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L'affaire Mayotte

Par Guy Labouérie.(*) Brest, le 27 juillet 2014.© 

Il y a quelques jours le marigot parisien fut en émoi! Un deuxième couteau, au retour d’une visite à Mayotte suggérait que l’on revoie sur le fond l’attribution automatique de la nationalité française dans cette île compte tenu du nombre de plus en plus considérable d’immigrés clandestins qui mettent à mal l’économie et les finances de cette île si lointaine. C’est tout juste si certains commentateurs n’ont pas crié que la République était en danger, ses lois bafouées et que le Conseil Constitutionnel devait être saisi pour condamner l’imprudent. Derrière cette agitation parisienne s’est en réalité manifestée une immense ignorance sur laquelle on peut tenter d’apporter quelques lueurs.

« Qui se met à penser devient hérétique … » (Bossuet) -- Guy Labouérie à Porspoder.

Islamisées aux environs du Xe siècle les quatre îles constituant l’archipel - Anjouan, Mayotte, Mohéli et la Grande Comores - s’étaient constituées en sultanats indépendants. Mayotte était régulièrement razziée par les autres îles, particulièrement Anjouan, qui venaient chaque année y chercher des jeunes filles enlevées dès que pubères et des noix de cocos ! En 1843 la population mahoraise demande la protection de la France pour faire cesser ce trafic des femmes, tandis qu’un protectorat officiel sera accordée en 1886. Les trois autres îles suivront. Après plusieurs évolutions dans le statut de ces îles dont la France ne s’occupe guère , le souhait indépendantiste se répand mais est mis en veilleuse à la suite des massacres d’Arabes à Zanzibar:

Les événements de Zanzibar, massacre des “arabes” par des descendants d’esclaves noirs,[2] dont les habitants des Comores se sentaient proches, ont beaucoup marqué ces derniers et alors qu’ils ne se cachent pas d’avoir été indépendantistes, ils se découvrent depuis profrançais, alors qu’ils nous en avaient toujours voulu de notre intervention à Mayotte qui avaient ruiné leurs sultanats. Mais cela va-t-il durer? D’où et comment s’est fait le peuplement des Comores par des arabes musulmans que l’on ne rencontre pas à Madagascar, pourtant si proche. Sont-ils les descendants des Omanais qui dès le début de l’ère chrétienne se sont livrés à l’esclavage des Noirs ? Et seraient-ils venus de Zanzibar, capitale de tous ces trafics? (lettre du 23.08.1964)” La population quant à elle vit comme elle le peut. Si l’Ylang Ylang est toujours une des richesses de la Grande Comore, c’est à peu près la seule et Mayotte ne peut plus compter depuis longtemps sur le coprah. Aussi tout cet archipel vit-il, ou plutôt survit-il, dans une certaine misère.

Quelle misère ici où les gens sont gentils comme tout mais vivent à quinze ou vingt dans une pièce unique d’où sont exclus les garçons pubères qui se construisent leur propre case avec comme seule activité de manger bananes, manioc et poissons sans aucun avenir prévisible en tant que tel !” Les restes des grandes propriétés montrent à quel point le manque de jugement et de courage de la classe dirigeante française à Paris a condamné tous ces gens à la misère alors qu’avec l’encadrement français le pays se développait et allait beaucoup mieux! Merci les intellos de salon! (25.08.1964) Toutefois les dirigeants locaux obtiennent la tenue d’un référendum sur l’indépendance en 1974 auquel l’ensemble des Comoriens répondent par un “oui” massif (plus de 90%) mais que Mayotte refuse à plus de 60%. Ce refus est essentiellement l’œuvre des femmes dont la mémoire a gardé le souvenir des rafles de filles mahoraises par les autres Comoriens et qui ne veulent pas que cela recommence. Après proclamation unilatérale de l’Indépendance à la suite de ce référendum (06.07.1975), la France reconnaît alors l’indépendance des trois autres îles au mois de décembre mais disjoint le cas de Mayotte, attitude assez étonnante du président français, d’autant que Mayotte est l’île la moins peuplée. Cela nous vaut une protestation d’une centaine d’États pour atteinte à la souveraineté de l’État comorien. Au début de 1976, tout en promettant pour calmer la grogne internationale un nouveau référendum dans dix ans mais qui n’aura jamais lieu - ça anticipe de récentes déclarations sur un autre sujet! - il fait revoter Mayotte qui à plus de 90%, sous l’influence une fois encore des femmes, vote pour le maintien de l’île dans la République française. Au-delà de toutes raisons intéressantes comme la possibilité de mettre toute une flotte au mouillage dans son lagon - sans voir d’ailleurs à quelle finalité politique et stratégique cela pourrait correspondre - “On pourrait mettre toute la flotte française dans ce lagon”, ce qui fait rêver certains marins parisiens mais c’est oublier un peu vite que cela ne sert de rien s’il n’y a pas un ensemble d’infrastructures et de moyens logistiques considérables avec des ressources qui n’existent pas. On peut certes toujours rêver mais je crois cela tout à fait inutile voire dangereux si on encourage les politiciens dans cette voie” (16.07.1976). A moins de vouloir affirmer la présence française dans cette partie de l’océan indien face aux prétentions de l’Afrique du Sud et aux désordres éventuels à Madagascar... Il n’est pas sûr que le pouvoir ait réellement envisagé les conséquences à terme de ce choix coupant ces îles en deux entités différentes alors qu’il s’agit d’une même population aux habitudes de vie très particulières. C’était d’autant moins astucieux que la première ville comorienne en terme de population n’est autre que Marseille!

