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La Chine accède à la haute mer avec son premier porte

La Chine accède à la haute mer avec son premier porte-avions

Par Richard Labévière (*)

Source : Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 12 novembre 2012

Richard Labévière -- Photo © Joël-François Dumont.Le 25 avril dernier, la Marine de l’armée populaire de libération (MAPL) a officiellement admis en service actif son premier porte-avions : le Liaoning-16, en présence du président Hu Jintao et du premier ministre Wen Jiabao. Le Liaoning - qui n’est autre que l’ex-porte-avions soviétique Varyag racheté à l’Ukraine en 1998 - a été entièrement reconfiguré dans les chantiers navals de Dalian, ville côtière de la province du Liaoning dans le nord-est de la Chine. D’un tonnage de 67 000 tonnes, il mesure 310 mètres de long pour 70 mètres de large. Même si son système d’armes ne sera pas opérationnel avant au moins dix ans, son lancement très officiel intervient en pleine rivalité énergétique avec le Japon autour des îles Senkaku. En mer de Chine méridionale d’autres différents portent sur l’île de Taiping, située dans l’archipel des Spratleys, occupée par Taïwan depuis des années, et sur d’autres cailloux revendiqués par le Vietnam.[2]

Le Liaoning prend la mer -- Photo Xinhua News CN.

Depuis plusieurs mois, les relations avec les Philippines sont extrêmement tendues pour les mêmes raisons : ces différentes zones maritimes recèleraient l’équivalent de 213 milliards de barils de pétrole, soit presque autant que les réserves de l’Arabie saoudite. Dans ce contexte, la MAPL met aussi en place une nouvelle doctrine dite du « collier de perles » autour du sous-continent indien, bien que les experts soient partagés quant à la finalité de ce projet : encerclement de l’Inde ou palliatif à un manque capacitaire chronique en matière de navires de soutien ? Le débat n’est pas encore tranché, il est en revanche certain que « l’atelier du monde » se dote de capacités navales aptes à lui assurer des accès à l’océan Indien : Gwadan au Pakistan, Marao aux Maldives, Chittagong au Bengladesh ou les îles Coco au Myanmar.

La tradition maritime chinoise est pluriséculaire. Cependant, la dernière expédition navale chinoise à avoir quitté les côtes de l’Empire du milieu est celle de l’amiral Zheng He, au XVe siècle, ayant pour objectif l’exploration des côtes somaliennes. Ensuite, la marine impériale a entamé un long processus de déliquescence n’ayant pris fin qu’au XXe siècle, à la proclamation de la République chinoise par Sun Yat-Sen en 1912. La MAPL se fondera sur ses restes, devenus flotte républicaine. Jusqu’en 1965, elle restera une flotte satellite de la Marine soviétique. Elle demeurera une marine de type « brown water », à vocation essentiellement côtière, jusqu’en 1976, année de sa véritable naissance, dans le cadre de la politique centrale dite des « quatre modernisations ». A la fin des années 80, l’amiral Liu HuaOing, chef d’état-major de la marine chinoise de 1982 à 1988, définissait une véritable stratégie maritime jusqu’en 2050 ; Il décomposait son approche en trois phases : acquérir une pleine souveraineté sur les « eaux proches » (incluant Taïwan) ; un accès « sécurisé » aux grands fonds pacifiques au-delà des Mariannes (pour des raisons stratégiques) ; enfin disposer de points d’appui pour la marine chinoise partout dans le monde. Faut-il lire les prises de participation chinoise dans le port du Pirée comme l’amorce de cette troisième étape ?

Le Liaoning (CV16) -- Photo : Chinese Military review.

Le nouveau secrétaire du Parti, Deng Xiaoping, entame un programme de restauration totale : maintien d’une poussière navale (patrouilleurs, chalutiers armés et sous-marins de poche), construction d’unités moyennes (premières frégates) et achats d’équipements occidentaux (américains, italiens et français). La propulsion nucléaire fait son apparition, la flotte de sous-marins classiques à propulsion diesel (SSK) connaît un essor sans précédent. La dernière phase, qui commence en 1989, se poursuit et s’intensifie actuellement. Pékin se dote entre autres de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire (SSN), de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN), passant d’un format côtier à celui d’une marine de haute mer à vocation régionale, l’objectif affiché étant de rattraper le retard avec le principal acteur naval de la zone : l’US-Navy.

