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Une Terre

 « La mer… la mer, c’est la vie du futur »

André Siegfried avait coutume de dire qu'on « ne fait rien sans intelligence. Mais que l'intelligence seule est chose morte. Il faut de la passion ». Le regard passionné que l'Amiral Labouérie jette sur l'Océan devrait interpeller ceux qui exercent le pouvoir. On ne peut en effet que regretter que cette dimension maritime, aussi stratégique, soit ainsi trop souvent négligée pour ne pas dire occultée.[1] (NDLR) 

Une Terre-Océane…

Par Guy Labouérie.(*) Brest, le 14 avril 2014.© 

Cette confidence de Paul Claudel à Saint John Perse il y a un siècle permet de mesurer le chemin parcouru par l’humanité, ce vers quoi elle peut tendre et le temps qu’il a fallu aux humains que nous sommes pour découvrir puis conquérir la Planète au cours des trois âges mécaniques qui, se succédant et se complétant, nous ont conduits à la situation actuelle : le pied, instrument de la découverte il y a quelques millions d’années; le cheval, instrument du commerce et de la guerre il y a de l’ordre de 10.000 ans et enfin, succédant aux très nombreux navires de navigation côtière, le vaisseau transocéanique inauguré par les Chinois même s’ils n’ont pas saisi au début du 15e siècle la possibilité de conquérir le monde ce que fera l’Europe Occidentale à partir de 1492… ouvrant la première mondialisation commerciale et culturelle.

« Qui se met à penser devient hérétique … » (Bossuet) -- Guy Labouérie à Porspoder.

A partir du moment où l’océan marin s’est révélé praticable en haute mer par l’homme, ses caractéristiques et possibilités conduiront, dans leur domaine, les acteurs maritimes à se séparer radicalement des idées des terriens qui agissaient dans des espaces pleins, clos et limités. Pendant longtemps leurs théories et stratégies maritimes n’ont eu que peu à voir avec celles du monde terrestre car les caractéristiques générales de l’océan étaient bien plus complexes que celles qu’impose la vie à Terre.

L’océan marin

L’océan est avant tout le lieu par excellence d’une hétérogénéité plurielle - courants, dangers découvrants, marées, vagues, houles, côtes, immersions, nature des fonds, salinités, températures, vitesses sur, sous et au-dessus, habitat animal, conditions acoustiques et électromagnétiques, phénomènes particuliers : tsunamis, seiches, tourbillons, météos, etc. un univers hétérogène à cinq dimensions (latitude, longitude, temps, profondeur, altitude) où les rythmes de toute sorte, physiques, matériels et humains, ont une importance considérable. Mais sa contrepartie positive est la multiplicité des conduites possibles dès lors qu’elle est perçue, étudiée, adaptée, et mise au service d’un Projet.

Sans Projet il est inutile de quitter le port. Aucun navire n’appareille pour ne rien faire au Large. Ce projet n’a de sens, comme l’ont vécu les Britanniques, que par son évaluation générale : « mes frontières sont les côtes des autres pays ». Cela donne l’habitude d’une vision mondiale et internationale avec toutes les conséquences culturelles, commerciales et politiques que cela implique. C’est au monde entier que le marin doit rapporter ce qu’il fait, ce qu’il sent, en fonction des finalités qui lui sont demandées ou ordonnées, et d’avoir cette vision globale ne l’empêche nullement, au contraire, de mener les actions locales ou régionales nécessaires. On l’a constaté avec la campagne britannique des Malouines.

Par ailleurs cette immensité impose une capacité d’information/Intelligence, omnidirectionnelle et permanente. Cette information est essentielle pour une analyse complète et évolutive de la situation, déjà recommandée par Sun Tse pour les mêmes raisons d’immensité et d’hétérogénéité de la Chine du Ve siècle avant J.C.[2] Cette analyse continue est à la base de la réussite ou l’échec d’un projet.

