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Levez les sanctions contre le Soudan !

par Richard Labévière

Source: Esprit@corsaire.com.[1] Paris, le 9 juillet 2014.

Le Soudan a, certainement payé très cher les bouffonneries du docteur Hassan al-Tourabi.[2] En avril 1991, alors qu’il dirige le Front national islamique (FNI), le « bon docteur » réunit, pour la première fois, des délégations islamistes des trois continents : Afrique, Asie, Europe. L’objectif est de « défier l’Occident tyrannique » en s’inspirant des préceptes de Saïd Qotb, la référence majeure de la plupart des groupes islamistes armés. Au début des années 90, le Soudan accueille Oussama Ben Laden qui vient de rompre avec le roi Fahd d’Arabie, celui-ci préférant confier la défense de la monarchie pétrolière wahhabite aux forces américaines plutôt qu’aux des activistes « Afghans » d’Al-Qaïda.

Mais dans la nouvelle donne de l’après guerre froide qui se met alors en place, Khartoum comprend qu’il n’a aucun intérêt à devenir la plaque tournante du terrorisme international. Le 14 août 1994, les services soudanais livrent à leurs homologues français le terroriste Carlos. Les Américains, qui cherchaient eux aussi à mettre la main sur « Le Chacal », sont furieux. Pour corriger cet écart de souveraineté, Khartoum pense bien faire en se proposant de remettre Ben Laden aux services américains… Mais, curieusement, l’Oncle Sam n’en veut pas ! Évidemment, cet ancien allié pourrait s’avérer très encombrant s’il se mettait à raconter comment il a bénéficié des aides et appuis américains, saoudiens et pakistanais depuis… 1979 alors qu’il représentait l’entreprise familiale de BTP à Istanbul ! Toujours est-il que Khartoum n’est guère remercié de ces différents efforts de coopération dans le cadre la lutte antiterroriste planétaire qu’anime Washington. Mais, aux yeux du Département d’État, son péché originel est plus grave encore. Regorgeant de pétrole (découvert par la major Chevron) et de minerais stratégiques, Khartoum décide, en effet d’en confier l’exploitation à… la Chine.

Crime de lèse-majesté inconcevable pour les pétroliers de la Maison Blanche et du Pentagone ! Ces derniers n’auront de cesse de faire payer au Soudan cette nouvelle affirmation de souveraineté nationale. Avec l’aide de Tel-Aviv, qui développe ses points d’appuis stratégiques en mer Rouge, en Afrique de l’Est et du Sud depuis la guerre de juin 67, Washington va attiser les crises récurrentes qui opposent le Sud et le Nord du Soudan, depuis l’indépendance de 1955. Là encore, Khartoum va pourtant faire preuve de bonne volonté et de responsabilité politique en acceptant toutes les exigences de la « communauté internationale » qui aboutiront à la « séparation ».[3] Le Soudan accepte ainsi d’être amputé du tiers de son territoire et de sa population ainsi que de la moitié de ses ressources pétrolières. Mais, aux yeux de Washington, ce n’est toujours suffisant ! Alors qu’ils s’étaient engagés à lever leurs sanctions qui handicapent lourdement l’industrie, l’agriculture, les transports, l’éducation, la santé et, en définitive la population soudanaise, les États-Unis renforcent le blocus international et encouragent la poursuite de plusieurs rébellions armées afin de parachever la partition du pays. A partir du nouveau Soudan du Sud, les services américains et israéliens continuent à encourager de nouveaux mouvements sécessionnistes dans les régions frontalières du Nil bleu et du Kordofan du Sud, ainsi qu’au Darfour, devenu la cause emblématique de tous les « idiots utiles » au début des années 2000.

En 2004 plus précisément, soit sept ans avant la « séparation », le mouvement Save Darfur regroupe une centaine d’associations et d’ONG (essentiellement des officines religieuses, en particulier juives et évangéliques) pour dénoncer « génocide », « crimes contre l’humanité », etc. Les mêmes, qui prônent une intervention armée, récoltent des millions de dollars qui ne parviendront jamais aux victimes des luttes tribales meurtrières qui ensanglantent le Darfour. George Clooney - le BHL d’Hollywood reconverti dans la vente du café express - en fait des tonnes. Cette tête à claques qu’on va retrouver, bras dessus/bras dessous avec les néo-nazis d’Ukraine prend la tête de cette campagne de lobbying mondial qui aboutira à l’inculpation du président Omar el-Béchir par la Cour pénale internationale (CPI), vite recadrée par l’Union africaine qui ne reconnaît pas cette décision unilatérale.

