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Mukhtar Ablyazov

Mukhtar Ablyazov : Dissident ou malfaiteur ?

Depuis vingt ans, le Kazakhstan est devenu un pays économiquement stable et relativement sécurisé qui poursuit depuis longtemps et par tous moyens légaux les personnes qui se seraient enrichies d’une façon éhontée lors de l’édification de ce jeune État – vraisemblablement de manière criminelle. Plusieurs de ces nouveaux riches se sont cachés en Europe de l’Ouest [1] avec leur argent. Les plus connus sont Viktor Khrapunov, Rakhat Aliyev ou encore Mukhtar Ablyazov qui vient d’être arrêté en France.[2] Correspondance de Zürich, le 28 août 2013.

Par Hans-Ulrich Helfer

Une existence marquée par un enrichissement rapide

Mukhtar Kabulovitch Ablyazov est né le 16 mai 1963 dans le sud du Kazakhstan. Il est marié et père de trois enfants. Sa fille Madina a épousé le gendre d’Ilyas Khrapunov.

En quelques années, le futur « Tycoon » va accumuler une fortune  avec laquelle il bâtira une holding performante « Astana » [3] qu’il va diriger de 1993 à 1997. Un consortium diversifié qui comprend successivement la Banque Astana Holdings, Astana Motors, Astana-Sugar qui traîne une mauvaise réputation, Astana-Théâtre et bien d’autres sociétés. Ablyazov s’étant vite rendu compte du pouvoir que conféraient les moyens de communication de masse, devient propriétaire de nombreux media kazakhes : une chaîne de télévision, « Tan » et des journaux : « Business Review », Respublika, et « Vremja PO ». Autant de moyens utiles pour améliorer son image de marque.

De 1997 à 1998, sous l’autorité de l’ancien Premier ministre du Kazakhstan, Akezhan Kazhegeldin et du ministre de l’énergie et des mines, Viktor Khrapunov, le pays a connu une période de privatisation. La relation développée par Ablyazov et Khrapunov a procuré le pouvoir et argent. Les intérêts des deux familles s’étant principalement retrouvés dans le secteur de l’énergie.

Dans le cadre de la privatisation de la plus grande banque du Kazakhstan, Turan-Alem, la BTA, des actions ont été mises sur le marché le 23 mars 1998. L’appel d’offres a été remporté par de soi-disant « investisseurs kazakhes », Mukhtar Ablyazov et son associé, qui ont fait une offre de 72 millions de dollars US à l’État. La somme étant insuffisante, Mukhtar Kabulovitch Ablyazov a négocié un emprunt auprès de la Banque Center-Credit pour 765 millions de Tenge. Autant dire que la Banque BTA a été acquise avec de l’argent public.

Lorsque Ablyazov a abandonné ses fonctions ministérielles en 1999, une information judiciaire a été ouverte, suivie d’une condamnation pour suspicion de détournement d’argent public, dissimulation de revenus et association de malfaiteur etc… Libéré de prison, Ablyazov s’enfuit d'abord en Russie.

Au cours de ses quatre années d’activité, de 2005 à 2009, Ablyazov a mené la BTA-Banque au bord de la faillite. Dans une période de crise économique et financière déjà difficile, il aurait ainsi causé un grand préjudice à l’économie du Kazakhstan. Mukhtar Ablyazov est accusé d'avoir détourné environ 10 milliards de dollars de la banque BTA et transféré une grosse partie de ces fonds à l’étranger. Le 2 février 2009, la banque BTA est nationalisée. Au Kazakhstan, en Russie et en Ukraine de nombreuses poursuites judiciaires sont lancées. 

Propagande et asile politique

Ablyazov s’enfuit ensuite à Londres où il introduit une demande d’asile comme l’avaient fait avant lui d’autres oligarques passés dans l’opposition, sous le prétexte qu’il était la cible des gouvernements kazakhe et russe. Le 27 janvier 2011, le procureur général du Kazakhstan demande à la Grande-Bretagne d’extrader Mukhtar Ablyazov. Dans un premier temps, Ablyazov ayant réussi à démontrer que cette accusation était motivée politiquement, les Britanniques lui accordent l’asile politique.

Depuis Londres il dirige une campagne de propagande contre le gouvernement kazakhe avec son ami Viktor Khrapunov domicilié en Suisse.[4] Encore aujourd’hui, sur plusieurs sites Internet comme www.ablyazov.org, et dans des interviews accordés à des media sociaux, comme Facebook, il se dit persécuté pour des raisons politiques.[5]

En mai 2011, un tribunal londonien a jugé qu’il n’était pas poursuivi pour des raisons politiques et reconnaît le bien-fondé de la demande kazakhe. Fin octobre 2011, Ablyazov est condamné par la Haute cour de Londres à 22 mois de prison. Malgré une assignation à résidence à Londres, Ablyazov quitte précipitamment le pays pour se cacher sur le continent à l’aide d’un faux passeport centrafricain.[6]

En fuite avec un passeport africain

Vraisemblablement, les deux familles amies, Khrapunov et Ablyazov, entretenaient de bonnes relations avec la République de Centre Afrique. En recherchant Mukhtar Ablyazov, les autorités italiennes ont trouvé son épouse, Alma Shalabayeva, et leur fille, Alua, toutes les deux en possession de (faux) passeports centrafricains, et les ont expulsées après une opération controversée vers le Kazakhstan.