Comme en 1976 la situation matérielle de Mayotte et des Mahorais - de même que celle de l‘ensemble des Comores - était des plus rudimentaires et à peu près sans changement avec la situation de 1886 le gouvernement lança un plan de développement généreux qui ne pouvait que conforter les Mahorais et leurs élus dans ce rattachement qui en feraient les citoyens les plus riches de l’archipel, attirant inévitablement le reste de la population comorienne. C’est ce que remarquait un officier de Marine : “Les projets pour de gros investissements destinés à moderniser l’île sont en cours de discussion. On peut se demander si cela en vaut la peine et s’il ne vaudrait pas mieux “rendre” cette île à son archipel des Comores. La décision de Giscard dans cette affaire était peut-être généreuse... Politiquement elle est stupide et dispendieuse avec des difficultés nombreuses à prévoir quand les autres îles voudront une part du gâteau que nous allons leur offrir.” (18.09.1976)

Si Mayotte s’est mise à vivre dans le calme et le développement ce ne fut pas le cas des deux autres îles les plus importantes, tandis que Mohéli, dont les timbres faisaient rêver le philatélistes est laissée pratiquement pour compte alors que sa population comme dans les deux autres îles explose et que la poliomyélite y fait des ravages. Au-delà de divers mouvements politiques plus ou moins violents, ils se retrouvaient ensemble pour condamner cette partition que le Président Abdallah ne cessait de rappeler partout en faisant un grand numéro, très habituel paraît-il, sur ce que sont “les Comores, un mouton à trois pattes tant qu’elles n’auront pas récupéré Mayotte.” Ancien compagnon de Mitterrand à la FGDS, ancien sénateur français, il appelle l’Élysée pour montrer son importance et en même temps ne sait que faire pour être aimable... C’est touchant en même temps que l’on peut s’inquiéter de l’avenir de ces trois îles compte tenu d’une part de la présence de Mayotte, tentation permanente, comme autrefois mais maintenant pour sa richesse grâce à la France et d’autre part des tentatives de l’Afrique du Sud de s’y installer sous prétexte de “développement du tourisme, tandis que la contrebande avec le Mozambique bat son plein et que l’on ne sait pas trop ce que fabriquent à ses côtés des espèces d’aventuriers plus ou moins apatrides avec un fond français et plus ou moins dangereux” (12.09.1988). Il sera effectivement assassiné quelques mois plus tard.

Très vite, au fur et à mesure, qu’un certain progrès s’installait à Mayotte il y eut de plus en plus de Comoriens à venir non seulement tenter leur chance très exactement comme tous les immigrants illégaux le font en Europe, mais aggravé par les habitudes culturelles de ces populations. Aux Comores il y a polygamie et les familles de quinze voire vingt enfants ne sont pas rares. Toutefois, compensation ou équilibrage, ce sont les femmes qui sont propriétaires des maisons dont elles peuvent chasser les hommes. Aussi les Comoriens ont-ils largement compris l’intérêt de cette situation bizarre avec l’indépendance d’un côté et l’assistanat de l’autre en ayant une femme à Mayotte et une sur au moins une des autres îles, ce qui permet de profiter de tous les avantages des unes et des autres... Les plus malins ou les plus riches en ayant quatre comme prévu par le Coran, même s’ils sont loin d’en assumer les conditions! Il est certain que plus nous enrichissons Mayotte et plus la population comorienne qui ne cesse de croître et n’a pas de travail (personne ne sait exactement aujourd’hui combien ils sont.. de l’ordre de 500.000 habitants contre 200.000 à Mayotte dont plus de 60.000 clandestins!) a tendance à vouloir s’y rendre et c’est d’autant plus inquiétant que le droit du sol fait de leurs enfants des citoyens français et peut-être également des hommes grâce au mariage polygame toujours reconnu par la République aux Comores. On conçoit l’inquiétude locale des dirigeants face aux inextricables difficultés qui les assaillent de plus en plus. Les chiffres donnés dans la presse ces jours derniers sont sûrement exacts et il est bien qu’un représentant du gouvernement en ait pris conscience.