A la base il y a un considérable travail à faire sur le Temps, temps pluriel, celui de la mer, celui de l’Autre ou des autres, le sien propre et celui des siens, celui des matériels et équipements, celui de la logistique, celui de l’information etc. impliquant une double exigence d’anticipation et d’innovations technologiques, tactiques et opérationnelles. L’Océan a le temps et favorise la permanence en même temps que la mobilité. Pour cela il faut privilégier les manœuvres de faible énergie, favorisant les surprises avec continuité de la recherche de l’information et de capacité d’action instantanée. Fondée sur une double approche spatio-temporelle, le long terme avec la durée de la navigation et l’immédiat « avec » les éléments, quels qu’ils soient, qu’il faut apprendre à connaître, avec qui il faut savoir ruser, et devant qui il faut savoir s’incliner si nécessaire. Cela donne au marin une tournure d’esprit proche de certaines écoles de l’Orient extrême. C’est pourquoi l’océan est le lieu de prédilection des manœuvres indirectes. Fille de Sun Tse et des grandes nations maritimes, la victoire sur un espace immense s’obtient en « faisant peser sur l’Autre, l’exercice d’une menace silencieuse sur un vaste désert inconnu... où il n’y a ni front ni arrière... où ce que l’on va chercher ce n’est pas un point faible ou un point fort, mais celui le plus mal défendu que l’on frappera sans pitié » (Lawrence), meilleure illustration des principes d’Incertitude et de Foudroyance. Elle nécessite l’invention de procédés multiples et exige une attention d’autant plus fine sur les mesures anti-surprise et anti-hasard car l’hétérogénéité sert aussi l’Autre.

Lieu idéal pour les stratégies indirectes et les surprises de toute nature, seul un ensemble de moyens complémentaires s’appuyant les uns les autres peut répondre à l’immensité et aux hétérogénéités de l’océan. C’est la notion de dispositif ou Task Force, « un corps vivant et pensant, capable d’adaptation continue, de présence comme de métamorphose, et de réaction foudroyante, dont les caractéristiques essentielles sont l’intelligence et la mobilité. Il accélère et manifeste l’énergie de l’ensemble des moyens complémentaires nécessaires de toute nature, énergie tenant à la cohérence et aux liaisons de ses points forts, elles-mêmes fonction d’une exacte appréciation de leurs« distances » , distances multiples: physique, technologique, comportementale, financière, culturelle, psychologique... » où les systèmes pyramidaux sont subordonnés chaque fois que nécessaire au profit de la transversalité. Cela implique la délégation, en tant qu’ouverture d’un espace de liberté pour le ou les subordonnés, à tout niveau, et le commandement par veto sauf à immobiliser rapidement toute la chaîne de décision et d’exécution. La responsabilité finale reste toujours l’apanage d’un seul aux qualités de synthèse, de décision et de résolution, indispensables pour tout patron qu’il soit militaire, entrepreneur ou politicien.

C’est, semble-t-il, ce qui a manqué aux Américains en Irak malgré leur brillante démonstration militaire. Toutes choses égales par ailleurs il leur aurait fallu sur place l’équivalent d’un Lyautey et à la tête de leur pays un homme d’État qui dans les conditions du moment ne se serait peut-être pas lancé dans cette aventure dans ces conditions. Ajoutons le fait que les marins ont toujours compris qu’ils n’avaient pas de pouvoir de prédation comme les armées terrestres. Si les marines pouvaient participer d’opérations menées avec ces dernières seuls les Britanniques, après quelques siècles de désillusions, ont compris que « l’armée de Terre est seulement le boulet craché par la Royal Navy » et que ce boulet se retirera une fois obtenu le but de son envoi. Leur campagne contre Napoléon Ier en est exemplaire. C’est pourquoi les politiciens peuvent dormir tranquilles.

Ce qui s’acquiert et se développe dans ce contexte général, c’est une mentalité océane que l’on trouve chez les peuples de l’Europe du Nord et du monde anglo-saxon (sea minded), mentalité qui « prend en compte une vision globale permettant de dominer les hétérogénéités, ne cherche pas les conquêtes inutiles mais le contrôle continu, souple et intelligent des flux de toute nature qui parcourent l’océan ».[3

C’est ce qu’avaient compris les Grecs avec leurs cités filles pour construire leur empire commercial en Méditerranée et évidemment les Britanniques, s’emparant de toutes les positions clés du commerce international par des OPA guerrières sur leurs premiers conquérants, Espagnols, Portugais et même Français, et en le proclamant sans fard : « Votre flotte et votre commerce sont si étroitement liés et ont une telle influence l’un sur l’autre qu’ils ne peuvent être séparés. Votre commerce est la mère et la nourrice de vos marins ; vos marins sont la vie de votre flotte ; et votre flotte est la sécurité et la protection de votre commerce. Tous deux réunis sont la richesse, la force, la sécurité et la gloire de la Grande Bretagne » Lord Haversham, il y a deux siècles devant le Parlement britannique. Cette situation parviendra à son summum à la fin de la guerre de Sept ans en 1763 mais sans anticiper que seules quelques années la séparent alors de la révolte de son enfant qui, à son tour, va dominer le monde par l’océan: les États-Unis d’Amérique… « Notre nation est convaincue de la nécessité où elle est de prendre sa part de l’occupation des océans. Des habitudes anciennement contractées la portent à exiger que les mers demeurent ouvertes aux activités de notre nation et que l’on suive la ligne de politique la plus propre à lui assurer l’usage aussi complet de cet élément... Je pense que nous devons nous attacher, même au prix d’une guerre certaine, à maintenir nos concitoyens sur le pied de l’égalité la plus parfaite dans tout ce qui est relatif au transport des marchandises, au droit de pêche et à tous les autres usages de la mer ».[4]

