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Métis

Métis, fille d’Océan, où es-tu?

Porspoder le 23.07.2013 ©

Après quelques millions d’années l’âge du piéton se complétait, il y a environ 7000 ans, par l’âge du cheval... Après l’âge de la découverte venait celui de l’appropriation où l’humain masculin se réservait la part du lion. Pourtant, en même temps que la domestication du cheval naissait le navire côtier employé par les uns et les autres dans des conditions très diverses et dont les Grecs allaient faire un usage exceptionnel. L’expérience grecque pose une question bien oubliée mais intéressante car retrouvant une toute neuve actualité:

“Comment ces petites cités grecques, toujours en disputes ou en guerres entre elles, ont-elles fait pour bâtir un empire maritime, commercial et culturel en Méditerranée, pendant des siècles?”

Elles l’ont réussi parce qu’elles ont compris, à la suite des Phéniciens, que dans un espace hétérogène fermé, celui de la Méditerranée, il était plus avantageux de s’assurer du contrôle effectif des voies de communication commerciales et culturelles que de tenter de s’imposer par la force, ce qui nécessite plus de moyens, coûte cher en argent, en hommes et en destruction de richesses. Par contre, la mer présentait l’avantage de permettre l’établissement de cités-filles, faciles à défendre si leur emplacement est bien choisi et en communication constante avec les cités-mères, dès lors que les “barbares” n’avaient pas les moyens d’y interférer. L’ensemble se présentait comme un “archipel” de cités avec un dispositif maritime, commercial et culturel, permanent, soutenu si nécessaire par des moyens navals. L’ensemble revêtait l’aspect d’un filet, cercle et réseaux de noeuds avec leurs mailles, moyen préféré à l’époque par les pêcheurs et les chasseurs pour saisir des proies que l’on ne voit ni dans l’eau boueuse ni dans les buissons. Nous n’avons rien découvert sur les réseaux!

Ce faisant, alors qu’ils allaient suivre dans chacune de leurs cités l’organisation pyramidale “Souveraineté - Force - économie” des hommes du cheval qui allaient déferler sur le monde pour tenter de se l’approprier au prix de multiples destructions, ils ont eu aussi l’intuition géniale de confier à deux femmes, Métis et Athéna, fille et petite-fille d’Okéanos, l’océan, la stratégie générale et la protection de leurs cités, substituant au monde de la force brutale et de l’affrontement direct, celle de la stratégie indirecte, si bien décrite par Détienne et Vernant.[1] Cette “Métis” n’est autre que l’intelligence stratégique globale mettant préférentiellement en œuvre dans l’espace fermé correspondant, des manœuvres indirectes à base de stratagèmes et de métamorphoses, c’est-à-dire une structure des rencontres avec l’Autre, singulier et multiple, qui n’a rien à voir avec l’affrontement de la force brutale. Ce sera quatre siècles plus tard le fond de la pensée de Sun Tse pour qui “la guerre doit se penser en termes de paralysie et non de meurtre”, ce qui n’exclut nullement la foudroyance des armes chaque fois que nécessaire.

De l’ensemble, cercle et pyramide, allait surgir la notion de démocratie qui connaîtrait et connaît toujours bien des avatars, les hommes du cheval toujours plus nombreux ne cessant de revenir vers des systèmes pyramidaux exclusifs, pour leur propre malheur, à travers Empires, dictatures, bureaucraties, idéologies, etc... Mais l’esprit de la mer ne s’éteindrait plus jamais.

