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« La paix est-elle une utopie en 2014 ? »

Discours pour le 25e anniversaire du Protocole de Brazzaville prononcé par Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense. Brazzaville, le mardi 11 février 2014. (Seul le prononcé fait foi). Source : DICoD.

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi d’abord de vous dire le plaisir que j’ai et en même temps l’honneur qui est le mien de prendre la parole devant vous.

En présence d’une assemblée aussi prestigieuse, composée de chefs d’État et de lauréats du Prix Nobel de la Paix, ma parole restera modeste. En préambule, je voudrais vous dire qu’elle s’inscrit dans le sillage ouvert en 1988 par l’aspiration d’un continent à la paix. C’est cette aspiration à la paix qui avait alors donné son sens et sa force au Protocole de Brazzaville. C’est cette même aspiration qui nous rassemble aujourd’hui.

Un triple paradoxe

I – Je crois utile de le préciser, car il est vrai que proposer au ministre de la Défense que je suis d’intervenir dans cette circonstance, pour parler de la paix, peut apparaître comme un triple paradoxe, que je voudrais évoquer pour commencer.

Premier paradoxe : il pourrait sembler au premier abord que je suis le ministre de la Guerre plutôt que celui de la Paix, c’était d’ailleurs l’appellation de mon ministère jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale … La mission que m’a donnée le Président de la République française est d’assurer la préparation de nos forces armées dans la perspective notamment d’opérations militaires. Mon action et plus largement notre réflexion, nos capacités d’anticipation, se

concentrent donc sur les risques de déstabilisation de notre environnement stratégique, c’est-à-dire sur l’apparition de situations où la paix est rompue.

Le deuxième paradoxe, c’est de parler de paix, ici et maintenant, au cœur de l’une des régions du monde qui est aujourd’hui, y compris non loin d’ici, l’une les plus exposées aux conflits, reflets de l’affrontement d’intérêts nationaux, stratégiques, idéologiques, territoriaux, économiques ou religieux. Et pourtant cette même région, ce continent, recèlent l’un des potentiels les plus prometteurs pour la paix et la croissance mondiale au XXIe siècle, on ne le dit pas assez.

Le troisième paradoxe tient à la notion même de paix. Comment parler de paix, au moment où chaque crise, chaque attaque terroriste, chaque acte de piraterie, répercuté par les médias de nos différents pays, met en scène les soubresauts d’un monde que semblent d’abord marquer le désordre et la violence ? Il y a bien sûr le miroir déformant des médias, marqué par l’immédiat et l’émotion, mais il y a aussi des données réelles et objectives. Au demeurant, à ce jour, les forces françaises sont engagées dans une vingtaine d’opérations extérieures, de toute taille, avec près de 11 000 soldats engagés sous nos couleurs ou sous la bannière d’organisation internationales (ONU, OTAN, UE).

Il faut dire ici que les notions de guerre et de paix ont été progressivement brouillées. Historiquement, penser la conflictualité, c’était penser la guerre. Or, c’est une évidence aujourd’hui, de nombreuses formes de conflit n'ont plus grand chose en commun avec la guerre telle que nous la voyons traditionnellement – la guerre comme conflit interétatique, la guerre comme conquête d’espace, de terres et de ressources. La capillarité de la violence, le fait transnational, la multiplicité des acteurs et leur relative invisibilité, le jeu des réseaux ont profondément modifié notre vision des états de « guerre » et de « paix ».

L’action terroriste en constitue la plus frappante illustration. Elle est venue brouiller les définitions de la paix selon l’acception traditionnelle, interétatique. Les guerres civiles, la désagrégation d’États, la puissance quasi militaire de certains trafics, les nouveaux champs de la guerre cybernétique brouillent les cartes, traversent les frontières, se jouent de l’organisation internationale. Tantôt territorialisé, tantôt hors-sol, plusieurs de ces nouvelles menaces ou de ces nouveaux risques poursuivent une finalité globale.

