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Le paradoxe Strauss Kahn

Le paradoxe Strauss Kahn : DSK contre PC (Politiquement Correct)

Sur près de 7.000 papiers [1] mis en ligne sur ce site depuis douze ans, aucun n'a été consacré jusqu'ici à la politique intérieure d'un État ou à la vie privée d'un particulier. C'est un choix et il restera notre choix. Nous continuons de penser qu'il est sain de préserver les rares « espaces républicains » qui existent encore pour exclure le "côté cour" de la politique et ne contempler avec du recul que le "côté jardin". Ce n'est pas notre tasse de thé et ce n'est pas la raison d'être éditoriale qui réunit notre équipe. Mais quand certaines affaires prennent des dimensions internationales, arrive un moment où, devant les interrogations pour le moins légitimes, on est en droit de se demander si maintenir « la chape de plomb » ne risque pas d'encourager une forme d'autocensure, de complaisance, de connivence ou de collusion entre le petit monde des journalistes et le monde politique, sorte de « microcosme parisien pipolisé » qui pratiquerait de manière très sélective une forme d'Omerta ou de conspiration du silence. Dans l'excellent blog [2] de la Croix de François d'Alançon [3] consacré à « la France dans le miroir des autres », daté du 18 mai dernier, "Affaire DSK : questions sur un code de silence", la réaction d'une lectrice résume avec lucidité une évidence qui a encore été mal perçue jusqu'ici : « La France est la deuxième victime dans l’affaire DSK.» On pourrait même se demander, comme François d'Alançon, si, « Après DSK, les Européens » conserveront « leur influence au FMI ?», les Européens voyant leur candidature rejetée par les pays émergeants pour profiter de l'aubaine en se portant eux-mêmes candidats à la candidature. Il est malheureusement évident que cette lamentable affaire va encore durer de longs mois. Si au moins elle pouvait permettre aux Français - et à d'autres tout autant concernés - d'en profiter pour débattre sereinement, enfin, du « respect de la vie privée des hommes et femmes politiques, de la limite entre vie privée et vie publique, de la  présomption d’innocence et du devoir d’information sur les abus de pouvoir, crimes et délits sexuels commis par des politiques… il y aurait un grand pas d'accompli « pour remettre les pendules à l'heure ».[NDLR] De toute évidence, cette « affaire DSK est en train de révéler tout son pouvoir destructeur »[4] comme le note François-Bernard Huyghe [5] sur son blog.[6] Le regard d'un (rare) spécialiste français de l'image et de sa perception, auteur de nombreux ouvrages de référence comme  « l'ennemi numérique » [7] mérite toute notre attention. Nous le rediffusons ici avec l'autorisation de son auteur. Paris le 6 juin 2011.©

       

Couverture du Point des 19 et 26 mai 2011

L'affaire DSK est en train de révéler tout son pouvoir destructeur : elle ne fait que commencer et le poison commence seulement à se distiller. Dans les premières heures, les Français étaient sous le choc et majoritairement dans l'incrédulité. Le réflexe des élites dans les premières heures (avec toutes les gaffes machistes et « classistes » que cela entraîna) fut plutôt (surprise !) relayé par les médias qui mettaient l'accent sur le drame de DSK, la théâtralité de la justice US, la chute, l'humiliation, le drame humain, le courage de l'épouse etc.

La réaction de l'opinion française fut beaucoup moins indignée que ne le laisserait penser la gravité des faits : la majorité pensait qu'il s'agissait d'un complot. DSK même s'il perdait un quart d'opinions favorables restait plus populaire que Sarkozy. Par ailleurs, le PS semblait toujours assuré de gagner la présidentielle, même sans son icône silencieuse.

Et puis les choses ont évolué. Ce furent d'abord quelques femmes qui se mirent à parler de l'absente et de l'invisible, une autre femme dont on ne voyait pas l'image sous des sunlights et dont nul n'entendait la voix. L'immigrée, noire, musulmane, prolétaire et humiliée trouva quelques appuis hors Cécile Duflot et Marine le Pen. Et la critique des élites et leur culte de l'impunité put s'exprimer sans attirer le soupçon de populisme.

Le temps passe : Srauss-Kahn libéré, ce sont d'autres images qui passent en boucle : celles d'un immeuble de luxe, de grosses voitures, d'avocats et de gardes du corps. Elles évoquent les procès de mafieux ou de superstars comme Michael Jackson ou O.G. Simpson (acquittés grâce à leur défenseurs aussi retors que chers). En tout cas pas vraiment le successeur de Jaurès. Qui parierait qu'il n'y a personne à gauche qui ne soit davantage choqué par le budget défense de DSK que par l'accusation de lutiner sa bonne (Marx engrossait bien la sienne, après tout).

Ce 6 juin, tandis que le médias se désolent d'avoir manqué le moment où DSK prononce son « not guilty », ce sont d'autres images qui frappent.

