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Pour gagner la guerre

La communication ou l’impossible maîtrise du langage

« Ce ne sont ni les hommes, ni les passions, encore moins les idées qui mènent le monde. Mais les mots, rien que les mots... ».[1] Si l'on en croit Antoine-Laurent de Lavoisier « le mot doit faire naître l'idée ; l'idée doit peindre le fait : ce sont trois empreintes d'un même cachet ». Si chacun reconnaît volontiers la puissance que peuvent exercer les mots, il faut bien admettre que parfois, comme les armes, les mots peuvent partir tout seuls... Seuls « les mots justes trouvés au bon moment sont de l'action ». Sur ce point, Hannah Arendt a bien raison.. Que dire alors des mots qui échappent brutalement à leurs auteurs ? A force de vouloir communiquer, certains en oublient parfois ce bon conseil de Jacques Salomé : « Communiquer suppose aussi des silences, non pour se taire, mais pour laisser un espace à la rencontre des mots. » Communiquer est un don naturel qu'il faut cultiver, mais sans excès. Pour en parler, François d'Alançon (*) a rencontré Jean-Pierre Winter,[2] psychanalyste et écrivain, qui explique comment les mots peuvent échapper à leurs auteurs ! La désinformation et la propagande se font aussi avec des mots. Rien de tel pour alimenter sa chronique sur les armes de communication massive, publiée dans la revue Défense.[3] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur. Paris, le 24 avril 2006.©

François d'Alançon : « Communiquer, c’est "niquer" le commun des mortels », avez-vous dit à propos de la communication. Est-ce à dire que toute communication implique une part de mensonge ?

Jean-Pierre Winter : Parler n’est jamais indépendant du mensonge. Parler est toujours insuffisant au regard de ce qu’on a à dire. Les mots manquent et le langage ne recouvre pas la totalité de la réalité. Le réel échappe à la nomination. Communiquer, c’est faire croire aux gens qu’ils peuvent maîtriser le langage alors que tout manifeste que c’est le langage qui nous maîtrise. A un moment donné, nous rencontrons cette limite dont parle Spinoza selon qui il n’est pas au pouvoir de l’homme de décider de parler ou de se taire. On dit une chose parce qu’on en a dit une autre avant et qu’elle s’est associée à cette dernière et qu’entre les deux se sont greffés des mécanismes de refoulement.

Tout se passe comme si, par l’expression même de communication, on disait aux gens qu’on a les moyens de savoir ce qu’on va transmettre et que ce n’est qu’une question technique.

On vise uniquement l’efficacité du message commercial ou idéologique. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire, c’est la différence entre le sophisme et la philosophie, entre la part de la séduction dans le langage et celle qui n’est pas limitée à la séduction ou à la consommation. La psychanalyse, en revanche, s’intéresse à l’exercice de la parole, au fait de parler qui nous rend sujet, cette division entre le parler et le dire. La communication ne dit rien sur ce que nous sommes, nos volontés et nos désirs.

François d'Alançon : Appliquée à la guerre, la communication participe-t-elle du besoin d’illusion inhérent à toute société ?

Jean-Pierre Winter : La communication sur la guerre et dans la guerre tient compte du besoin d’illusion. La désinformation et la propagande font partie de la part qui peut être maîtrisée dans le langage.

C’est la stratégie des jeux. L’inconscient va intervenir quand on va donner un nom à ce jeu ou à ce calcul. A l’insu de ceux qui donnent ce nom et de ceux qui l’acceptent, le signifiant choisi est déjà une information sur sa provenance et on ne peut pas le maîtriser. Si, par exemple, l’opération s’appelle « opération Cicéron », le fait qu’il y ait un « rond » va être signifié et entendu.

 "Les hommes politiques sur le divan" aux Éditions Calmann-Lévy (1995).

