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Panique et contorsions Saoudiennes

Panique et contorsions Saoudiennes…

Par Richard Labévière (*)

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 10 novembre 2013.

Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.Les Saoudiens ont claqué la porte du Conseil de sécurité des Nations unies en faisant savoir que ce geste de mauvaise humeur ne visait pas l’Organisation mondiale mais… les États-Unis ! C’est une première dans l’histoire de l’ONU de voir ainsi un État membre renoncer à un siège de membre non-permanent du Conseil de sécurité. « Cette attitude est incompréhensible », commente un vieux routier du palais de verre - diplomate en poste à New York -, « chaque État membre rêve d’occuper un tel siège qui donne à son bénéficiaire un pouvoir d’observation et d’influence diplomatique non négligeable pour deux ans. Quoiqu’on pense des Nations unies, le Conseil de sécurité demeure l’un des organes vitaux de la diplomatie mondiale et l’on n’a jamais vu un pays se tirer dans le pied de cette façon… » C’est dire à quel point la monarchie pétrolière est remontée contre Washington « jusqu’à perdre ainsi ses nerfs », ajoute la même source.

Vu de Riyad, au moins trois raisons motivent cette « colère historique », comme l’a qualifiée Abdulaziz Sager, le président du Gulf Research Center (GRC). Après l’attaque chimique contre un faubourg de Damas - le 21 août 2013 -, attaque unilatéralement attribuée au régime de Bachar al-Assad,[2] les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont menacé de bombarder la Syrie. L’usage d’armes chimiques constituait, selon les propres termes du président Obama, une « ligne rouge » dont le franchissement entraînerait automatiquement l’usage de la force. Douche froide pour les partisans d’une telle intervention : le parlement britannique se prononçait contre les bombardements obligeant Barack Obama à s’en remettre au vote du Congrès, tandis que Paris annonçait attendre le verdict du parlement américain… Le 3 septembre 2013 en Méditerranée, le tir des deux missiles antimissiles américano-israéliens, aussitôt neutralisé par l’aéronavale russe, déclenchait une intense explication de texte entre Moscou et Washington. Sans menacer de déclarer la Troisième Guerre Mondiale, les Russes signifiaient clairement que, dans tous les cas de figures, ils resteraient en interposition et informeraient leurs alliés syriens des différents tirs menaçant leur territoire. Plus d’une dizaine de bâtiments de guerre russe de première ligne croisaient en Méditerranée et les stations radars avancées de la mer Noire restaient en alerte… Quelques jours plus tard, dans les coulisses du G-20 de Saint-Pétersbourg, Sergey Lavrov et John Kerry s’activaient à trouver une solution. Le 13 septembre 2013, en sortant de son chapeau noir un accord sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien, le ministre russe des affaires étrangères sauvait, in extremis, le soldat Obama ainsi soulagé d’éviter un vote négatif du Congrès qui eut annoncé pour lui une fin de mandat des plus périlleuse. La guerre de Damas n’aurait pas lieu…

Impuissants, les Saoudiens assistaient non seulement au retour de l’armée russe « impie » en Méditerranée, mais en plus, le président américain daignait répondre à l’appel téléphonique de son homologue iranien Hassan Rohani nouvellement élu. Historique ! Un tel contact officiel n’avait pas eu lieu depuis la révolution islamique (1979) et l’attaque de l’ambassade américaine par les Pasdarans. En prime, John Kerry s’activait à Genève pour reprendre les négociations sur le dossier nucléaire iranien. C’est le deuxième motif de colère, sinon de panique des Saoudiens voyant ainsi leur ennemi ancestral – la Perse – s’imposer et confirmer son rôle aux Proche et Moyen-Orient aux côtés de ses alliés alaouites en Syrie, de la majorité chi’ite d’Irak, du Hezbollah libanais et des autres minorités chi’ites de la région du Yémen à Bahreïn jusqu’aux provinces pétrolières de la monarchie wahhabite !

Le troisième grief des Saoudiens concerne la Palestine, Washington finançant une reprise très factice des « négociations de paix » avec Israël tout en laissant Tel-Aviv lancer d’importants programmes de construction de nouvelles colonies. Si le sort de ces pauvres Palestiniens n’a jamais empêché les rois du pétrole de dormir, cette farce diplomatique les empêche clairement de continuer à jouer leur rôle de premiers défenseurs de ces frères musulmans jetés aux poubelles de l’Histoire.

