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Mémoires de nos pères

Mémoires de nos pères : comment la propagande fabrique ses héros

Retour sur l’une des photographies les plus célèbres de la Seconde Guerre Mondiale, qui fit le tour du monde et donna lieu à l’une des « opérations d’information » les plus réussies de toute l’histoire des États-Unis. Cette chronique sur les armes de communication massive a été publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 24 octobre 2006.©

"Mémoires de nos pères", le film de Clint Eastwood [2] en fait le récit à travers l’histoire des trois survivants, deux Marines et un infirmier de la Navy, transformés, malgré eux, en héros, par le pouvoir de l’image et les impératifs de la propagande. Tout commence par un cliché, pris le 23 février 1945, par Joe Rosenthal, photographe à l’agence Associated Press : six soldats américains hissent le drapeau américain au sommet du Mont Suribachi sur Iwo Jima,[3] un îlot volcanique au sud du Japon. La pellicule, développée et imprimée au labo de l’agence installé sur la base militaire de Guam, attire l’attention de John Bodkin, responsable photo, qui la transmet par signal radio au siège d’Associated Press à New York. Dix sept heures et demi seulement s’écoulent entre la prise du cliché et sa diffusion. Le dimanche 25 février 1945, « la photo » se retrouve à la une de centaines de quotidiens américains. L’impact sur le public est immédiat. Les standards des journaux sont débordés d’appels demandant une réimpression, des éditions spéciales sont publiées et aussitôt épuisées. Après le triomphe des troupes alliées en Europe, les nouvelles inquiétantes en provenance du Pacifique plongeaient les Américains dans l’inquiétude. Pour une population fatiguée de la guerre, cette image de victoire symbolise alors l’espoir, un antidote au spectre de la défaite, incarné moins de quatre ans plus tôt, par les images de navires en feu dans la base navale de Pearl Harbour.

"Mémoires de nos pères" ("Flags of our fathers") : film réalisé par Clint Eastwood, Avec Ryan Phillippe, Adam Beach, Neal McDonough.

Personne ne se doute que la photographie de Joe Rosenthal suggère une réalité très différente de celle vécue par les Marines. Quatre jours après leur débarquement sur Iwo Jima, des milliers de Marines et de personnel de la Navy ont acclamé le premier lever de drapeau.

Quelque 40 Marines ont grimpé, - sans rencontrer d’opposition-, les 167 mètres du volcan, le vendredi 23 février au matin. L’épisode a été capté par le sergent Louis Lowery, photographe militaire de Leatherneck, le magazine des Marines. Fraîchement débarqué sur l’île quelques instants plus tard, dans l’euphorie générale, James Forrestal, secrétaire à la Marine, réclame le drapeau en souvenir. Le colonel Chandler Johnson, commandant du bataillon, estime que cette bannière appartient à ses hommes et donne l’ordre de la récupérer en la remplaçant par un autre drapeau, plus grand et plus visible. Joe Rosenthal, le photographe de l’A.P. qui n’était pas arrivé au sommet à temps pour voir hisser le premier drapeau, s’y trouve quand cinq Marines, assisté d’un infirmier de la Navy, plantent le second, arrimé à un vieux tuyau. Pressé par le temps, Joe Rosenthal appuie sur le déclencheur sans avoir le temps de viser, avant de prendre une photo de groupe, -posée celle-là, dont il pense qu’elle intéressera plus la presse américaine.

Contrairement au premier lever de drapeau, suivi de près par des milliers de soldats stationnés sur les plages au pied du volcan, personne sur l’île n’a prêté attention au second, un non-événement. Pour la plupart des Marines, « un seul drapeau a été planté, le premier » à 10H23 le 23 février 1945. C'est le Staff Sergeant Louis R. Lowery, photographe de "Leatherneck", magazine des Marines, qui prendra le premier cliché, soit 17 minutes avant le célèbre cliché de Joe Rosenthal. La bannière étoilée flotte enfin sur le Mont Suribachi! Quant au timbre à 3 cents, émis le 11 juillet 1945, jour anniversaire de la création du corps des Marines, il rapportera 400.000 dollars !