Il est intéressant de noter, selon un document officiel des Nations unies à Genève, Ilyas Khrapunov et sa femme, Madina Khrapunova, la fille d’Ablyazov, feraient partie de la mission permanente de la république centrafricaine.[6]  

Lors de l’arrestation le 31 juillet 20143 de Mukhtar Ablyazov, à Mouans-Sartoux, dans un petit village du Var en France, les autorités françaises ont également trouvé un passeport centrafricain en sa possession.

L’attitude de la France

Mukhtar Ablyazov n’est pas seulement recherché par le Kazakhstan et Interpol, mais aussi par la Grande-Bretagne, la Russie et l’Ukraine qui exige son extradition.

Après dix-huit mois de cavale, l’ancien ministre et oligarque kazakh été arrêté par la police judiciaire de Nice qui a déployé les grands moyens pour l’appréhender : hélicoptère, une douzaine de policiers encagoulés, automitrailleuse.[7] Sa soeur, Gaukhar Ablyazova, était à ses côtés.[8]

Quelques heures à peine après l’arrestation d’Ablyazov, son appareil de propagande s’est mis en route.[5] L’arrestation étant présentée par ses avocats comme une conspiration et un acte politique du Kazakhstan.[6]

La France va soigneusement étudier le bien-fondé de la demande d’extradition. La justice française devrait rendre la bonne décision, mais cela prendra sans doute du temps. La demande devrait être examinée à partir de la fin du mois d’août, une fois que tous les documents nécessaires auront été transmis. « La procédure peut prendre, en tout, un an voire plus », a expliqué Me Rebstock à Paris Match.[6]

Alors, Ablyazov est-il un opposant politique ou un criminel présumé ? Les tribunaux devront trancher.[9] Pas moins de cinq pays d’Europe et d’Asie centrale sont concernés.

Hans-Ulrich Helfer

[1] « Le Bureau fédéral de communication en matière de blanchiment d'argent (Bundesbehörde Meldestelle für Geldwäscherei - MROS) a connu en 2011 une augmentation des soupçons de blanchiment par rapport à 2010. 1625 affaires signalées, soit une augmentation de 40% par rapport à 2010.Ce qui représente une somme de 3 milliards de francs suisses. la valeur des fortunes n'a jamais atteint auparavant un tel niveau.» Voir à ce sujet "Geldwäsche in der Schweiz : Beispiele kazakische Akteure", de Hans-Ulrich Helfer (0ctobre 2012).

[2] Classé au fichier des personnes recherchées pour « faux documents et escroquerie », Mukhtar Ablyazov a été arrêté le 31 juillet dernier dans une villa du village de Mouans-Sartoux, près de Grasse (Var) en vertu d’un mandat d’arrêt issu par l’Ukraine et à la demande des autorités kazakhes.

[3] En 1997, la capitale du Kazakhstan, Alma-Ata a d’abord été déplacée à Almaty (aujourd’hui capitale commerciale) au sud-est du pays, avant d’être rebaptisée « Astana » (« capitale » en kazakh) à Akmola (Akmolinsk, Tselinograd), dans le nord du pays.

[4] Voir "Gelwäsche : Starhilfe aus Kasachstan. Dokumentation : Hintergründe und zusammenhänge" de Hans-Ulrich Helfer (Mai 2013).

[5] Voir « Friends of Ablyazov ».

[6] Voir L'ordre d’expulsion a été révoqué, et les Nations unies ont demandé à l’Italie et au Kazakhstan de mener des tractations pour le retour de la mère et de la fille, actuellement en résidence surveillée in Paris-Match : Mukhtar Ablyazov arrêté en France. et "Mukhtar Ablyazov, the Kazakh fugitive, found guilty of £2.6bn fraud, wanted by Russia, sued in London, finally captured in France" in The Independent (2 août 2013).

[7] Voir Arrêté par la PJ de Nice, l'oligarque kazakh Ablyazov en prison (Nice Matin, 2 août 2013).

[8] Mme Ablyazova qui a obtenu l'asyle politique aux États-Unis en 2004 n'a pas été arrêtée. Financial Times (31 juillet 2013).

[9] La France, selon Mediapart, « hérite d'un dossier empoisonné où se mêlent milliards et politique ».

 

 


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