènes. Certes, l’emploi d’une grenade à fragmentation n’est pas proscrit pour autant dans de telles actions où la létalité est de mise. Tout dépend de la situation immédiate et de la nature de l’adversité. Officiellement, les autorités américaines font valoir que le militaire a tardé à reconnaître, auprès de sa hiérarchie, l’usage d’une telle grenade, ce qui l’exposerait à des sanctions disciplinaires. La Marine américaine souligne aussi que son attitude porte atteinte à l’intégrité des SEALs.

Cela démontre combien, encore une fois, la perception d’une opération spéciale est soumise au joug de la médiatisation à outrance et de sa politisation potentielle. Il ne faudrait pas, qu’à l’avenir, les militaires soient systématiquement fustigés et se voient reprocher des initiatives prises sous le feu, sous prétexte qu’elles entraînent directement ou non la mort d’un ou de plusieurs otages. Leur vie est toute autant menacée que celle des personnes auxquelles ils tentent de porter secours. Vraiment, faut-il le rappeler ? La mort de Linda Norgrove va susciter encore bien des polémiques. Les SAS auraient-ils été plus appropriés pour cette opération ? Dans la mesure du possible, faut-il ou non privilégier le paiement de rançon pour libérer les otages ? Les familles d’otages français doivent en tout cas être bien préoccupées par leur devenir : celles des deux journalistes de France Télévision, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, détenus depuis le 29 décembre 2009, des otages retenus dans la zone sahélienne, et de l’agent de la DGSE toujours en Somalie depuis le 14 juillet 2009. 

Pascal  Le Pautremat (*)

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et Chroniqueur à la revue Défense.

[1] Défense N°148 daté de Novembre-décembre 2010. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] La SEAL Team 6 (ST6) appartient aux forces spéciales de l’US Navy : les SEALs (Sea, Air, and Land), sont des commandos nageurs de combat, créés en janvier 1962 par le président J. F. Kennedy. Le ST6 a été constituée après l'échec de l'Opération Eagle Claw en 1980 lors de la tentative de récupération des 52 otages américains en Iran. La première équipe de ST6 a été dirigée par Charles Beckwith, membre des forces spéciales US ayant servi comme officier du 22e Régiment de SAS.

[3] L'United States Naval Special Warfare Development Group (NSWDG), appelé encore DEVGRU a succédé à l'ancienne SEAL Team 6 (ST6). Le DEVGRU est la première des deux unités les plus secrètes engagées par les États-Unis contre le terrorisme. Le DEVGRU appartient à l'US Navy. La seconde unité étant le 1er SFOD-D (Delta Force) qui fait partie de l'US Army.

[4] Les membres des SEALs ont eux-mêmes une caméra fixée sur leur casque.

[5] L'USSOCOM supervise et coordonne les divers commandements des Opérations spéciales de l'US Army, de l'US Navy, de l'US Air Force et de l'US Marine Corps. Le NAVSPECWARCOM a été créé en avril 1987 sur la base de Coronado, Californie (Naval Amphibious Base), la mission de cette unité étant d'organiser, entraîner, diriger, équiper, soutenir, maintenir en condition et déployer les forces spéciales de l'US Navy dans le monde entier.

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