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Livre blanc au bord de la crise de nerfs

Retours d’expérience : Opération « Serval » : les menaces d’après…

Par Richard Labévière (*)

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 19 février 2013.

Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.Alors que l’armée française poursuit ses opérations dans le nord du Mali, il convient de tirer les premiers enseignements militaires de l’opération « Serval » en mettant en perspectives quelques projections de menaces.

10 janvier 2013: Quelque 1 200 islamistes prennent Konna et menacent de poursuivre vers le Sud, en direction de Bamako. Le président malien Dioncounda Traoré demande l'aide militaire de la France. Plusieurs dizaines de soldats français sont dépêchés d’urgence pour sécuriser l'aéroport de Sévaré.

11 janvier : Contre-offensive de l'armée malienne, soutenue par la France, pour repousser l'avancée des islamistes.

Le président François Hollande confirme l'engagement français contre des « éléments terroristes venant du Nord ». La Cédéao autorise l'envoi de troupes dans le cadre de la MISMA (Force internationale de soutien au Mali).

13 janvier : L'aviation française bombarde des positions islamistes à Gao et Kidal. Selon Paris, Alger « a autorisé le survol sans limite de son territoire national ».

26 janvier : Conquête franco-malienne de Gao. Les États-Unis ravitaillent en vol des chasseurs français. Ils ont déjà fourni des gros-porteurs C-17 et une aide en matière de renseignement. Fin janvier, l’opération « Serval » reprend et sécurise les deux autres agglomérations septentrionales Tombouctou et Kidal.

Très différentes des guerres menées en Afghanistan et en Irak, « Serval » s’apparente davantage - même si la géographie et les biotopes politiques et géopolitiques sont très différents -, aux opérations menées par les Forces spéciales américaines en appui de l’armée colombienne contre les FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia/Ejército del Pueblo), depuis plusieurs décennies.

A ce stade (début février), un premier RETEX (retour d’expérience) permet de dégager deux niveaux de contraintes opérationnelles : immédiates et durables.

Trois contraintes immédiates

La première menace directe résulte de ces « victoires sans combat ». On pouvait s’y attendre, les Katibas, qui tenaient les trois villes du nord, ont adopté une « stratégie d’évitement » consistant à refuser tout engagement frontal. En ouvrant des « lignes de fuite » en direction, notamment du massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas (nord-est du Mali), les groupes islamistes délocalisent et fragmentent leur puissance de feu pour l’insérer et la sanctuariser dans un terrain difficilement contrôlable de l’extérieur. Lot commun de toutes les guérillas, ces ajustements ne peuvent s’effectuer qu’avec l’appui des rares populations autochtones selon les formes locales du « potlatch » : dons d’argent, d’armes, de médicaments et de nourritures, troc et mariages. Cette « stratégie du repli » et la formation de bases arrières permet de gérer le temps en préparant - le moment venu et voulu - autant de contre-offensives possibles.

Deuxième menace : Si les islamistes maîtrisent le temps, ils ont également l’espace pour eux. Tôt ou tard, les forces militaires (françaises, maliennes, onusiennes) partiront. « Cela n’est pas sans effet sur les rapports que la population locale établit avec la force d’intervention - forcément « de passage » et vite considérée comme « force d’occupation avec l’adversaire indigène qui, bientôt, demeurera maître de l’espace et des hommes », explique le général Vincent Desportes.[2] Les distances aussi doivent être prises en compte. L’élongation du dispositif sur quelque 1.500 kilomètres produit de multiples fragilisations des effectifs, des matériels et de ses soutiens logistiques ainsi que des capacités de coordinations.

Enfin la consolidation des zones libérées présente aussi plusieurs difficultés : vengeances interethniques et règlements de comptes ; organisation de la relève des unités ; installation durable d’un dispositif opérationnel garant d’une souveraineté territoriale réaffirmée.

Trois enjeux durables

Au-delà, ou en deçà de cette série de préoccupations immédiates, s’installent, dans la durée, trois chantiers autres nécessitant des réponses adaptées.

Le premier est organiquement lié au déclenchement de l’opération « Serval » elle-même, à savoir la riposte terroriste. La Tunisie, l’Égypte et le Qatar - par les prêches de l’imam Youssef al-Qardaoui sur la chaîne de télévision Al-Jazeera -, ont condamné l’intervention de l’armée française. Enregistré sur DVD et cassettes audio, ces prêches - qui sont distribués dans les camps palestiniens du Liban -, constituent autant d’appels à s’en prendre aux intérêts français à l’étranger ou sur son territoire national. Si la menace est « gérée » en métropole, la sécurisation des nombreuses infrastructures (entreprises, sites touristiques, lycées ou ambassades) s’avère autrement plus complexe. Leur vulnérabilité renvoie à la problématique asymétrique traditionnelle - rapport du faible au fort - des différents modus operandi terroristes : tout reste possible, en tous temps et tous lieux.

