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Nouvel âge des autoritarismes

Le suicide médiatique de Stanley McChristal

Retour sur un séjour parisien où le général américain a fatalement baissé la garde. Cette nouvelle chronique de François d'Alançon (*) sur les armes de communication massive, publiée dans la revue Défense [1] est reproduite ici avec l'autorisation de son auteur. Paris, le 28 juin 2010.©

Paris, ville maudite. En visite dans la capitale française, au printemps dernier, le général Stanley McChrystal avait rendez-vous avec le journaliste américain Michael Hastings. Des entretiens prévus sur deux jours devaient se prolonger ensuite sur le terrain, pour alimenter un portrait du commandant en chef des forces américaines et de l’Otan en Afghanistan, à paraître dans le magazine Rolling Stone. Un bon moyen de toucher un public jeune et hostile à la guerre, avait pensé Duncan Boothby, conseiller de presse civil du général, très fier d’avoir organisé le contact avec « le Boss ».

Deux mois plus tard, convoqué le 23 juin à la Maison Blanche, le général américain remettait sa démission à Barack Obama. La publication de remarques désobligeantes à l’encontre des autorités civiles américaines avait précipité sa chute.[2]

Retour sur le contexte et les circonstances de ce fiasco. A la mi-avril, le général et son équipe se rendent à Paris et Berlin. Deux visites officielles, entrecoupées d’un week-end privé. L’épouse du général doit le rejoindre pour fêter leur 33ème anniversaire de mariage. Une occasion rare : depuis le début de la guerre en Irak, en 2003, elle a vu son mari moins de 30 jours par an. Le hasard s’en mêle quand le nuage de cendres du volcan islandais perturbe ce planning très minuté et oblige le groupe à se rendre en bus à Berlin. Loin du champ de bataille et du Pentagone, Stanley McChrystal, un guerrier spartiate qui a passé l’essentiel de sa carrière dans l’univers clandestin des forces spéciales, n’est pas dans son élément. Dépôt de gerbe sur la tombe du Soldat inconnu, entretien avec l’amiral Guillaud, nouveau chef d’état-major des armées, conférence à l’École militaire : la fonction de représentation n’est pas sa tasse de thé. Le 15 avril, Michael Hastings rejoint le général et son staff, installés dans une suite de l’hôtel Westminster, un quatre étoiles de la rue de la Paix. Le général peste assez vulgairement contre son dîner prévu avec un ministre français.

Le lendemain matin, rebelote : en mode relaxation, le général et ses aides déblatèrent sur l’exécutif américain, oublieux de l’extérieur, comme dans une bulle. McChrystal prépare son intervention de l’après-midi devant l’IHEDN. Anticipant, comme dans sa conférence à Londres six mois plus tôt, une question sur son différend avec le vice-président Joe Biden, partisan d’une stratégie limitée au contre-terrorisme, il plaisante à voix haute. « Vous m’interrogez sur le vice-président Biden ? Qui est-ce ? » tente le général. « Biden ? Voulez-vous dire Bite Me (va te faire voir) ? » suggère un conseiller...

Free-lance mais pas tout à fait né de la dernière pluie, Michael Hastings sent l’aubaine. Ancien correspondant de Newsweek à Bagdad de 2005 à 2007, il s’est forgé une réputation de mercenaire de la plume, assez opportuniste pour exploiter la mort de sa fiancée, tuée dans une embuscade en janvier 2007 à Bagdad, dans un livre publié l’année suivante aux États-Unis. Amical et apparemment inoffensif, il se fond dans le décor, rapidement adopté par Duncan Boothby et la garde rapprochée du général. Dans la soirée, l’ensemble du groupe se retrouve à dîner au Kitty O’Shea’s, un pub irlandais à proximité de hôtel, à l’invitation du général, accompagnée d’Annie, son épouse. Drôle d’anniversaire. Stimulés par la bière, deux officiers se lancent dans une gigue irlandaise mâtinée de danse traditionnelle afghane. Des conseillers reprennent un hymne de leur composition. Tard dans la nuit, quand le général s’éclipse, son équipe n’a pas bonne mine.

