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Storytelling

La machine à messages du Pentagone

Les experts chargés de diffuser le message officiel dans les médias américains travaillent en même temps pour le compte du complexe militaro-industriel. Au cœur de la politique de contrôle de l’information du Pentagone, les analystes militaires occupent une place de choix. De quoi inspirer cette chronique sur les armes de communication massive, publiée dans la revue Défense.[1] Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, François d'Alançon (*). Paris, le 26 avril 2008.©

A partir de 2002, l’année qui a précédé l’invasion armée de l’Irak, plus de 75 anciens officiers ont été recrutés comme « analystes militaires » pour obtenir une couverture favorable de la guerre dans les médias américains. Dans cette opération d’information à grande échelle, ces experts sont utilisés comme une sorte de cheval de Troie médiatique, un instrument pour façonner la couverture de la « guerre contre le terrorisme », principalement à l’intérieur des grandes chaînes de télévision, mais aussi sous forme « d’opinions » publiées dans des magazines, sites internet et journaux, y compris le New York Times. A l’issue d’une action en justice longue de deux ans, le New York Times a obtenu, sur ordre d’un juge fédéral, l’accès à 8.000 pages de documents, messages électroniques, transcriptions et enregistrements, en vertu du Freedom of Information Act. Le résultat de l’enquête est édifiant.[2]

Théoriquement, la législation américaine interdit les opérations de propagande à destination de la population américaine mais la frontière entre propagande et affaires publiques reste très floue. En pratique, le Pentagone utilise les analystes militaires comme des « substituts » ou des « multiplicateurs de force du message » pour transmettre « les thèmes et les messages » du gouvernement à des millions d’américains « sous la forme de leurs propres opinions ». Même si ces analystes sont des consultants payés par les télévisions, qui gagnent entre 500 et 1.000 dollars par interview, certains ont offert au Pentagone des "trucs" sur la façon de contourner les télévisions et d'autres l'ont tenu alerté des reportages en préparation ou ont envoyé des copies de leur correspondance avec les directeurs de rédaction.

Ces analystes ont été invités à des centaines de briefings avec de hauts responsables militaires ainsi qu’à des déplacements en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo. Ils ont eu accès à des renseignements confidentiels et à des officiels de la Maison Blanche, du département d'Etat et du département de la Justice, y compris le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le ministre de la justice Alberto Gonzales et le conseiller à la sécurité nationale Stephen Hadley. En retour, ils se sont faits l’écho des points de vue de l'administration, même lorsqu'ils soupçonnaient que l'information était fausse ou exagérée.

Dans cette entreprise, le Pentagone échange implicitement l’octroi d’un accès privilégié à l’information et aux décideurs gouvernementaux contre la fourniture de commentaires favorables. La plupart de ces « analystes militaires » travaillent, en effet, pour le compte du complexe militaro-industriel, en tant que lobbyistes, cadres dirigeants ou membres de conseils d’administration de sociétés, ou consultants. Au total, ils représentent quelques 150 entreprises, poids lourds du secteur ou sous-traitants, qui cherchent tous à obtenir une part des centaines de milliards de dollars de contrats générés par la guerre contre le terrorisme.

John C. Garrett, ancien colonel, analyste pour Fox News TV et lobbyiste chez Patton Boggs, reconnaît avoir utilisé sa casquette d’analyste pour prospecter des opportunités de contrats. James Marks, un général à la retraite, consultant de CNN entre 2004 et 2007, travaillait en même temps pour McNeil Technologies. Le général McInerney, analyste pour Fox News TV, siège aux conseils d’administration de plusieurs entreprises en cheville avec le Pentagone, dont Nortel Government Solutions, un fournisseur de réseaux de communication. Jeffrey D. McCausland, analyste militaire de CBS et directeur à Buchanan Ingersoll & Rooney ou le général Joseph Ralston, ancien commandant en chef de l’Otan, analyste militaire pour CBS et vice-président de Cohen Group, sont des lobbyistes de l’industrie d’armement.

Ce « management » des perceptions devait permettre au Pentagone de contourner les médias traditionnels accusés d’ignorer les « bonnes nouvelles » et de contrer la couverture « négative » de leurs correspondants en Irak. Cinq ans après le début de la guerre, le département de la Défense continue à organiser régulièrement des briefings pour ces analystes triés sur le volet. Lors de son déplacement à Washington en avril dernier pour des auditions devant le Congrès, le général Petraeus, commandant en chef des forces américaines en Irak, leur a consacré une conférence téléphonique.

Selon le New York Times, CNN et ABC sont les seules chaînes de télévision à avoir reconnu l’absence de politique écrite réglementant les conflits d’intérêt potentiels liés aux activités de leurs analystes militaires.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°133 daté de Mai-juin 2008. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] "Behind TV analysts, Pentagon’s hidden hand", David Barstow, in The New York Times, 20 avril 2008.

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


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