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Les enjeux stratégiques De la nouvelle crise irakienne

Les enjeux stratégiques de la nouvelle crise irakienne…

par Richard Labévière

Source: Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 23 juin 2014.

Depuis le 9 juin, Da’ech (État islamique en Irak et au Levant/EIIL/ ou ISIS en anglais) contrôle la deuxième ville d’Irak - Mossoul - une grande partie de sa province Ninive et plusieurs secteurs des provinces voisines de Salaheddine (Tikrit), de Diyala et de Kirkouk.

Avec un peu de recul, les rouages et les objectifs de cette offensive apparaissent plus clairement.

Après plusieurs entretiens avec différents experts et acteurs régionaux quelques constats s'imposent et nous tenterons d'avancer quelques éléments déterminants de l’avenir de cette nouvelle crise.

Premier constat : Da’ech est une vitrine. Derrière ses barbus exaltés ressurgissent des unités entières de l’armée de Saddam Hussein, de nombreux cadres du Baath irakien et les grandes tribus sunnites du nord du pays.

Deuxième constat : entraînés par leurs officiers, quelque 45 000 hommes de la « nouvelle » armée irakienne ont fait défection en quelques heures, empochant plusieurs mois cumulés de solde… Selon des sources autorisées, les services de renseignement turcs et saoudiens - aidés par leurs homologues du Kurdistan d’Irak, ont procédé directement à cette distribution massive de fonds. En se dissociant de leurs cousins iraniens, syriens et turcs, ces derniers jouent désormais leur propre carte pétrolière avec l’aide d’Ankara, de Washington et de Tel-Aviv.

Troisième constat : la gestion désastreuse de Nouri al-Maliki, Premier ministre irakien depuis 2006, qui a marginalisé les minorités sunnites du pays tout en s'aliénant ses partenaires chi’ites et kurdes, a ouvert un boulevard à l’offensive « jihadiste ». Depuis longtemps, une fitna qui opposerait durablement les Sunnites aux « hérétiques » Chi’ites est un vieux rêve partagé par les néo-cons américains, les monarchies pétrolières wahhabites (sunnites) et les stratèges israéliens. En 1982, la célèbre note d’Odded Yinon - analyste du ministère des Affaires étrangères à Tel-Aviv -, préconise une casse des États nations arabes, une fragmentation territoriale et politique de ces États et une « re-tribalisation » du monde arabo-islamique. Ainsi, le cheikh Youssef al-Qardaoui - la trompette des Frères musulmans installée à Doha au Qatar -, pouvait prophétiser dernièrement l’avènement d’une « grande révolution sunnite » sur la chaîne de télévision Al-Jazeera.

Sur un plan géopolitique plus large, les visées stratégiques de cette opération poursuivent essentiellement trois objectifs :

1) Regagner en Irak le terrain perdu en Syrie : soutenues par les monarchies pétrolières, la Turquie, les États-Unis, les Européens et, dans une moindre mesure Israël, les différentes composantes de la rébellion syrienne cherchent ainsi à reprendre la main. Incapables de le faire sur les différents fronts syriens - où elles ne cessent d’essuyer des revers depuis plus d’une année -, plusieurs milliers d’hommes de ces factions jihadistes se sont redéployés dans le nord de l’Irak avec l’assistance de l’armée turque, des services occidentaux et des milices du Kurdistan d’Irak. En premier lieu Ankara, Riyad, de même que Washington et ses supplétifs européens veulent casser l’ « axe alaouito-chi’ite » - Iran, Irak, Syrie, Hezbollah libanais -, afin d’exorciser le péril d’un « croissant chi’ite » qui affole tellement le petit roi de Jordanie et les compagnies pétrolières américaines. En effet, celles-ci s’inquiètent beaucoup des négociations sur le dossier nucléaire iranien et de l’avancée de la normalisation Washington/Téhéran.

2) Renforcer la Turquie face à l’Iran et casser le mouvement national kurde : pour Washington, la Turquie reste le point d’appui principal de l’OTAN au Proche-Orient et le meilleur rempart contre une hégémonie iranienne, sinon chi’ite. L’offensive de Da’ech permet ainsi la formation d’un croissant sunnite du sud, sud-est de l’Irak remontant jusqu’au nord, à la frontière iranienne. A terme, l’Iran ne pourra pas ne pas intervenir militairement contre cette menace… Dernièrement, les services spéciaux d’Ankara ont aidé (à reculons) à la libération de quatre journalistes français aux mains de factions jihadistes qu’ils soutiennent depuis l’été 2011. En retour, ils ont exigé de leurs homologues français les éléments en leur possession sur le PKK de Turquie et le PYD (Kurdes de Syrie). Avec l’active complicité des Kurdes d’Irak (Mossoul (question : mais justement Mossoul est occupé par Da'ech maintenant, quel est l'intérêt des kurdes d'Irak?) et Kirkouk), qui ont quasiment fait sécession d’avec Bagdad, Ankara amplifie simultanément les divergences croissantes que ces derniers nourrissent avec les Kurdes d’Iran, de Syrie et de Turquie, cherchant ainsi à casser définitivement la revendication nationale commune qui s’exprime depuis longtemps dans ces quatre pays.

