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La « sahelisation » sur terre et sur mer…

par Richard Labévière (*)

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 28 janvier 2014.

Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.Si les principaux foyers jihadistes des trois zones du nord-Mali (Gao, Kidal et Tombouctou) ont été éradiqués, la menace demeure parce qu’elle a changé de configuration spatio-temporelle sous l’effet de trois facteurs principaux. Très logiquement, mais aussi en suivant les avis de conseillers afghans et pakistanais, les activistes sahéliens se sont repliés dans les zones montagneuses en attendant des jours meilleurs. Ils tablent surtout sur « l’effet Fort Sagane » selon lequel les forces spéciales françaises et leurs appuis africains s’enfermeraient dans des points d’appuis fortifiés fixes et « casernés ».

Misant sur le temps, ils optent aussi, à terme, sur des jonctions avec les activistes de Boko Haram (Nigeria) et les Shebab somaliens, ambitionnant ainsi d’opérer une segmentation opérationnelle des côtes de Mauritanie à celle de la Corne. Enfin, profitant d’une colère saoudienne - consubstantielle à la volonté américaine de normalisation avec l’Iran -, ils bénéficient largement d’un dernier durcissement de la wahhabisation de l’islam radical sunnite qui se traduit par de nouveaux recrutements, un afflux de financement et d’aides logistiques.

Cartographie de l'opération Serval

Ces trois dynamiques empruntent les routes de Benghazi et de la frontière tunisienne à destination du sud libyen, devenu la base arrière sanctuarisée des jidahistes de l’ensemble du Sahel. Sur un axe qui va de Sebbah (sud libyen) à Gât (frontière algérienne), se sont installés une dizaine de camps d’entraînement, de concentration de matériels et de fabrication de véhicules piégés. Cette profondeur stratégique alimente le flux le plus préoccupant qui emprunte le passage dit du « Salvador », longeant la frontière algéro-nigérienne jusqu’au Mali.

Jonction avec les militaires tchadiens dans le massif de l'Adrar des Ifoghas

Centre de commandement à N’Djamena

Face à cette reconfiguration de la menace, l’état-major des armées françaises a entamé, dès décembre dernier, son plan de « sahélisation de la lutte antiterroriste ». Cette approche régionale repose sur trois piliers : le mouvement et la réactivité ; la spécialisation de la riposte ; enfin les partenariats avec les armées régionales. La logique de « projection » prend désormais l’avantage sur la posture traditionnelle de pré-positionnement et de casernement.

Intervention de 3 Mirage 2000 de N'Djamena

Le centre de commandement opère désormais depuis N’Djamena (Tchad) où est regroupé l’essentiel des capacités de feu et de projection (3 Rafale, 3 Mirage 2000-D et 2 avions ravitailleurs) qui appuyait déjà le dispositif « Épervier » (1000 hommes). L’épicentre opérationnel s’organise à partir de Gao où les 1000 hommes de Serval disposent d’une quinzaine d’hélicoptères.

Rafale de retour à N'Djamena -- Photo © ECPAD.

Le contingent de l’ONU et les forces maliennes (Fama) ont leur QG à proximité. Les forces spéciales restent basées à Ouagadougou (Burkina), la coordination du renseignement militaire opérant depuis Niamey (Niger). Les Américains sont présents dans la capitale nigérienne où l’un des deux drones Reaper acquis par la France est également engagé.

Militaires français de la force Serval et nigériens de la MISMA patrouillent côte-à-côte dans les rues de Gao -- Photo EMA © ECPAD.

Militaires français de la force Serval et nigériens de la MISMA patrouillent côte-à-côte dans les rues de Gao

Façade atlantique

Complétant ce dispositif, plusieurs points d’appui avancés ont été redéployés à Abéché et Faya-Largeau au Tchad, un autre dans le nord-est du Niger et Tessalit, au Mali au nord de Kidal, à proximité de la frontière algérienne. Même si Paris a beaucoup expliqué ces réaménagements aux capitales régionales, Alger ne voit pas ce « retour français » d’un très bon œil dans une zone considérée comme sienne depuis les accords d’Evian de 1962.

Appareillage du BPC Dixmude de Toulon

La dimension maritime de cette « sahélisation » concerne la large portion de côtes atlantique allant du Sahara Occidental jusqu’au Gabon. Les bases françaises au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon (2000 hommes) servent de réservoir de force et support de spécialisation (formation à Dakar et logistique à Abidjan). L’opération Corymbe de la Marine nationale couvre quasiment la même zone de Dakar à Libreville. Cette vaste portion de mer constitue une deuxième segmentation de menaces où s’articulent les actes de piraterie du Golfe de Guinée, les têtes de pont aéroportuaires des cartels latino-américains de la cocaïne, les trafics d’êtres humains et la piraterie de la pêche.

Opération Serval : Le Dixmude escorté par le bâtiment Lieutenant de vaisseau Le Hénaff

Comme à terre, il s’agit de renforcer des partenariats avec les marines du littoral, principalement dans les missions de sauvegarde maritime et de l’action de l’État en mer. Ce grand chantier, qui nécessite des moyens adaptés - matériels de détection, d’intervention et outils de traitement judiciaire -, requiert surtout une coopération régionale suivie. Mais comme dans ses dimensions terrestres, cette volonté se heurte souvent à des rhizomes de corruption et de collaboration avec les connexions locales et internationales du crime organisé. Ce n’est plus une information classifiée : quelques officiers supérieurs et généraux de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest sont en cheville avec les grands cartels de la cocaïne.

Interception d'un chargement de drogue par des commandos Marine

En définitive, la « sahélisation » de la lutte antiterroriste doit non seulement répondre à ses deux segments de menaces (terrestres et maritimes), mais elle dépend aussi des actions de ripostes policières et judiciaires contre le crime organisé.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.

Chroniques de Richard Labévière en 2014 


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