On comprend ainsi que la paix ne soit plus simplement l’absence de guerre et que les instruments classiques du maintien de la paix se trouvent si fréquemment pris au dépourvu.

La notion de guerre elle-même connaît de semblables évolutions. Peut-on parler de guerre lorsqu’il n’y a pas d’issue clairement identifiable ? Quelle paix, par exemple, contre le terrorisme d’inspiration djihadiste qui menace de vastes espaces, de l’Atlantique à l’Océan Indien ?

Ces quelques remarques ne doivent pas masquer la baisse tendancielle, qui est avérée, du nombre de conflits armés dans le monde depuis la fin de la Guerre froide. L’ensemble des études internationales témoignent ainsi d’un moindre recours à la violence politique, sous toutes ses formes (génocide, terrorisme, coup d’État…). Un réseau de traités internationaux, de conventions et d’organisations, d’acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux s’est constitué depuis les années 1950. En dépit d’échecs cinglants, dont les pays les plus démunis ont été trop souvent les premières victimes, une culture du maintien de la paix se répand et est prise en charge au niveau global et régional.

II – De ce constat naît un espoir que nous avons la responsabilité de porter, celui d’étendre encore les progrès de la paix, car ce progrès est à même de nous rassembler tous. Mais pour y parvenir, nous devons affirmer un principe : en 2014, la paix ne doit pas être une utopie. Plutôt que la « quête morale » d’une paix définitive, nous devons nous attacher aux conditions d’une paix prochaine.

Historien par ma formation, je me souviens que l’Histoire a montré plusieurs fois que l’utopie pouvait nuire à la paix. Je pense à ces époques qui voulaient « mettre la guerre hors-la-loi », et qui ont, à cette fin, défini le pacifisme comme un refus de tout usage de la force au nom de la morale.

La paix en 2014, ce n’est pas un concept métaphysique, c’est une réalité vécue, dont sont privés des millions d’hommes et de femmes dans le monde à l’heure où nous parlons, et que d’autres cherchent patiemment à construire.

Pour la retrouver, nous devons d’abord rompre en nous-même avec cette « gouvernance de la peur » qui marque notre temps – peur des dangers extérieurs, peur de l’autre … La peur est le plus court chemin vers la guerre.

Nous devons donc aussi la déconnecter en partie de la guerre. La paix ne revient pas le jour où la guerre finit. Elle se construit avec patience, avec ténacité. Elle commence par des gestes de coopération réciproque pour que cesse l’usage de la force armée; elle se poursuit dans la construction des traités et accords de paix ; elle s’amplifie dans l’affirmation d’une culture de la paix et les démarches de réconciliation associant les peuples eux-mêmes. Tant il est essentiel que s’impose à tous la conviction que la paix naissante crée mieux que la guerre les conditions d’une vraie victoire. Et mon expérience montre que le rôle des forces armées, dans l’ère où nous sommes entrés, peut être crucial à chacune de ces étapes : c’est dire combien a évolué le monde militaire dans les armées modernes.

J’ajoute qu’il faut alors réhabiliter le rôle de l’État. Aujourd’hui, chacun le constate en Centrafrique ou ailleurs, c’est lorsque l’État a failli que la paix est à son tour défaillante de la manière la plus dramatique. Il y a donc urgence à réaffirmer la stabilité de l’État comme socle pour reconstruire la paix. L’enjeu est propre à chaque État, pour refonder le contrat social mis à mal, mais il est aussi interétatique, pour retrouver les conditions d’un dialogue entre les peuples qui ne souffre pas de la multiplication des acteurs aux démarches souvent contradictoires.

III – Mais une appréhension réaliste des conditions de la paix ne suffit pas. La paix ne se décrète plus. Elle s’apprend, se cultive, se démontre. Elle doit faire l’objet d’une vigilance qui ne cesse jamais, dans une logique qui concerne désormais autant la prévention que la résolution des situations de crise.