Quelques siècles plus tard les Chinois allaient ouvrir un nouvel âge, celui du navire océanique. Or, avoir navigué dans tout l’océan indien, leurs “mandarins” estimèrent inutile de continuer dans cette voie qu’ils laissèrent libre pour les nations européennes. Ce furent essentiellement les Portugais, les Espagnols, les Hollandais, et quelques ressortissants de France qui s’y engagèrent beaucoup plus d’ailleurs comme des hommes du cheval que comme des marins. Il faudra attendre la conversion de ces hommes du cheval que furent pendant des siècles les Anglais, cherchant à conquérir la France puis soumettant Écossais et Irlandais, pour revenir vers une autre vision du commerce, de l’influence, de la politique maritime... obtenue par une série d’O.P.A. hostiles sur les premiers conquérants, établissant le même filet que les Grecs en Méditerranée mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. C’est pourtant un amiral français, “l’amiral Satan” qui aura compris, probablement le premier, ce que peut être une stratégie navale mondiale, stratégie de faible énergie et de longue durée, s’appuyant sur l’effet de levier, l’incertitude chez l’adversaire et la foudroyance dans l’exécution. Faute de vision politique du gouvernement français, ce sont les Britanniques qui tireront le plus grand profit de Suffren, stratégiquement comme tactiquement. Et ce sera un colonel britannique, Lawrence, qui donnera, à la suite de sa guerre dans le désert, la meilleure définition de la stratégie d’esprit maritime : “Il faut faire peser sur l’Autre, l’exercice d’une menace silencieuse sur un vaste désert inconnu... où il n’y a ni front ni arrière... où ce que l’on va chercher ce n’est pas un point faible ou un point fort, mais celui le plus mal défendu que l’on frappera sans pitié,” où le changement de quelques mots permet de l’étendre au commerce et à toute rencontre en milieu concurrentiel, ce qui est aussi bien du Sun Tse qu’une inspiration de Métis.

Ce sont les États-Unis d’Amérique, ces fils d’Albion, qui porteront à son achèvement dès leur indépendance, la pensée stratégique grecque, lentement d’abord par le cheval pour la conquête de l’Ouest puis par le navire, et de façon éclatante à partir de 1898 qui voit leur influence s’étendre de la Méditerranée au Japon à travers les deux plus grands océans mondiaux, et dont la deuxième guerre mondiale portera à son excellence les stratégies et dispositifs navals. Cela continuer avec la dernière frontière, celle de l’Espace, avec ses dangers, ses risques et ses immenses possibilités, y compris les plus terribles.

Tout va ensuite s’accélérer et se généraliser dans une mutation de la planète passant, sous l’effet de l’irruption de l’immédiat, de la fermeture définitive du monde, de l’implosion européenne, de l’emballement de la démographie et des immigrations, et de l’explosion des technologies, de la planète-terre à une planète-archipel, semblable, toutes choses égales par ailleurs, à l’archipel grec d’il y a près de trente siècles. Toutes nos pyramides issues du plus lointain passé se fissurent et se disloquent, avec de multiples résistances dues aux habitudes, certitudes, droits acquis, nationalismes, intégrismes, etc. se transformant en sphères plus ou moins autonomes dont l’image la meilleure sur l’océan pluriel des activités d’une nation moderne, réelles, immatérielles et virtuelles, serait celle du dispositif global d’une force navale.

Les militaires pourraient y retrouver une des observations de Clausewitz qu’obnubilé par Napoléon il n’a malheureusement pas projetée vers l’avenir: “ Les armées permanentes ressemblaient naguère à des flottes et les forces terrestres ressemblaient aux forces de mer dans leurs relations au reste de l’État. L’art de la guerre sur terre avait aussi quelque chose de la tactique navale qu’elle a tout à fait perdu aujourd’hui,” qui, avec le définitif abandon de toute conquête territoriale, revient à une nouvelle jeunesse dans la projection de forces, l’autonomie des brigades, les stratégies de Prévention et d’action....