Aujourd’hui, le Tchad ne soutient plus les rebellions du Darfour où la situation est en voie d’apaisement. Mais avec le soutien continu de l’Ouganda et du nouveau Soudan du Sud - lui-même en proie à des combats internes très meurtriers pour le contrôle du pétrole -, quelques milliers d’activistes sont toujours sanctuarisés dans le djebel Marra, un massif montagneux de quelques 20 000 km2 (Darfour du Nord). Inlassablement, avec le soutien actif de Tel-Aviv et de Londres, Washington poursuit son entreprise de dépeçage du Soudan au nom des « droits de l’homme » et de la « démocratie », alors qu’il s’agit de mettre la main sur les richesses naturelles de cette véritable caverne d’Ali Baba de l’Afrique…

Dans ses mémoires intitulés « Gagner les guerres modernes », le général Wesley Clark rapporte des propos qui lui ont été tenus, peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001, par un officier général du Pentagone. Se référant aux préparatifs d’une action militaire contre le régime de Saddam Hussein, plus d’un an avant qu’elle ne soit déclenchée et alors que la question n’est même pas inscrite à l’agenda des Nations unies, ce haut responsable de l’armée américaine reconnaît qu’il y a bien un nid d’anguilles sous roche : « Oui, nous sommes toujours en route vers l’Irak, mais il y a bien plus. Une intervention contre Bagdad a été discutée dans le cadre d’un plan plus général de campagne contre sept pays : l’Irak bien sûr, mais aussi la Syrie, le Liban, la Libye, l’Iran, la Somalie et… le Soudan ».

En conclusion de son ouvrage magistral,[4] que bien sûr les journalistes parisiens n’ont pas eu le temps de lire, l’ancien ambassadeur de France à Khartoum Michel Raimbaud écrit : « le Soudan, pour sa part, aurait tout intérêt à ne pas se faire trop d’illusions sur les intentions de Washington à son égard. Il est évident que l’Empire a un compte à régler avec Khartoum et qu’il ne saurait se satisfaire du premier versement. C’est la raison pour laquelle les administrations successives (Bush père, Clinton, Bush fils et Obama) maintiennent ou accentuent les pressions sur un gouvernement qui n’en peut mais. A ce stade, il convient déjà d’engranger le bénéfice des mesures accumulées depuis près de vingt ans, à commencer par ce dividende très gratifiant qu’est la sécession du Soudan du Sud ».

Mais, ni Washington, ni Tel-Aviv, ni Londres, ni Paris - qui s’empressaient autour du nouveau maître du Soudan du Sud Salva Kir, l’homme qui dort avec son chapeau de cow-boy offert par Georges Bush -, n’avaient prévu l’implosion du nouveau micro-État pétrolier. Comme le Kosovo, État mafieux financé par les subsides européens, cette création occidentale, qui devait s’imposer comme une vitrine africaine du libéralisme économique, de la « démocratie » et tout le tralala, est en passe de répéter le cauchemar libyen : celui de la loi des seigneurs de la guerre, des chefs mafieux et des affairistes occidentaux. Face à ce brillant résultat, les chancelleries occidentales auraient maintenant tout intérêt à soutenir le processus de dialogue national courageusement initié par les autorités de Khartoum et à lever des sanctions iniques frappant, en premier lieu, la population soudaine. Rien n’est moins sûr…

(*) Richard Labévière est rédacteur en chef d'Esprit@corsaire.

[1] espritcors@ire, lancé le 18 juin 2012, est un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Ils partagent les mêmes valeurs et les mêmes objectifs: déchiffrer, produire et diffuser de l’information sur ces sujets dans un cadre pluraliste, un esprit de liberté, une optique de débat.
[2] Hassan Abdallah al-Tourabi, né en 1932 à Kassala, est un responsable politique et religieux soudanais, membre de la Confrérie des Frères musulmans. En décembre 1999, il essaie d'évincer le général Omar el-Béchir du pouvoir mais sa tentative échoue et le parlement est dissous. En mars 2004, Tourabi est emprisonné pour une tentative de coup d'État. Le 30 juin 2005, le président Omar el-Béchir, pour fêter le 16e anniversaire de son arrivée au pouvoir, libère tous les prisonniers politiques soudanais, y compris Hassan al-Tourabi.
[3] À la suite du référendum d'autodétermination organisé du 9 au 15 janvier 2011, le Soudan du Sud a fait sécession de la République du Soudan le 9 juillet 2011.
[4] Michel Raimbaud : Le Soudan dans tous ses états – L’espace soudanais à l’épreuve du temps. Éditions Karthala, octobre 2012.


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