Autrement dit, « si c’est rond, c’est pas carré ». Il y a toujours une part qui va échapper au locuteur et qui n’échappera pas à l’inconscient de l’interlocuteur. Dans "Stupeur dans la civilisation",[4] je disais que les États-Unis avaient fait une erreur en croyant pouvoir se passer d’espions dans certains endroits car ils se sont privés de ce que l’inconscient de l’espion peut entendre et qu’aucun satellite ne pourra capter. Dans le cas d’Al Qaïda, les Américains se sont privés de cet élément pour comprendre le niveau de haine antiaméricaine qui se développait dans cette mouvance.

François d'Alançon : Jean Baudrillard affirme que la guerre est devenue une « opération médiatique », un « reality show ». Notre rapport à la réalité de la guerre est-il modifié par la façon dont elle transmise sur nos écrans de télévision ?

Jean-Pierre Winter : La limite du propos de Baudrillard, c’est ce qui se passe en Irak depuis « la fin de la guerre ». En fait, la guerre a commencé à la fin de la guerre. La dimension du virtuel existe mais je ne pense pas quelle transforme à ce point là nos mentalités. Elle renforce notre capacité à être purement spectateur quand cela se passe ailleurs et que nous ne sommes pas directement touchés dans notre chair. Mais tout ne se passe pas de façon virtuelle. La guerre, c’est la guerre. Ce qui se passe aujourd’hui en Irak, c’est une violence confuse et banalisée, mais en même temps, le nombre des morts et des enlèvements augmente. On confond l’intention occidentale de mener une guerre qui serait virtuelle et propre, du moins pour les Occidentaux, avec la réalité de la guerre. Cela cesse d’être du virtuel à la seconde même où on est touché dans sa chair. Les choses n’existent que par le récit qu’on en fait. La technologie renforce cet aspect en réduisant l’écart entre le moment où ça se passe et le temps de la narration mais il y a toujours des lieux d’inscription. La guerre n’est pas virtuelle du simple fait qu’on ne raconte pas les batailles et le nombre des morts. Si l’on en croit la Bible, les armées du Pharaon ont été noyées par la Mer Rouge. Or, en Égypte, on n’a jamais trouvé la trace d’un récit de la sortie des Hébreux…

François d'Alançon : Que pensez-vous de la transparence érigée en principe de communication ?

Jean-Pierre Winter C’est bidon. On ne peut jamais dire toute la vérité, ne serait-ce que parce que les mots manqueraient et en raison des intérêts qu’il y a à ne pas tout dévoiler. Celui qui dit vrai peut le faire dans l’espoir que vous pensiez qu’il dit faux. Dans ce cas, il ment en disant la vérité. Quand on croit diffuser une information, on en propage une autre. Le sens de ce que je dis dépend de mon interlocuteur. Il n’y a pas de garant.

François d'Alançon : Le contrôle total de l’information serait-il un leurre ?

Jean-Pierre Winter : Quelque chose n’est pas réductible aux possibilités de la machine. La différence entre l’homme et l’ordinateur, c’est l’angoisse. D’un côté, vous ne pouvez pas dire toute la vérité sinon vous allez vous angoisser. De l’autre, vous ne pouvez pas non plus mentir continuellement, sinon vous vous angoissez aussi. Entre les deux, le chemin est étroit.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Extrait de La Machine à écrire de Bruno Tessarech.

[2] Diplômé de psychologie clinique. Élève de Jacques Lacan, il lui doit l'essentiel de sa formation psychanalytique dans le cadre de l'École freudienne de Paris dissoute en Janvier 1980. Auteur et coauteur de nombreux ouvrages, notamment : "Les images, les mots, le corps" avec Françoise Dolto aux Éditions Calmann Lévy (2002), "Stupeur dans la civilisation" avec Valérie Marin La Meslée aux Éditions Pauvert, (2002) et "Les hommes politiques sur le divan" aux Éditions Calmann-Lévy (1995).

[3] Défense N°121 daté de Mai-juin 2006. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


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