Le pigiste a de la chance. Coincé à Paris par la fermeture de l’espace aérien avec l’équipe de Mc Chrystal, il est tellement « embedded » qu’on lui offre un siège dans le bus pour Berlin. Les militaires continuent à se lâcher en buvant de la Bud Light Lime pendant les 13 heures du voyage. Nouveau séjour à l’hôtel dans la capitale allemande où le groupe patiente près d’une semaine au Ritz-Carlton. Hastings monte ensuite dans l’avion du général pour Kaboul, ce qui n’était pas prévu au départ. Au total, il passera l'équivalent d’un mois avec McChrystal et son entourage avec des déplacements à Kandahar et Washington.

Qui croire ? Michael Hastings, « un rat dans un nid d’aigles » commentait Geraldo Rivera sur Fox News, selon qui, aucune règle du jeu n’ayant été fixée au départ de l’escale parisienne, tout était « on » ? Ou les militaires qui affirment que des « règles du jeu off-the-record ont été établies verbalement pour la matière utilisée dans l’article sans approbation préalable ou coordination additionnelle ». Comme tous les reporters ayant eu accès à McChrystal, Michael Hastings n’avait signé aucun engagement écrit. A tort ou à raison, il aurait délibérément choisi de violer le code non écrit selon lequel, dans ce genre de situation, les conversations informelles, les piques irrévérencieuses et les plaisanteries salaces sont « off », sauf accord explicite. Peu importe pour un Barack Obama, très sourcilleux sur le contrôle du message et la gestion de l’accès aux décideurs. L’article de Rolling Stone est l’écart de trop, venant d’un général décidément trop franc tireur. En septembre 2009, la fuite organisée, via Bob Woodward, dans le Washington Post, de son rapport réclamant l’envoi de 40.000 hommes supplémentaires avait déjà exaspéré la Maison Blanche. Le 2 octobre, au cours d’un entretien improvisé, à bord de Air Force One, sur le tarmac de l’aéroport de Copenhague, le président avait réprimandé l’impertinent pour son rejet public de l’option contre-terroriste (« une stratégie à courte-vue » conduisant au « chaos-istan »), la veille, en réponse à une question, lors d’une conférence à l’Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres.

Sur le fond, les propos jamais démentis attribués au général et à ses collaborateurs traduisent la frustration d’un homme qui ne se sentait pas soutenu par sa hiérarchie politique. Barack Obama s’est toujours montré ambivalent sur la guerre en Afghanistan. D’un côté, soucieux de donner une chance aux militaires avec l’envoi de renforts et, de l’autre, se ménageant une porte de sortie en cas d’échec, en fixant une date de début de retrait pour juillet 2011, avec en ligne de mire l’élection présidentielle de 2012. Entre les deux hommes, le courant ne passait pas et Stanley McChrystal n’a jamais réussi à établir un lien de confiance avec l’hôte de la Maison Blanche. Miné par les dissensions et les dysfonctionnements au sein de l’équipe civile américaine, le général n’obtenait pas les résultats espérés à Marjah et à Kandahar. Qui plus est, il perdait le soutien de ses soldats, furieux de se voir imposer des règles d’engagement draconiennes qui, sous prétexte d’épargner la population civile, les mettent en danger. Contrairement à son successeur, le général Petraeus, McChrystal n’est pas un « politique », familier des antichambres de Washington. Le 11 juin dernier, il faisait une évaluation sans concessions de la situation devant les ministres de la Défense de l’Otan, en les avertissant de ne pas s’attendre à des progrès dans les six prochains mois. Un discours mal reçu à la Maison Blanche, manifestement pas sur la même longueur d’onde : le général pensait en années quand le Président pensait en mois.

Dans un moment de relâchement, Stanley McChrystal a peut-être inconsciemment choisi le suicide médiatique. Pour éviter d’avoir à porter le chapeau de l’échec d’une contre-insurrection dont il s’était fait l’ardent zélote, une mission impossible, faute de temps, de moyens et d’un partenaire afghan crédible.

Faute, surtout, d’une volonté politique. Sanctionné pour son « erreur de jugement », au nom du « respect du contrôle civil de la chaîne de commandement militaire » et de « l’unité d’effort dans l’équipe de sécurité nationale », Stanley McChrystal n’est certes pas au dessus de tout soupçon. Mais il se consolera peut-être en se disant qu’il ne lui reviendra pas, dans un an ou deux, de superviser l’évacuation de Kandahar. Triste fin quand même pour un militaire de sa trempe.

François d'Alançon

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°146 daté de Juillet-août 2010. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées.

[2] "The Runaway General", Rolling Stone, Juillet 2010.

[3]

[4]

[5]

Dans la rubrique “Armes de communication massive”, lire également du même auteur :

 


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