Face à ces trois motifs de désamour avec le grand frère américain - inconditionnel protecteur de la famille Saoud depuis le pacte du Quincy [3] et sa dernière reconduction pour une période de 60 ans en 2005 -, Riyad opère un vertigineux rapprochement avec l’Égypte post-Morsi. Déjà passablement indisposés par la façon dont Washington avait lâché le président Hosni Moubarak au profit des Frères musulmans, les Saoudiens cherchent à tout prix à sauver leur leadership sur le monde arabo-islamique en déversant des masses de dollars sur le nouveau pouvoir militaire égyptien. Par ce retour au Caire, qui passe par Canossa, Riyad pense non seulement atténuer l’affirmation d’un Iran « puissance régionale », mais aussi marginaliser une Turquie soutien inconditionnel des Frères musulmans aux premières loges de toutes les mal nommées « révolution arabes ».

Autre parade panique : en Syrie et ailleurs, les généreux donateurs de la monarchie wahhabite continuent à financer et armer les groupes armés salafistes qui finiront, tôt ou tard, par se retourner contre eux… Salman, le fils du prince Bandar ben Sultan, s’est même installé à Amman pour superviser ce soutien aux différents groupes armés d’Al-Nostra, de l’État islamique d’Irak et du Levant, ainsi qu’aux autres soldats perdus d’Al-Qaïda. Cette option suicidaire divise les princes du pétrole. Estimant qu’il est temps de tourner la page Al-Qaïda, les Chammars et l’entourage du roi Abdallah finissant, s’opposent à nouveau aux Sudeïri - bénéficiaires traditionnels des juteux contrats d’armements régulièrement signés avec Washington -, dont la carte jihadiste demeure le moteur principal d’influence aux Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, sinon en Europe.

Comme l’écrit fort à propos René Naba dans son dernier ouvrage :[4] « l’Arabie saoudite, le plus gros générateur de jihadistes erratiques, le principal bailleur de fonds de l’intégrisme et le centre mondial de la régression, focalise sa haine, toute sa haine contre l’Iran, menaçant de se doter de l’arme atomique en une semaine si ce pays musulman accédait au rang de "puissance du seuil", ignorant la formidable menace de l’arsenal nucléaire israélien qui hypothèque la sécurité nationale de l’ensemble du monde arabo-islamique ».[5] Mais désormais au sein de la monarchie wahhabite, cette vieille posture ne semble plus aller de soi. Une nouvelle génération de princes considère que les vieilles recettes ne sont plus adaptées à la nouvelle donne émergeant à la faveur de la crise syrienne.

La colère et la panique saoudienne favoriseront-elles enfin la sortie de la séquence Al-Qaïda qui continue d’alimenter un arc de crises qui s’étend des côtes de Mauritanie jusqu’au nord-ouest de la Chine ? C’est en tout cas, peut-être, à ce prix que Riyad sauvera les tables de la loi du pacte du Quincy…

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.

[2] Nous renvoyons aux différentes contributions d’espritcors@ire sur ce sujet qui est loin d’être clos.

[3] Le Pacte du Quincy a été signé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy (CA-71) entre le roi Ibn Séoud, fondateur du royaume saoudien, et le président Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta. Prévue pour une durée de 60 ans, cet accord a été renouvelé pour la même période en 2005 par le président George W. Bush. Il s’articule sur cinq points : la stabilité de l’Arabie saoudite fait partie des “intérêts vitaux” des États-Unis qui assurent, en contrepartie, la protection inconditionnelle de la famille Saoud et accessoirement celle du Royaume contre toute menace extérieure éventuelle ; par extension la stabilité de la péninsule Arabique et le leadership régional de l’Arabie saoudite font aussi partie des « intérêts vitaux » des États-Unis ; en contrepartie, le Royaume garantit l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain ; les autres points portent sur le partenariat économique, commercial et financier saoudo-américain ainsi que sur la non-ingérence américaine dans les questions de politique intérieure saoudienne.

[4] René Naba : "L’Arabie saoudite – Un royaume des ténèbres". Éditions Golias, novembre 2013.

[5] "L'Arabie Saoudite, un Royaume des ténèbres" d'Hedy Belkassine, Esprit@corsaire, le 22.10.2013.

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