Des femmes de chambre noire et hispanique huent DSK et Anne Sinclair, et ce au nom de valeurs qu'on peut difficilement qualifier d'ultralibérales. Du coup voilà DSK stigmatisé comme le riche prédateur qui humilie, comme le souligne l'avocat de la plaignante, noir et spécialisé dans la défense des pauvres et des opprimés. Même si l'affaire est mise en scène, par des syndicats d'employés de maison, et même si l'on connaît le poids des « communautés » aux USA, ce sont des images ravageuses. DSK en «  mâle capitaliste cochon chauviniste sexiste blanc », ce n'est pas facile à gérer, même pour les communicants de RSCG.

Et puis le discours du camp DSK n'est pas insignifiant. Quand son avocat déclare qu'il n'y a « aucun élément tendant à prouver qu'il y a eu contrainte », difficile de ne pas comprendre « la fille était consentante ». Si ce n'est « c'est une pute, coutumière de la chose et qui a manipulé mon trop naïf client ». Nous espérons avoir mal interprété.

Comment réagira l'opinion française lorsqu'au cours des mois de procédure, les conseils de DSK s'ingénieront à salir Mme Diallo sur fond du vieil argument « dans le fond elles en ont toutes envie » ? ou multiplieront les astuces de procédure pour faire exclure des preuves ?

Et comment se comportera le PS, sur fond de feuilleton sordide qui polluera son message, lorsqu'il faudra à chaque interview ou à chaque conférence de presse répéter que la justice doit suivre son cours ? et que dans tous les cas le comportement de DSK ressort de la vie privée et n'a aucune dimension politique ? D'où une double contrainte dont nous ne mesurons sans doute pas encore la nocivité. L'idéologisation (pour ne pas dire la racialisation) du procès contre la rhétorique « toutes des salopes sauf ma mère et Martine » : voilà qui sera difficile à assumer.

François-Bernard Huyghe

[1] Environ 900 papiers ont été retirés en raison de problèmes de droits limités dans le temps.

[2] Nous avons décidé de changer notre ancienne rubrique liens pour des raisons expliquées sur la page réservée aux liens utiles. Osons la préférence à la qualité sur la quantité ! [NDLR]

[3]  "La France dans le miroir des autres", daté du 18 mai dernier.

[4] En attendant qu'Holly- ou Bollywood « immortalisent » l'affaire DSK sur le grand écran, comme le rapporte 20 Minutes du 9 juin 2011, après le « témoignage du roi du porno américain » ... « L’affaire DSK a donné lieu à toute sorte de détournements et autres blagues de plus ou moins bon goût. Des publicitaires grecs ont franchi un pas supplémentaire en faisant de Dominique Strauss-Kahn le personnage principal, ainsi qu’une femme de chambre, d’une publicité pour des chips...»

[5] Docteur d'État en Sciences Politiques, François-Bernard Huyghe est Chercheur en Sciences de l'Information et de la Communication. Il enseigne notamment au Celsa Paris IV, à l'École de guerre économique à Paris et sur le campus virtuel de l'Université de Limoges. Ses recherches portent depuis des années sur les rapports entre information, conflit et technologie. Il a publié notamment "L'Information, c'est la guerre" (Panoramiques) et "l'Ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination" (Presses Universitaires de France) et "Écran / Ennemi: Terrorismes et guerre de l'Information" (www.00h00.com). "Quatrième guerre mondiale. Faire mourir et faire croire" aux Éditions du Rocher (2004). La Quatrième Guerre Mondiale : le livre de François-Bernard Huyghe s’enracine dans trois idées forces à méditer longuement, qu’il ramasse en autant de formules clefs : « la guerre perpétuelle », « l’intention hostile » et « l’idéologie ». Dans "La Quatrième Guerre Mondiale", il est donc question de guerre de l’information, de combats d’image et de stratégies d’influence. Car au déchaînement de violence qu’induit le terrorisme répond une dynamique idéologique qui ne peut que nous enfermer dans la guerre perpétuelle...

F.-B. Huyghe est aussi connu pour avoir fondé l’Observatoire d’infostratégie dont la renommée a dépassé largement les frontières des pays membres de l'Union européenne. Cet Observatoire a pour vocation de réunir des chercheurs, des praticiens ou des journalistes qui s’intéressent à la guerre de l’information au sens large. Et ce, pour la comprendre, pas pour la pratiquer pour une cause militante. Il n’est donc pas question, dans le cadre de l’Observatoire ou du site Vigirak, de sortir du travail d’analyse, de diffuser des informations illégales ou dangereuses, d’aider quelque partie (ou parti) que ce soit ou bien entendu de propager des thèses "conspirationnistes". L’Observatoire d’infostratégie n'est donc pas une usine à rumeurs pour activistes électroniques de tous poils (NDLR). Lire également :

[6] Source : Site de François-Bernard Huyghe. Voir également son site sur la médiologie.

[7] "L'ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination", de François-Bernard Huyghe, Collection Défense et défis nouveaux aux Presses Universitaires de France (2001) téléchargeable sur Internet.


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