Le Livre blanc sur la défense chinoise de 2006 s’appuie sur la vision de Liu Hua Oing et définit une progression en trois phases : horizon 2010, capacité de contrôle de la mer de Chine ; 2020, passage à une marine océanique ;[3] au-delà, réalisation d’un format capable de concurrencer l’US-Navy. Le dernier Livre blanc, paru en décembre 2008, préconise la consolidation de cette montée en puissance, tout en affichant une évolution « non hégémonique », « désireuse de parvenir à un règlement des litiges internationaux par des moyens pacifiques » - affirme le ministère de la défense -, en continuité avec le principe Wu-fei (le non-agir) du Tao.

Au stade actuel, cette évolution génère plusieurs conséquences majeures : la plupart des pays de la région cherchent à se doter de marines puissantes, Hanoï s’est réconciliée avec l’ennemi américain et l’Inde se dote de capacités navales renforcées au-delà de la menace pakistanaise.

Photo Want China Times

Mais la mise en service d’un tel porte-avions ne se suffit pas en soi et suppose une doctrine d’emploi que la Chine ne maîtrise pas actuellement, selon les informations, pour l’instant, disponibles. Au vu de son format et de ses ambitions à court terme (d’ici 2020), l’aéronavale basée à terre permettrait pourtant amplement d’armer ce bâtiment. Si toutefois la Chine devait concevoir et produire un autre porte-avions, cette production serait nécessairement limitée par l’inexpérience technique et opérationnelle en la matière et prendrait de ce fait probablement la forme d’un porte-aéronefs classique léger ou moyen (40 appareils), dans une optique de défense aérienne avancée et/ou de couverture des voies d’approvisionnement de l’Empire du Milieu. La complexité d’un tel programme ne rend pas crédible son achèvement avant 2025/2030.

La grande faiblesse de la MAPL est celle d’avoir grandi trop vite : en 2000, les systèmes de communications des destroyers chinois se limitaient à la radio et aux pavillons. L’expérience océanique des « blue water navies » (US Navy, Royal Navy, Marine nationale et, dans une moindre mesure, la Marine russe) est pluriséculaire. La navigation au cœur du Pacifique diffère sensiblement de celle pratiquée en Mer de Chine. Mais un constat s’impose : en moins de trente ans, la MAPL est passée du statut de concurrente de la marine vietnamienne à celui de challenger de l’US Navy. Elle chasse aujourd’hui les pirates au large des côtes africaines comme les marines occidentales.

En quelques années, du statut de marine côtière, la Marine de l’Armée populaire de Libération s’est transformée en candidat déclaré à l’accession au club restreint des marines océaniques. C’est d’ailleurs l’appel que vient de lancer Hu Jing Tao lors de son discours d’ouverture du 18ème congrès du PC chinois, au cours duquel la direction du parti unique est revenu à Xi Jinping. Ainsi, la Chine s’impose désormais comme un acteur maritime incontournable, non seulement dimensionnée pour soutenir un conflit contre l’île de Taïwan et ses autres voisins comme le Japon, le Vietnam ou les Philippines, mais aussi à terme, pour se poser en vecteur de dissuasion et d’intervention dans l’océan Indien et dans les eaux très convoitée de l’Arctique.

Enfin, estiment plusieurs prospectivistes énergétiques - dans sa course effrénée aux matières premières -, la Chine pourrait être amenée à déployer sa marine océanique, non seulement dans la zone du détroit d’Ormuz mais aussi aux débouchés du canal de Suez, donc en Méditerranée.

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.

[2] Richard Labévière in Afrique/Asie de septembre 2012.

[3] Voir "Océans et Stratégie" (L'oeil du stratège) de Ludovic Woets.

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