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Jihadistes irakiens

Jihadistes irakiens, réseaux sociaux et images

Dans un remarquable article sur l'Infostratégie,[1] François-Bernard Huyghe (*) avait résumé la nouvelle stratégie de la "Quatrième Guerre Mondiale" proclamée, la GWOT,[2] détaillant ses logiques : « l’ennemi est unique et absolu, la guerre est permanente, la planète est le champ de bataille.» « La guerre au terrorisme » en général et aux jihadistes en particulier, sans ennemi bien défini, est une guerre sans fin et sans victoire à attendre d'un côté comme de l'autre. De même qu'on imagine mal la reddition du dernier islamiste, on imagine encore plus mal l'établissement d'un califat à Washington... La doctrine stratégique chinoise, pour qui « la guerre sera désormais sans limites »[3] a fait des adeptes. Des guerres sans déclaration, sans début ni clôture des hostilités : « la guerre économique, l'offensive idéologique, le sabotage informatique, la déstabilisation politique pouvant se substituer aux missiles et aux canons ». Le champ de l'étude des violences armées est tellement "ouvert" aujourd'hui qu'on est bien loin de la polémologie "classique" inventée par Gaston Boutboul. François-Bernard Huyghe, auteur de nombreux ouvrages de référence sur tout ce qui touche à la guerre de l'information et spécialiste des médias et des techniques de communication, a concentré ses recherches sur "les rapports entre information, conflit et technologie". De la polémologie à "la médiologie", il n'y a qu'un pas qu'il a franchi. Ses recherches transdisciplinaires sur les stratégies de l'information s'appliquent en intelligence économique, en médiologie comme en polémologie. Mais s'il s'intéresse à la polémologie c'est « sous l'angle des voies et moyens du faire-croire», la "médiologie" présentant l'avantage de s'intéresser aux deux aspects de la guerre qui échappaient à la polémologie : la technologie et la symbolique. (Source) -- Paris, le 22 juin 2014.

Par François-Bernard Huyghe (*)

L'État Islamique d'Irak et du Levant (EIIL) à créé plusieurs surprises stratégiques. En dépit du conflit qui l'oppose à ce qui reste de la direction d'al Qaïda et à d'autres organisations sunnites, EIIL a bousculé l'armée irakienne à une vitesse de Blitzkrieg. Il a conquis le titre de groupe le plus attractif pour les jihadistes du monde en apparaissant comme un groupe de combat transnational féroce, discipliné et efficace. Accessoirement aussi fort riche et très doué pour la communication avec les médias les plus modernes. En ce domaine, leur premier atout est un certain sens de l'image choc.

Les photos et séquences d'exécutions de prisonniers ont fait le tour du monde. Suivant les spécialistes de la vérification de l'AFP munis de logiciels d'analyse des images, ces dernières ne seraient pas exactement truquées mais plutôt retouchées tantôt pour cloutée un visage ou faire disparaître une indication de lieu trop précise, tantôt pour bien faire ressortir la couleur du sang et dégager la vue sur les cadavres. Quant à leurs vidéos aux titres emphatiques comme "le choc des épées", elles sont montées comme des parodies de blockbusters américains, avec photos aériennes, ralentis d'explosions, bande son tonitruante.

Tout cela est-il nouveau? Pas vraiment si l'on se souvient que les cassettes d'otages occidentaux égorgés ou de soldats fusillés circulent en Irak depuis une dizaine d'années et il existait déjà des vidéos jihadistes tchétchènes, algériennes ou autres avant le onze septembre. Le registre est toujours le même : des prédications, des scènes d'entraînement de mouhadjidines et surtout des séquences bien sanglantes d'attentats réussis ou d'exécutions d'ennemis.. Elles sont destinées à remplir une fonction pédagogique en montrant le châtiment des ennemis de Dieu. Rappelons aussi l'existence d'une société de production proche d'al Qaïda, al Sahab, et la tradition des vidéos testaments de futurs martyrs qui se justifient face à la caméra la veille de se faire sauter.

Sur le fond, donc, EIIL n'a guère innové, sinon par un style encore plus outrancier. L'idée de base reste la même : en dépit des interdits religieux relatifs à l'image, celles-ci doivent être diffusées aussi largement que possible car elles montrent le triomphe des combattants de la foi et le sort qui attend leurs adversaires. C'est un raisonnement rigoureusement inverse de celui des occidentaux qui mettent le plus grand soin à éviter de montrer les morts qu'ils font et à maintenir la fiction de frappes chirurgicales ne faisant pas de morts visibles.