Un retour d’expérience sur ces vingt dernières années nous enseigne en effet que les meilleures chances de casser les spirales de conflictualité passent par une logique globale de prévention.

C’est le sens de l’approche globale que nous prônons dans la résolution des conflits. Ces dernières années, la France, aux côtés de ses partenaires, a mis sur pied des mécanismes d’alerte précoce. L’Union européenne dispose aujourd’hui d’outils sur l’ensemble du spectre politique, sécuritaire, économique, humanitaire. Ces outils nous permettent de répondre à des questionnements d’ordre économique (comment financer la paix ?), sociologique (quels sont les acteurs en mesure de renforcer la paix ?) ou encore, bien évidemment, diplomatique (quelles configurations régionales et globales sont à même de favoriser la paix ?).

Cette démarche appelle un effort de coordination, non seulement des actions, mais encore des acteurs. Nos forces armées ne s’engagent désormais jamais seules, mais elles œuvrent toujours aux côtés d’acteurs institutionnels et privés, au sein desquels les organisations non-gouvernementales ont une place croissante et reconnue.

Longtemps, pour retrouver la paix, la question était de savoir comment gagner la guerre. Aujourd’hui, pour réduire l’emprise des guerres – sous toutes leurs formes – sur nos sociétés les plus vulnérables, la question porte plus précisément sur les voies et moyens de gagner la paix.

Comment structurer les conditions d’une paix durable ? L’Histoire là- encore est riche d’enseignements. A l’intérieur des États, le chemin de la réconciliation a plusieurs fois porté ces fruits ces dernières décennies – ou est en passe de l’être. Je pense, en Europe, à la relation franco-allemande ou germano-polonaise. Là, se mobilisent les États et les peuples, les éducateurs et l’économie, les armées elles-mêmes autour de projets communs.

A l’échelle d’un continent comme l’Afrique, je veux particulièrement saluer les efforts de l’Union africaine qui, lors de son sommet du 30 janvier dernier, a progressé dans la mise en place d’une force africaine de réaction rapide. Cette force, évoquée lors du Sommet de l’Élysée en décembre dernier, est une étape importante pour une meilleure appropriation, par les États africains, de leurs enjeux de sécurité. De même, les organisations régionales jouent-elles un rôle croissant, et je m’en félicite, nous l’avons vu dans toutes les crises récentes. Dans cette perspective, la France est disponible pour apporter tout son appui.

Je reviens pour conclure au paradoxe initial : la Défense et la Paix.

Le paradoxe ne doit pas nous égarer : le temps des ambitions conquérantes est bel et bien passé, la seule conquête que nous ambitionnons est celle de la paix. Il arrive cependant que les conditions de la paix soient tellement dégradées, que l’intervention armée, légale et légitime, s’avère nécessaire, comme ce fut récemment le cas au Mali et, dans un autre contexte, en République centrafricaine.

Cette intervention armée ne peut se concevoir qu’en appui d’une approche politique et d’une démarche internationale légitime. Elle appelle également une compréhension claire des enjeux, je pense notamment à la sociologie d’acteurs et aux buts politiques qu’ils poursuivent. Elle repose enfin, bien sûr, sur des capacités militaires qui soient crédibles. C’est toute la démarche de la France.

En ce jour, nous nous rappelons qu’en 1988, quelques États rassemblés sous une même bannière, celle de la paix, ont mis fin à la Guerre froide sur le continent africain et ont ouvert la voie à d’autres changements majeurs, comme ceux qui allaient survenir en Afrique du Sud.

Aujourd’hui encore, nous mesurons la portée du Protocole de Brazzaville. Nous défendons aussi son héritage pour construire ensemble un monde plus sûr. 25 ans après, c’est à consolider ensemble une stratégie pour la paix que nous devons nous consacrer.


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