3) Garder la maîtrise des hydrocarbures : le Kurdistan autonome irakien a livré, vendredi dernier, sa première cargaison de pétrole en dépit des menaces de Bagdad d’engager des poursuites judiciaires à l’encontre de tout acquéreur. Un tanker - le SCF Altaï-, a accosté le 20 juin… dans le port israélien d’Ashkelon et a commencé dans la soirée à décharger sa cargaison. Faute d’accord avec Bagdad sur les meilleures conditions de vente de son pétrole, le gouvernement autonome kurde irakien entend exporter son pétrole directement, sans passer par le réseau d’oléoducs irakiens, en utilisant le port turc de Ceyhan. Le projet d’un nouveau tuyau concrétisera cette nouvelle route stratégique.

Désormais, comment l’offensive de Da’ech va-t-elle évoluer ?

La faiblesse de la réaction américaine est particulièrement symptomatique. Le déploiement du porte-avions George W. Bush accompagné de deux frégates lourdes USS Truxtun et USS Philippine Sea, toutes deux équipées de missiles de croisière, restera vraisemblablement symbolique. Conformément à sa nouvelle « doctrine » militaire,[2] le président Obama veut éviter des bombardements directs et toutes autres postures d’intervention conventionnelle au profit d’un déploiement de plusieurs dizaines de drones et de quelques 300 éléments des forces spéciales Navy Seals. Un état-major de renseignement dédié a, par ailleurs été constitué afin d’aider les forces armées irakiennes à contenir Dae’ch. Par conséquent, Washington a, délibérément laissé se débander l’armée irakienne pour affaiblir l’Iran, ses alliés syriens et libanais, tentant ainsi de conforter ses vieux alliés des monarchies pétrolières.

Toute proportion gardée, la situation du nord de l’Irak est assez comparable à celle qui prévaut désormais au Mali, sinon dans l’ensemble du Sahel. Dans l’immédiat, comme pour Bamako, la « communauté internationale » et a fortiori Washington ne peuvent se permettre de voir tomber une grande capitale aux mains de jihadistes improbables. Dans un second temps, une « zone grise » de non droit, contrôlée par des seigneurs de la guerre, des mafias et des sociétés militaires privées - à l’image de l’Afghanistan, de la Somalie et de la Libye -, connaîtra des accès de fièvre et des débordements terroristes comme ce fût dernièrement le cas au Liban avec l’attentat jihadiste de Dahr el-Baïdar qui ciblait le général chi’ite Abbas Ibrahim, directeur de la Sûreté générale libanaise.

Faut-il rappeler ici que ce nouveau désastre proche-oriental reste le pur produit de la guerre américano-britannique d’Irak déclenchée au printemps 2003 en contournant le Conseil de sécurité des Nations unies ! Aussitôt la prise de Bagdad effectuée, le proconsul américain Paul Bremer limogeait l’ensemble des cadres de l’armée irakienne ainsi que ceux du Baath, le principal appareil d’État structurant de ce grand pays…

Sur les plans politique et diplomatique, les Américains vont maintenant essayer de tordre le bras à Maliki pour qu’il forme un gouvernement d’union nationale, voire à le remplacer à la faveur d’un coup d’État. Leur savoir faire en la matière est reconnu depuis belle lurette… En attendant, cette nouvelle zone grise restera aux mains de Da’ech et de ses alliés,[3] constituant un nouveau débouché durable pour les différents équipements en provenance du complexe militaro-industriel américain. Et le prix du baril demeurera élevé, ce qui n’est pas pour déplaire aux pétroliers de la Maison Blanche et de Riyad…

De fait, aujourd’hui l’Irak est en situation de partition, démantelé en trois zones : celle du nord-est contrôlée par Da’ech ; celle du Kurdistan d’Irak quasiment indépendante et celle de Bagdad englobant le sud du pays restant sous l’administration improbable de Maliki et de son futur gouvernement d’union nationale. La fragmentation d’Odded Yinon est au travail…

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Voir "Les sept piliers de la faiblesse ou la « non doctrine » militaire d’Obama…" (11-06-2014).
[3] Voir "Irak: de quoi Dah’ech (ISIS) est-il le nom ?" de René Naba sur esprit@corsaire.com (19-06-24).

Chroniques de Richard Labévière en 2014 


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