A partir de ces situations et des conflits qu’elles provoquaient se sont élaborées diverses théories stratégiques, tandis que les moyens maritimes militaires connaissaient une véritable explosion avec l’aviation embarquée, la propulsion nucléaire et l’accès à l’Espace avec d’immenses conséquences sur la politique des États concernés et sur la composition de leurs flottes. C’est ce qui manque depuis des décennies à certains pays européens dont la France qui n’arrivent pas à croire que tout a changé, que les mauvaises recettes du XIXe siècle n’ont plus d’application désormais et que devant les déconvenues des citoyens il ne serait peut-être pas inutile d’observer ce que font les pays d’esprit maritime et comment travaillent les marins…

Un monde océanique

Regroupés en îles et archipels de diverses natures et finalités, avec une explosion du nombre d’États indépendants et d’énormes mouvements de populations, toutes nos activités personnelles comme collectives ont désormais bien des caractéristiques océaniques: la dimension mondiale, internationale, se glissant partout, faisant fi des lois, frontières et règlements, mêmes phénomènes de vagues, courants, dangers, vents, tempêtes, marées, naufrages, etc. et si leur vocabulaire est de plus en plus emprunté au vocabulaire maritime, c’est parce que leurs acteurs vivent une obligation de mobilité, de permanence, d’information et de communication et de capacité de décision qui caractérisent depuis longtemps la conduite des navires. Nul n’imagine des vaisseaux stoppés au milieu des océans, se contentant de vivre en autarcie. C’est désormais la situation de toute entreprise, comme de toute société … au cours de leurs inévitables trajets et rencontres de toute nature sur une planète fermée. Nous sommes sur un Vaisseau-Terre, unique et solitaire dans l’Espace, éclaté en organismes, systèmes et organisations de toute nature, de plus en plus nombreux et de plus en plus complexes où domine l’hétérogénéité dans tous les domaines, y compris en chaque pays. Cela va depuis les 5600 peuples-nations dénombrés par l’Unesco jusqu’aux religions et idéologies en passant par tous les régimes politiques, économiques, culturels, financiers, etc. Nous sommes des « marins malgré nous » aux prises avec un affrontement-basculement entre deux grandes tendances : celle qui depuis des millénaires d’histoire humaine est pour une très large part le monde du Hard, essentiellement masculin, encore présent sur la majorité de la planète. C’est, théorisé par Clausewitz, le désir de l’ordre local ou mondial avec ses drames épouvantables existant encore aujourd’hui en trop de lieux, particulièrement dans l’aire des Islams, celle qui, surtout de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale européenne, se manifeste grâce à un fantastique développement scientifique dans le flou, l’incertain, l’immédiateté, la qualité, l’information tout azimut, la mobilité, les déplacements de toute espèce… et l’enfermement spatial. C’est celle de la pirogue-communication entre ces multiples archipels de toute espèce. Nous évoluons vers une planète du Soft où la part féminine ne cessera de monter, planète où se pose de plus en plus la question de l’identité. « A une conception de l’identité vécue comme fixe et sécurisante dans son histoire (naissance, argent, diplôme, fonction, guerre, clergé, pays...) se substitue progressivement, (et les immigrations l’accéléreront tous les jours), une identité comme construction sociale, personnelle et collective, en évolution constante faisant interagir les racines avec les choix pour demain ».[5]

