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Rwanda

Rwanda : Quand Mandela implorait Mitterrand…

par Richard Labévière

Source  Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 7 avril 2014.

La terrible machinerie du génocide rwandais tourne à plein régime. Du 7 avril à juillet 1994 : environ 800 000 morts, selon les estimations des Nations unies. Plutôt que de tenter d’en réduire l’ampleur, les unités armées du FPR (Front patriotique rwandais) en profitent pour pousser leurs avantages et s’assurer de la prise du pouvoir. Lors du sommet de l’OUA à Tunis (Organisation de l’Unité africaine qui deviendra l’Union africaine – UA – en 2002), Nelson Mandela implore François Mitterrand pour que la France intervienne. Cet appel de la « conscience de l’Afrique » au président français occulte les autres dossiers du sommet et tous les journalistes alors présents dans la capitale tunisienne cherchent à éclaircir les termes de la demande sud-africaine.

La majorité d’entre eux souligne deux évidences : l’urgence d’une intervention régionale et/ou internationale ; la France est la seule puissance à disposer de moyens militaires prépositionnés susceptibles d’être engagés. Dans le Herald Tribune du 14 juin 1994, Mandela déclare : « la situation au Rwanda est une honte pour l’Afrique. Tout cela doit changer et nous devons affirmer notre volonté de changement en agissant ».

De concert avec Nelson Mandela - le 22 juin 1994 -, l’opération Turquoise est lancée. Dirigée par le général français Jean-Claude Lafourcade, cette opération a pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ». C'est une opération de l'ONU décidée par la résolution n° 929 du Conseil de sécurité qui précise : « ... donne son accord à ce qu'une opération multinationale puisse être mise sur pied au Rwanda à des fins humanitaires jusqu'à ce que la MINUAR soit dotée des effectifs nécessaires ». Elle doit être « ... une opération temporaire, placée sous commandement et contrôle nationaux, visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda ». Opération de l'ONU comme la MINUAR, le statut de l’opération Turquoise lui donne plus de moyens militaires puisqu'il se réfère au chapitre VII de la Charte des Nations unies (Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression), contrairement à la MINUAR qui relevait du chapitre VI (Règlement pacifique des différends).

« L’opération Turquoise a permis de sauver plus de dix mille personnes et d’éviter une tragédie humanitaire supplémentaire », ajoute le général Lafourcade, ce mardi 1er avril 2014 au Sénat. Organisé par le club Démocraties, un colloque sur la tragédie rwandaise y a rassemblé de nombreuses personnalités politiques, scientifiques et de la société civile. Intitulé de la réunion : « Le drame rwandais : la vérité des acteurs ». Outre le général Lafourcade, ce colloque a permis a d’anciens dignitaires du régime de Kigali, devenus opposants, de revenir sur l’enchaînement du génocide et sur les conditions de la prise du pouvoir par le FPR, ainsi que sur la nature du régime et son évolution. Madame Carla Del Ponte a accusé le président Paul Kagamé d’avoir fait obstruction aux enquêtes sur les crimes dont est accusé le FPR. « Le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) est un grand succès pour la justice internationale. Mais pour que la vérité soit totale, il faut que les crimes soient jugés de tous les côtés », a déclaré l’ancienne procureur du TPIR dans un message vidéo enregistré dans lequel elle a également ajouté que « les États-Unis, à l’époque, soutenaient le président Kagamé, si bien que moi, je suis partie et lui, il est resté ». C’est à des pressions qu’elle impute le non-renouvellement de son mandat en 2003.

L’ex-ministre français de la défense Paul Quilès a dénoncé les accusations de Kigali concernant le rôle de la France, le soutien au régime du président Habyarimana, l’exfiltration de génocidaires et encore l’opération Turquoise. Rappelons que le 5 août 2008, un communiqué officiel de Kigali accusait l’armée française d’avoir participé au Génocide ! Un comble ! Relayée par nombre d’ « idiots utiles »[2] d’ONG - dont il conviendrait de vérifier les financements et les donneurs d’ordres -, ces accusations relèvent, le plus souvent, du crétinisme ordinaire, du fantasme idéologique et des confrontations régionales et internationales pour la maîtrise des richesses naturelles du Sud Kivu et de l’ex-Zaïre.

Parmi les intervenants, Filip Reyntjens, professeur de sciences politiques à l'Université d'Anvers, déclaré persona non grata au Rwanda, livre son analyse au micro de RFI : « Les trois quarts des Tutsis ont été exterminés au Rwanda en 1994. Et donc, il faut très clairement se mettre d’accord sur la nécessité de poursuivre et de condamner ceux qui sont les auteurs de ce génocide. Cela, dans une grande mesure, a été fait. Les suspects du génocide ont été jugés, devant le tribunal pénal pour le Rwanda, devant des juridictions de certains pays tiers et, évidemment, un million et demi de suspects ont été jugés devant les juridictions gacaca au Rwanda (des tribunaux populaires qui ont fonctionné au Rwanda jusqu'en juin 2006). Et ensuite, je pense qu’il est tout à fait légitime, et même nécessaire, d’évoquer également des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre commis par l’armée rwandaise et poursuivre les suspects du FPR. C’est très important parce que l’on ne peut mettre fin à l’impunité que si l’on condamne, que l'on poursuit tout le monde. Un des grands problèmes de l’impunité, c’est que cela incite les criminels à commettre d’autres crimes. »

Selon l'ONU, Amnesty International, Human Rights Watch, Physicians for Human Rights, le Centre international des droits de la personne notamment, les troupes du FPR ont commis de nombreuses exactions contre les populations rwandaises pendant la guerre civile qui débuta en 1990, lorsqu'il prit le contrôle du pays d'avril à juillet 1994, puis au cours des années qui suivirent. Intervenant au colloque, Gerald Gahima, procureur général du Rwanda de 1994 et 2003, membre du FPR jusqu'à cette date, a corroboré ces accusations, dans un entretien accordé au journaliste Thierry Cruvellier le 5 décembre 2000 : « Le FPR a commis des violations des droits de l'homme, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité ». Reporters sans frontières dénonce également des violations de la liberté de la presse et a classé le régime FPR parmi les « prédateurs de la liberté de presse » à partir de son rapport 2007 et encore en 2013. Selon l'avis des organisations de défense des droits de l'homme, le FPR se comporterait quasiment en parti unique, tenterait d'empêcher l'établissement de partis d'opposition et procéderait à des arrestations et emprisonnements abusifs…

En d’autres termes, ce colloque de Démocraties a eu trois grands mérites : fissurer la chape de plomb qui a trop longtemps recouvert le drame rwandais ; répondre aux professionnels de l’indignation sélective, aux chiens de garde de la mondialisation anglo-saxonne et autres bobos égarés ; enfin, renouer avec la patience du concept !

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2Paul Quilès : « Kagamé veut faire oublier ses propres turpitudes » in Marianne (08-04-2014)

Chroniques de Richard Labévière en 2014 

 

 


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