Aux États-Unis, le second drapeau fait la une, tout simplement parce que les photos de Joe Rosenthal ont été transmises plus rapidement que celles de son homologue militaire. Pour le public américain, il n’y a eu qu’un seul drapeau hissé sur le sommet du Mont Suribachi, celui qui figurait en première page de ses journaux. Les reporters basés sur des bateaux loin de l’action et leurs éditeurs aux États-Unis n’ont jamais cherché à reconstituer la réalité des faits. Au contraire, ils ont construit l’image romantique et complaisante d’une victoire acquise de haute lutte, après une bataille féroce sur les pentes du volcan et conclue par la scène du drapeau hissé par des Marines héroïques se frayant un chemin au milieu des balles. En réalité, l’ascension du Mont Suribachi, à l’extrémité sud de l’île, s’est déroulée dans un calme inespéré. En revanche, une meurtrière bataille d’usure contre les Japonais se prolongera pendant plus d’un mois dans le reste de l’île. Plus tard, les médias américains forgent un autre mythe qui aura la vie dure, en reprenant, sans jamais la vérifier, une fausse rumeur : Joe Rosenthal aurait mis en scène sa photo au sommet du Suribachi. Cette contrevérité n’empêche pas le photographe américain de se voir attribuer le prix Pulitzer en mai 1945.

Aux États-Unis, l’extraordinaire impact de la photographie donne immédiatement des idées aux autorités. Au Congrès, Mike Mansfield, élu du Montana à la Chambre des Représentants, la fait adopter comme symbole de la future tournée de promotion organisée par le Département du Trésor pour le lancement du septième emprunt destiné à financer l’effort de guerre et la bombe atomique.

Joseph O’Mahoney, sénateur du Wyoming, propose l’émission d’un timbre spécial reproduisant la photo. Sur la suggestion de Louis Ruppel, directeur du Chicago Herald American, le Président Franklin D. Roosevelt ordonne, le 30 mars 1945, le transfert immédiat par avion aux États-Unis des six hommes figurant sur la photo de Joe Rosenthal. Photo USMC

Les trois porte-drapeau survivants : René Gagnon, Ira Hayes et John Bradley -- Photos USMC

Le concept de l’opération est simple : faire des « héros de Iwo Jima » les stars de la tournée du Département du Trésor prévue du 9 mai au 4 juillet 1945. Mis à la disposition du Département du Trésor par le Département de la Guerre, Ira Hayes, René Gagnon et John Bradley, les trois « porte-drapeaux » survivants, sont reçus le 19 avril dans le bureau ovale de la Maison Blanche, par le président Harry Truman, successeur de F.D. Roosevelt. Le secrétaire au Trésor Henry Morgenthau se fixe pour objectif la souscription de 14 milliards de dollars de bons du Trésor, sept milliards auprès des entreprises, sept milliards auprès des particuliers.

John Bradley, blessé par des éclats pose à Washington devant un poster pour lancer  le 7ème emprunt -- Photo USMC.

Assistée par des médias qui en redemandent, la machine de propagande gouvernementale fonctionne à plein régime pour offrir aux foules en délire le spectacle du trio fétiche, en chair et en os. A Chicago, Hollywood se prête au jeu en y associant quelques unes unes de ses plus grandes vedettes: Humphrey Bogart, Lauren Bacall et Ida Lupino. « Nous ne sommes pas des héros » insiste John Bradley, l’infirmier de la Navy. « N’importe qui sur l’île aurait pu être sur la photo et nous n’avons rien fait d’extraordinaire ». Personne n’y prête attention. Le 4 juillet 1945, pour la fête nationale, 350.000 personnes assistent au gigantesque feu d’artifice qui dessine dans le ciel de Washington D.C. la scène du lever de drapeau sur Iwo Jima. Mieux qu’un succès, la tournée s’achève en triomphe : les Américains ont souscrit pour 26,3 milliards de dollars de bons, presque la moitié du budget fédéral américain de 1946. Tiré à 150 millions d’exemplaires, le timbre à 3 cents, émis le 11 juillet 1945, jour anniversaire de la création du corps des Marines, rapporte 400.000 dollars. Les revenus de la tournée permettent au président Truman de porter à 7 millions, -un record jamais atteint en Europe-, le nombre des soldats engagés contre le Japon. Le 6 août 1945, le pilote Paul Tibbets survole Iwo Jima, en compagnie de deux autres B-29, pour aller lâcher une bombe atomique sur Hiroshima.