Face à cette situation totalement différente de celle des siècles passés on constate un trouble de plus en plus grand des décideurs politiques face aux réactions de leurs peuples comme le remarquait le professeur Genovès au forum du futur à Tokyo en Décembre 1997 : « Nous sommes comme des drogués en état de manque, par suite de la disparition de la conquête physique qui nous a faits ce que nous sommes depuis les origines », entraînant pour les États des comportements de plus en plus étranges, par difficulté, refus ou incapacité de comprendre cette profonde mutation. Nous sommes désormais sur une Terre-Océane où la situation stratégique mondiale autrefois qualifiée Puissance de Mer/Puissance de Terre évolue à un degré bien plus complexe vers une situation où la maîtrise de l’Espace a au moins autant sinon plus d’importance que l’arme nucléaire. Aussi pour se saisir globalement de l’avenir des personnes, des entreprises et des États, il faut des approches différentes de celles du XXe siècle toujours en cours et il appartient aux théoriciens de pencher sur ce nouveau paradigme pour tenter d’en faire jaillir des règles et propositions acceptables par l’ensemble des peuples. Ce devrait être le travail de l’ONU ou au moins de l’Union Européenne.

Nos grandes entreprises et bien de nos PME l’ont compris et c’est pourquoi elles naviguent de mieux en mieux sur la mondialisation commerciale et financière. La plupart ont étudié et adapté la notion de Task Force, donnant mobilité et efficacité à leurs personnels suivant la ou les questions traitées. Elles y ont trouvé ce qui fait l’intérêt des dispositifs marins: capacité de mobilité, de rapidité de préparation et d’exécution par transversalité, facilité de concentration de moyens complémentaires sur un objectif déterminé, changement de Task Force, donc d’objectif, avec d’autres moyens une fois le premier atteint, souplesse d’emploi considérable... et le meilleur système anti-bureaucratie facilitant la réactivité la plus efficace et la plus immédiate à tout ce qui peut se présenter de non prévu ou non envisagé. Plus l’entreprise est une entreprise archipel exerçant en plusieurs régions ou plusieurs pays sous des lois et des médias très différents, et plus ce système répond à ce que l’on appelle sous sa dénomination complète, une « gouvernance » adaptée qui ne peut être évidemment limitée à la finance. Cela impose une mobilité et une formation de leur personnel, fonction des missions du moment. De même elles ont adopté depuis longtemps des fonctionnements en réseaux que les gouvernements continentaux les plus centralisés ont beaucoup de mal à admettre avec les pertes d’efficacité correspondantes.

La France en est la plus frappée. Alors que ce pays dispose de multiples facteurs favorables : ouverture sur la mer, armement et centrales nucléaires, grandes entreprises de niveau mondial, agriculture encore première en Europe, etc. sa construction par l’épée terrestre l’a privé de nombreuses possibilités. De son ignorance des mouvements du monde citons quelques exemples. Au moment où ses ingénieurs lui donnaient en 1850 avec la chauffe à vapeur pour navire la possibilité d’une avance considérable dans le commerce maritime, elle a subventionné la construction de voiliers jusqu’en 1919 à la différence de ses principaux concurrents… La construction de ses autoroutes est plus étonnante encore. Au lieu de partir des lieux de transfert de charge que sont les ports pour ensuite s’étendre à travers le territoire en l’enrichissant progressivement, elles sont parties de Paris vers Deauville puis la côte d’Azur, ce qui intéressant pour les vacances des Parisiens allait à l’encontre du développement des communications et du commerce intérieur comme extérieur du pays ainsi que de la décentralisation des entreprises. C’est comme cela qu’elle a terminé aujourd’hui par ce qu’elle aurait dû commencer il y a cinquante ans: l’autoroute dite des estuaires. Ce faisant elle s’est privée de ressources considérables, de centaines de milliers d’emplois, et d’autant de richesses commerciales nationales et internationales. Il en est de même des canaux et on peut trouver bien d’autres exemples où s’est ajouté chez les élites politiques une confusion entre l’esprit idéologique et la mentalité océane… « Depuis trop longtemps nos gouvernants, quels qu’ils soient, ont tourné le dos à la mer. Les Français sont des Terriens… et pourtant ils ont des côtes, ils ont des bateaux… Il me disait souvent qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi des bateaux pour s’amuser. Ce n’est pas ça la mer me disait-il… La France pour lui avait un rôle à jouer dans le monde à venir et ceci par la mer… ».[6] Il en est quasiment de même de l’Union européenne même si elle commence à le comprendre si l’on en juge cette déclaration d’un groupe de hauts fonctionnaires bruxellois: « Quand l’Europe se sera appropriée le territoire maritime, comme complément et contrepoids à sa partie centrale, on pourra ainsi sortir des logiques de centre et de périphéries pour entrer dans des logiques de puissance et de richesse multicentrées… Tous ces éléments conduisent à une option stratégique: à la dynamique tendancielle du territoire européen - une grande région centrale, des périphéries - substituer le développement des deux grands ensembles aujourd’hui jouables du fait de leur poids démographique équivalent : l’ensemble terrien central et l’ensemble maritime ».[7