Le deuxième enjeu concerne la géographie et plus précisément celle des frontières. Les sanctuaires sont d’autant plus fluides qu’ils privilégient les zones transfrontalières. « Le théâtre du Nord-Mali génère la problématique des "Deux sud", (Tunisie et Libye) » précise un officier général français ; « avec une profondeur stratégique particulièrement préoccupante autour de l’agglomération libyenne de Sebbah : sa région abrite quatre camps d’entraînement animés par des instructeurs locaux mais aussi égyptiens, yéménites et pakistanais ». A travers cette profondeur stratégique s’esquisse une segmentation sahélienne des côtes de Mauritanie à la Corne, voire jusqu’au Yémen avec de probables prolongements afghano-pakistanais. S’il est aujourd’hui abusif de parler d’une « continuité opérationnelle » entre AQMI et les différentes factions islamistes sahéliennes avec les Boko-Haram du Nigéria et les Shebab de Somalie, « on détecte, d’ores et déjà, des "échanges", sinon des articulations opérationnelles », ajoute la même source. Sans renouer avec le fantasme récurrent d’une « Qaïda globale », pyramidale et donneuse d’ordres, la dynamique de « franchisation » reste, plus que jamais, d’actualité.

Enfin, l’affaire des deux avions de transport C-130 du Qatar - qui décollent de Gao quelques heures avant l’arrivée des unités françaises -[3], pose la question centrale et récurrente du financement du terrorisme islamiste, de ses filières de recrutement et camps d’entraînement. Depuis plusieurs décennies, l’Arabie saoudite et le Qatar se disputent le leadership wahhabite à coup de chéquiers [4] à destination de la nébuleuse de l’islam radical sunnite sur différents continents, y compris en Europe. Cette problématique ne génère pas seulement des interrogations quant au positionnement diplomatique à l’encontre des monarchies pétrolières mais aussi celle du traitement complexe de l’enchevêtrement rhizomatique de leurs placements financiers débouchant sur toutes sortes d’ « aides humanitaires ». La prise en compte de cet enjeu capital requiert un minimum de courage politique dont l’examen pertinent excède grandement les limites de cette modeste contribution.

Premiers « RETEX »

Pour les armées « occidentales », l’opération Serval s’avère doublement paradigmatique. Elle est d’abord « calibrante » et confirme le format d’engagement des « nouvelles guerres » : environ 3000 soldats. Le dispositif français en Afghanistan n’a jamais dépassé la barre des 4000 hommes. A l’heure de la finalisation du prochain Livre blanc sur la défense et la sécurité, les argentiers du ministère français des finances sont tentés d’admettre que, même avec deux opérations extérieures simultanément en cours, le format pertinent de l’armée de Terre devrait s’ajuster à celui des Britanniques, à savoir un volume de 80 000 hommes. Conséquence immédiate : le nombre des bases terrestres pourrait être divisé par trois.

Deuxième constat : l’Europe politique, sinon militaire, n’existe pas ! « Nous ne pouvons pas nous borner à faire de la "relance de l’Europe de la défense" une priorité pour nous seuls, comme si de rien n’était et comme si les obstacles et les échecs n’étaient pas évidents », relève Hubert Védrine ; « dans tous les cas, nous aurons intérêt à nous montrer plus lucides, moins déclamatoires et plus exigeants, à nous concentrer sur des objectifs concrets, à agir aux deux bouts de la chaîne ; aux niveaux politique et industriel » .

Deux perspectives post-opérationnelles s’imposent. Il s’agit de commencer par mettre en œuvre les accords d’Alger de 2006 - restés lettre morte -, qui visaient le développement économique et social des zones touaregs. Ce chantier nécessite un déblocage significatif de volumes d’APD (Aide publique au développement) et une coordination suivie des agences techniques des Nations unies et de l’Union européenne. Cependant, il convient, de ne pas céder à la mythologie très française des Touaregs dont plusieurs tribus, initialement au service de l’ancien dictateur libyen, ont effectivement collaboré avec les factions islamistes. A cet égard, les pays de la région - notamment l’Algérie et le Niger -, craignent l’encouragement et la légitimation d’un irrédentisme touareg menaçant directement les souverainetés nationales.

L’autre priorité nous ramène aux affaires militaires. La malédiction criminelle des États « faillis » sahéliens (trafics en tous genres et corruption des élites politiques et militaires) connaît une augmentation exponentielle depuis l’arrivée en Afrique de l’ouest de la cocaïne des cartels latinos américains. Empruntant des routes transocéaniques repérées, ces flux sont redistribués à partir de têtes de ponts portuaires aussi parfaitement identifiés. Par conséquent, plusieurs états-majors travaillent déjà à la constitution d’une force aéronavale comparable à EU-NAVAFOR/Atalante chargée le la lutte anti-piraterie entre les côtes somaliennes et yéménites pour traiter les passages transocéaniques de la cocaïne. Cette force devrait être déployée au large des deux Guinée (Bissau et Conakry), du Sénégal et de la Mauritanie.

Pour dépasser le stade de l’annonce, une telle approche nécessite un minimum de volonté politique de la communauté internationale. Ses trois corollaires sont connus : cohérence de commandement et de coordination, ainsi qu’un appui financier adapté auquel la dernière réunion des bailleurs de fonds à Addis-Abeba n’a pas complètement répondu.

En dernier ressort, il s’agit de ne pas reproduire les éléments de langage et les errances de la « guerre contre le terrorisme » des deux administrations Bush dont on connaît les brillants résultats.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.

[2] Entretien avec l’auteur le 31 janvier 2013.

[3] Die Welt du 27 janvier 2013 et le Canard Enchaîné du 30 janvier 2013.

[4] Richard Labévière : "Les dollars de la terreur – Les États-Unis et les islamistes". Éditions Grasset, 1998.

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