Le plus intéressant dans cette situation que nous avons nous-mêmes créée est le laboratoire in vivo que représente cette situation actuelle des Comores comme préfiguration de ce qui va se passer entre l’Union Européenne et l’ensemble afro-asiatique, si nous et l’Union Européenne ne nous décidons pas à proposer une nouvelle politique générale d’immigration comprenant un volet “naturalisation” sortant des sentiers battus du droit du sol et du droit du sans du XIXe siècle.[3] Il est très difficile de revenir en arrière car les “droits acquis” des Mahorais ne sont pas près d’être abandonnés volontairement... Ils ne sont pas Français pour rien! Toutefois avec un peu de courage politique cela ne devrait pas poser trop de difficultés dans la mesure où nous proposerions à l’ensemble des Comores un plan de développement à trente ans permettant de réunifier ce petit archipel en le tranquillisant et lui donnant un style de vie correspondant à sa culture et à l’ensemble de la situation locale dans cette partie de l’océan indien où évidemment la situation de la Réunion, bien que beaucoup plus ancienne, est encore plus déséquilibrante pour la zone sans aucun avantage pour la Métropole sinon des voix pour les élections!... Cela nous éviterait de plus d’être condamné régulièrement par l’OUA pour déni de démocratie en ayant refusé le résultat du référendum général sur l’indépendance. Cela ne réussirait qu’à la condition d’y associer étroitement les femmes de Mayotte et ne pas trop compter sur les politiciens hommes. On paye toujours ses erreurs de jugement et l’incapacité de réflexion à long terme en prenant en compte les données humaines, culturelles et historiques des questions posées. L’enfer peut être pavé de bonnes intentions, c’est ce que ne voient généralement pas nombre d’associations pleines de générosités irréfléchies. Si nous pouvons considérer que tout cela n’a pas d’importance pour un pays comme le nôtre qui peut se satisfaire d’entretenir quelques “danseuses” nous devrions plutôt réfléchir sur le fond, l’avenir qui attend les enfants de cet archipel, car même à Mayotte, malgré tout l’argent que nous y mettons, la jeunesse est loin d’y trouver les emplois qui lui permettraient de vivre dans la paix.

Guy Labouérie

(*) Après avoir commandé l'École Supérieure de Guerre Navale et quitté la Marine, l'Amiral Labouérie s'est consacré à l'enseignement en Université et à des études de stratégie générale et de géopolitique. Élu à l'Académie de Marine, il a été notamment professeur à l'École de Guerre Économique, membre du comité stratégique de l'Institut de Locarn en Bretagne et est souvent intervenu dans diverses écoles et entreprises sur les questions de géopolitique et de stratégie.

[1] Après avoir commandé l'École Supérieure de Guerre Navale et quitté la Marine, l'Amiral Labouérie s'est consacré à l'enseignement en Université et à des études de stratégie générale et de géopolitique. Élu à l'Académie de Marine, il a été notamment professeur à l'École de Guerre Économique, membre du comité stratégique de l'Institut de Locarn en Bretagne et est souvent intervenu dans diverses écoles et entreprises sur les questions de géopolitique et de stratégie
[2] Au début de l’année 1964, plusieurs milliers d’arabes furent tués sur les plages.
[3] « En matière de lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte en provenance des Comores, 2 236 migrants et 132 passeurs ont été interceptés.» Extrait de l'audition du chef d’état-major de la Marine, l’amiral Bernard Rogel, par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l'Assemblée Nationale, le mercredi 12 octobre 2011. Voir "Harmattan a amplement validé les grandes orientations capacitaires retenues pour la Marine".

Chroniques de Guy Labouérie en 2014 :


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