Cela restera sans application si ces deux ensembles ne vivent pas la « mentalité océane » indispensable pour naviguer à travers tous les océans du monde moderne. Tant que nous ne le vivrons pas la Grande-Bretagne ne ralliera jamais sur le fond cette Union Européenne. La mythologie grecque indique ce qu’est cet esprit océanique. Zeus obtient le pouvoir sur l’ensemble des dieux et des hommes seulement le jour où, après avoir gagné grâce à elle son combat contre les autres dieux, il s’est incorporé, en l’avalant, « Métis » sa première épouse la fille d’Océan, la mère d’Athena qui fera la gloire de l’empire commercial et culturel des Grecs…[8] « Métis, c’est une forme d’intelligence et de pensée, un mode de connaître. Elle implique un ensemble complexe mais très cohérent d’attitudes mentales, de comportements intellectuels, qui combinent le flair, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise. Elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes, et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure ni au calcul exact ni au raisonnement rigoureux ».[9] Métis, c’est l’essence même de l’Océan. Comme telle elle s’adapte particulièrement au monde de l’hétérogénéité et comme déesse elle doit nous rendre fou de désir… Ce serait le meilleur service que nous rendrait l’Océan que de nous y faire succomber. Saurons-nous plonger dans ce désir d’océan pour avancer vers notre avenir comme les Grecs ont su le faire sur leur petite Méditerranée ? C’est ce que, souhaitait Régis Debray : « Si l’Europe ne veut pas être commandée elle devra s’habituer à penser en île, donc à penser Large, contre soi... Alors qu’il s’agisse de l’Europe ou de la France: prévoyance ou somnolence! Courage ou sondage! Volonté ou laisser aller... ? »

Penser la Terre-Océane n’est pas seulement une chance pour ceux qui s’y déploient, c’est désormais un impératif pour tous mais elle doit se penser globalement, sans s’enfermer dans un ordre ou toute autre construction jacobine. Il faut changer radicalement nos habitudes hiérarchiques surtout lorsqu’elles sont instituées à vie dès l’acquisition d’un diplôme, le monde actuel ne vit plus comme cela du moins dans les pays développés. Il faut modifier drastiquement nos habitudes administratives et redonner le goût du risque, de l’audace et de la responsabilité. Mais plus encore il faut changer la nature et le sérieux des partis politiques en même temps qu’une sélection plus sévère de leurs membres. Tout est mouvement et il faut « Penser l’Océan pluriel » avec ses multiples avatars pour acquérir la mentalité et les pratiques océanes indispensables dans le monde d’aujourd’hui. Si les gouvernements doivent contrôler que les libertés qui en découleront n’entraînent pas de désordres ou de conflits exagérés et veiller à ce que les réseaux correspondants ne deviennent pas des pieuvres dangereuses, ils doivent se concentrer sur les véritables fonctions régaliennes et non pas les étendre à toutes les activités d’une société. Il n’est pas suffisant de le proclamer car sans volonté continue d’Agir (pensée et action) on reste poète ou idéologue… Ce fut trop longtemps l’attitude des pays européens. Désir et Réalisme ! Sur cette planète océane, dans tout ce qu’elle nous propose, c’est ce qu’il faut faire avec courage et obstination, car tous les pays du monde seront obligés d’y venir non sans souffrances, révolutions et drames d’autant plus douloureux qu’ils n’auraient ni accepté ni intégré cette mutation de notre planète! Nous sommes dans l’espace du flou et de l’hétérogène il faut inventer une nouvelle navigation.