François-Bernard Huyghe

Là où EIIL se montre plus innovant, c'est sans doute en jouant le jeu des réseaux sociaux. Ses images sont relayées sur les réseaux sociaux et les tentatives de les censurer en coupant Facebook ou Twitter sur le territoire irakien n'ont fait que leur faire davantage de publicité et inciter les internautes à utiliser Psyphon et autres techniques de contournement de la censure. Là encore, les Irakiens ne sont pas les seuls jihadistes à utiliser Twitter, créant des comptes qui sont fermés rapidement et rouverts très vite sous un nom à peine différent pour recruter et défier leurs adversaires, mais cette fois les choses prennent une proportion considérable. Ainsi, EIIL aurait développé une application spécifique dénommée « l'aube de la bonne nouvelle » et ses partisans en Irak, en Syrie ou ailleurs ont bien compris l'usage du hashtags, de la citation et du référencement pour faire prédominer son discours sur celui de l'adversaire. Contrairement au discours à la mode au moment du printemps arabe, ce ne sont pas forcément des forces jeunes, démocratiques et composés de. Jeunes gens en T-shirts qui savent maîtriser les réseaux sociaux et amplifier leur pouvoir de contestation par la contagion. Entre les comptes des combattants, qui, très logiquement, se conduisent comme les gens de leur génération en tweetant ce qu'ils font et en cherchant le buzz, et celui des sympathisants enchantés de ces sources de documentation à recommander, les jihadistes réinventent une propagande et des actions psychologiques destinées à démoraliser l'adversaire, mais réadaptées aux possibilités du numérique et aux nouvelles lois de contagion au sein des réseaux sociaux.

(*) Docteur d'État en Sciences Politiques, François-Bernard Huyghe est Chercheur en Sciences de l'Information et de la Communication. Il enseigne notamment au Celsa Université Paris IV-Sorbonne, à Polytechnique, à l'École de guerre économique à Paris et sur le campus virtuel de l'Université de Limoges, à l'ICOMTEC (Pôle Information-Communication de l'IAE de Poitiers). Il est directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) où il a créé "l'Observatoire géostratégique de l'Information en ligne" et où il enseigne aussi. Réalisateur de télévision puis fonctionnaire international au secteur Culture Communication à l'Unesco de 1984 à 1987, François-Bernard Huyghe étudie médias et techniques de communication et transmission dans l'optique de la compétition et du conflit comme de la diffusion des croyances. Il est membre scientifique du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques.

François-Bernard Huyghe

[1] Voir "L'infostratégie" in European Security (03-05-2007).
[2] Voir "La Quatrième Guerre Mondiale (GWOT): guerre ingagnable, paix impensable" in European Security (20-03-2004).
[3] cf. Lang Qiai et Xiangzui Wang , La Guerre hors limites, Payot Rivages, 200
[4] Voir "Anthologie de textes sur la polémologie" de François-Bernard Huyghe (Été 2008).
[5] Voir "Terrorisme : tuer pour dire" in European Security (16-06-2014).

Autres publications :

  • Terrorismes Violence et propagande, Gallimard (Découvertes) 2011
  • Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire avec Alain Bauer, PUF, 2010
  • Maîtres du faire croire. De la propagande à l'influence Vuibert, 2008
  • La Route de la soie avec Edith Huyghe, Petite Bibliothèque Payot, 2006
  • Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Eyrolles, 2005
  • Quatrième guerre mondiale. Faire mourir et faire croire, Ed. du Rocher, collection L'art de la guerre, 2004
  • Les Routes du tapis avec E. Huyghe, Découvertes Gallimard, 2004
  • Écran/ennemi Terrorismes et guerres de l'information, Éditions 00h00.com, collection Stratégie, 2002
  • Les Coureurs d'épices, avec E. Huyghe, Petite Bibliothèque Payot 2002
  • L 'Ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination, P.U.F., collection Défense et défis nouveaux 2001
  • Images du monde, avec E. Huyghe, J.C. Lattès 1999
  • Histoire des secrets De la guerre du feu à l'Internet avec E. Huyghe, Hazan 2000
  • Les Experts ou l'art de se tromper de Jules Verne à Bill Gates Plon 1996
  • La Langue de coton, R. Laffont 1991
  • La Soft-idéologie, avec P. Barbès, R. Laffont, 1987

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