Les trois vétérans se retrouvent une dernière fois, le 10 novembre 1954, dans le cimetière national d’Arlington.

Le président Eisenhower et le vice-président Richard Nixon inaugurent en grande pompe le monument à la gloire du corps des Marines, réalisé par le sculpteur Felix de Weldon, d’après la photographie de Joe Rosenthal,[4] élevée au rang d’icône dans la mythologie nationale.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°124 daté de Novembre-décembre 2006. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] "Mémoires de nos pères" ("Flags of our fathers") : film réalisé par Clint Eastwood, Avec Ryan Phillippe, Adam Beach, Neal McDonough. Film adapté du livre de James Bradley, fils de John Bradley, infirmier de la Navy, Flag of Our Fathers, Bantam Books (2000). Sortie en salle le 25 octobre 2006.

[3] La bataille d'Iwo Jima : Début 1945, le Japon est bombardé quotidiennement depuis les Îles Mariannes (opération Scavenger) et Iwo Jima sert de station d'alerte pour la défense nippone. Quelques mois auparavant, les Alliés avaient débarqué sur l'île de Leyte dans les Philippines, la trouvant vide de défenseurs, ce qui avait hâté de huit semaines le programme de conquête. Mais l'attaque sur l'île d'Okinawa ne pouvait pas commencer avant huit semaines. Alors il fut décidé d'envahir Iwo Jima, sous le nom d'Opération Detachment.

Le mont Suribachi sur l'île d'Iwo Jima

Les défenseurs étaient prêts. L'île avait une garnison de 22 000 soldats et était fortifiée par un réseau de protections souterraines, dont le but était d'infliger des pertes sévères aux Alliés et de les décourager d'envahir les îles principales. Tous devaient faire le sacrifice de leur vie pour leur patrie en emportant dix ennemis avec eux. Les invasions des mois précédents avaient rendu les Américains méfiants.

Le New York bombarde les défenses côtières d'Iwo Jima (16 février 1945)

Ainsi, à partir du 16 février débuta un pilonnage aérien et naval systématique, qui dura trois jours. Malgré cela, les défenses enterrées furent très peu endommagées. À l'aube du 19 février, le Ve Corps amphibie (3e, 4e et 5e divisions de Marines) composé de 30.000 hommes débarque, face à un feu nourri depuis le volcan Suribachi au sud de l'île.

Débarquement de Marines sur la plage d'Iwo Jima sous le feu japonais depuis le mont Suribachi

Les Japonais ont attendu que les Marines aient pris pied sur la plage avant de déclencher un feu d'enfer. Les Américains sont cloués sur les plages mais la progression se fait avec l'appui du feu de la Navy. Il n'est pas possible de creuser des trous dans le basalte et seuls les lance-flammes et les grenades peuvent déloger les défenseurs retranchés. Quarante mille Marines suivent et, finalement, le 23 février, le sommet est atteint. Un drapeau est élevé sur le Suribachi et un deuxième le remplace peu après. La scène du deuxième est immortalisée par un cliché de Joe Rosenthal. Les forces américaines subirent 6 821 morts, dont 5 931 marines (soit environ un tiers des marines tués durant la Seconde Guerre mondiale)1 et 15 000 blessés. Le quart des médailles d'honneur attribuées aux Marines pendant la Seconde Guerre mondiale sera attribuée pour l'invasion d'Iwo Jima. Les forces américaines occupèrent le mont ainsi que toute l'île jusqu'à ce qu'elle redevienne japonaise en 1968. (Source : Wikipedia)

[4] Joe Rosenthal s’est éteint à l’âge de 94 ans le 20 août 2006.

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


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