Ce qui est le plus difficile aujourd’hui est non seulement d’accepter mais de dominer le mouvement permanent qui nous emporte souvent à contre cœur, contre nos habitudes, certitudes, idéologies, utopies… et, suivant les pays, les conforts de situations acquises depuis plus ou moins longtemps. Cela entraîne une véritable infirmité décisionnelle et organisationnelle car de plus en plus décalés avec les nécessités temporelles et celles de l’Intelligence, nous avons le plus grand mal à concevoir de véritables Projets et à manifester la « résolution » pour les mettre en œuvre. Cela entraîne soit la paralysie soit des foucades pouvant être dangereuses par leurs conséquences. Limitées dans le monde des affaires tenu à des résultats concrets immédiats, les chefs d’entreprises l’ont dans l’ensemble mieux compris à l’heure actuelle, comme dans celui des militaires chargés d’exécuter au mieux les ordres des Politiques. C’est dans celui de la « Politique » que cette infirmité se manifeste avec le plus de dommages. Agir sans savoir « pour quoi » a souvent conduit au désastre, souvenons-nous de la Première Guerre Mondiale et de bien des initiatives américaines au Moyen Orient depuis. Laissons Clausewitz s’éloigner dans le lointain des horreurs des affrontements brutaux directs montant inexorablement vers d’immenses destructions, sous prétexte d’ordre mondial à maintenir et méditons plutôt les leçons de tous ceux, Grecs anciens, Hébreux, Chinois... qui proposent des solutions astucieuses à l’Agir, sa pensée, sa préparation et son exécution sur des terrains hétérogènes comme le sera de plus en plus notre planète-archipel.[10] Il est urgent que la formation des futurs cadres dans les pays européens soit centrée sur les capacités humaines, intellectuelles et de Résolution, nécessaires. C’est plus urgent encore pour les hommes politiques et les dirigeants de trop d’organismes divers qui n’ont à la bouche que des mots et des attitudes de guerre ou de combat, manifestant l’incapacité de dépasser le XXe siècle et empêchant l’Action nécessaire au XXIe siècle celle qui ordonnée au bien commun permettra d’avancer vers l’avenir au moindre prix humain et matériel, ce qui ne veut pas dire que les conflits disparaîtront par miracle mais que l’on y perdra moins de temps, moins de richesses, moins de drames humains, et moins de possibilités d’avenir.

Dans l’immédiat, il y a un considérable travail à faire pour changer de mentalité et abandonner définitivement une pyramide, devenue paralysante comme l’armure de Saül face à David, pour prendre le Large avec une Pensée et des dispositifs d’esprit océanique. Immense travail, immense effort! Espérons que petit à petit, sous la conduite de véritables et nouveaux stratèges, hommes de réflexion, de synthèse et d’audace, les différents pays de la Planète-océane, au premier rang desquels la France et l’Union européenne, sauront s’en persuader et se pénétrer de cet esprit. L’Europe possède dans sa jeunesse la pâte humaine nécessaire, mieux peut-être que bien d’autres régions du monde pour le moment. A nous de relever le défi et de trouver, au-delà de tous les discours, le chemin de la Pensée et de l’Action sur la Planète-Océane.

(*) Après avoir commandé l'École Supérieure de Guerre Navale et quitté la Marine, l'Amiral Labouérie s'est consacré à l'enseignement en Université et à des études de stratégie générale et de géopolitique. Élu à l'Académie de Marine, il a été notamment professeur à l'École de Guerre Économique, membre du comité stratégique de l'Institut de Locarn en Bretagne et est souvent intervenu dans diverses écoles et entreprises sur les questions de géopolitique et de stratégie.

Guy Labouérie

[1] Voir la série d'articles concernant "Les leçons de l’Océan: (1) le Projet" de Guy Labouérie (10 avril 2005).
[2] Voir "Les leçons de l'Océan: (5) Sun Tse et les leçons de l'Immense hétérogène" de Guy Labouérie (07 mai 2005).
[3] Voir "Penser la mer avec Midway" (05-11-2007) : Lors du colloque « Les Vendéens et la mer : de la grande pêche au Vendée Globe », organisé en septembre 2007 aux Sables-d’Olonne par Alain Gérard et l’équipe du "Centre vendéen de recherches historiques", le vice-amiral d'escadre Guy Labouérie (2S), membre de l'Académie de Marine et auteur de plusieurs ouvrages de référence a partagé avec son auditoire vendéen son "désir de mer" ancré au plus profond de lui. Son dernier livre, "Penser l'Océan avec Midway" est un nouvel acte de foi en faveur des richesses inexploitées ou mal exploitées de l'océan. NDLR
[4] Cf. Thomas Jefferson (Paris 1785).
[5] Cf. Michel Foucault.
[6] Cf. Jacqueline Tabarly – École Navale (1998).
[7] Euroland/Civiland : L’Europe au pays des merveilles (1998).
[8] Voir "Les leçons de l’Océan: (4) L’empire maritime des Grecs" de Guy Labouérie (30 avril 2005).
[9] Cf. Détienne et Vernant.
[10] Voir "Métis, fille d’Océan, où es-tu?" de Guy Labouérie (23.07.2013).

Chroniques de Guy Labouérie en 2014 :


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