D’une façon beaucoup plus générale, c’est peut-être le moment, pour boucler une fois de plus l’histoire dans le monde fermé où nous sommes pour toujours, de se demander si, revenant vers Métis et Athéna, il ne faut pas suivre John Galtung déclarant que : “Les femmes ont seules l’art d’utiliser des formes neuves de langage, des manières inédites d’agir et de parler sur le chapitre de la guerre et de la paix” parce que ce sont elles, filles d’Océan, qui par nature préfèrent les stratégies indirectes et l’effort lent mais durable, ce qui serait valable non seulement pour faire face aux difficiles problèmes du monde international, mais aussi pour faciliter le passage en douceur de la République jacobine de moins en moins chère aux Français à la véritable Démocratie républicaine, ce qui nous permettrait de transformer l’exception française en animation française de l’Europe. Ceci n’exclut nullement les hommes mais les invite simplement à changer de mentalité. De la mentalité pyramidale des hommes du cheval, il faut passer à celle transocéane des hommes du navire, qu’ont partagée bien des non marins. Il faut revenir à Métis, en la sortant des entrailles de Zeus où elle est engloutie depuis trente siècles. Nous en aurons d’autant plus besoin pour cet âge de l’Intelligence dans lequel nous sommes entrés.

Or il n’y a pas « d’Intelligence » sans recours à la mémoire, une mémoire vivante, qui ne soit pas ancre mais catapulte car « si l’on se sait pas d’où l’on vient on ne peut savoir où l’on va puisque l’on ne sait pas où l’on est. Et cela n’a rien à voir avec les prétentions de trop d’idéologues, y compris chez nous, croyant que l’on peut rayer le passé pour construire un homme nouveau et une civilisation nouvelle… malheureusement toujours fondée sur des critères de matérialisme, de relativisme et du refus de toute dimension spirituelle. Cela se termine toujours par l’installation de dictatures diverses qui après avoir fait le malheur de leurs peuples s’effondrent sans lendemain qui chantent bien au contraire aucune d’elle n’ayant jamais été une grande puissance maritime donnant richesse et développement à ses populations. Les exemples actuels ne manquent pas. Ce fut et cela reste de nos jours une marque essentielle des esprits continentaux terriens. C’est le drame de l’Europe, et c’est le nôtre expliquant en même temps pourquoi la Grande Bretagne n’acceptera jamais de totalement nous rejoindre tant que nous ne deviendrons pas « sea-minded » c’est-à-dire plus démocratique… Constatons de plus que les marins et les hommes et femmes d’esprit maritime, n’ont jamais été des dictateurs, à l’exception du faux amiral Horthy, l’Océan les habituant à des travaux et des conduites « d’équipage » privilégiant la vie, l’effort et le respect de chacun quelles que soient leurs positions et leurs fonctions. La mer ne supportant ni les postures inutiles, ni les théories déconnectées du concret, ni les conduites extrêmes, toutes se terminant par un naufrage, est le meilleur éducateur qui soit ! Au moment où en final d’une dérive continue depuis 1974 notre pays s’est mis dans des situations très difficiles, il serait sain et porteur d’avenir de se tourner vers ceux qui savent développer et mettre en œuvre des organisations et des règles de fonctionnement démocratiques et efficaces. Il y a aussi chez nous heureusement des enfants de Métis. Pour le moment ils sont essentiellement limités à de nombreux chefs d’entreprises, ceux qui savent que la fameuse « mondialisation » n’est pas une théorie inepte comme le Genre mais la réalité d’aujourd’hui.  Il est plus que temps que la classe politique, toutes tendances confondues, touchant aujourd’hui ses dernières limites matérialistes, bureaucratiques et technocratiques avec les résultats en tout domaine que l’on constate, se ressaisisse, réfléchisse et se tournant vers Metis et les leçons de l’océan donne à notre pays de nouvelles chances pour l’avenir…

Le comprendrons-nous ? Le voudrons-nous ? Peut-on y croire ? On peut encore espérer.              

Guy Labouérie

[1] Détienne et Vernant: La Métis des Grecs “les ruses de l’Intelligence” Flammarion 1974, remarquable traité d’une stratégie d’esprit maritime.

Du même auteur, lire également :

  • Les leçons de l'Océan: (5) Sun Tse et les leçons de l'Immense hétérogène
  • Les leçons de l’Océan: (4) L’empire maritime des Grecs
  • Désir de mer…

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