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Terrorisme

Terrorisme : nouvelles menaces, réponses globales et réalistes…

Le 22 septembre 2014, l’organisation « État Islamique » (Dae’ch) a lancé un appel aux musulmans du monde pour tuer, par n’importe quel moyen, des citoyens occidentaux, notamment les « méchants et sales Français », et des autres pays formant la coalition mise en place pour combattre Dae’ch en Irak et en Syrie. Les ressortissants français sont donc particulièrement visés. Paris, le 15 octobre 2014.

Jean-François Clair

Par Jean-François Clair (*)

Quelques jours plus tard, un guide de haute montagne, Hervé Gourdel, était capturé en Algérie (Kabylie) par une organisation jihadiste ( Jund el Khalifa ) se réclamant de l’organisation « État islamique ». Conformément au rituel codifié de la décapitation, le prisonnier était rapidement exécuté sous l’œil d’une caméra avant que la scène fut diffusée globalement par plusieurs sites Internet.

Par conséquent, la « menace » est parfaitement réelle. La proclamation d’une « fatwa » de ce genre n’est pas inédite, mais c’est la première fois que sa mise en pratique est aussi soudaine et systématique. Des ressortissants occidentaux, et particulièrement des citoyens français ont déjà été assassinés dans des pays musulmans, mais par des individus exaltés et souvent en dehors de tout contexte organisationnel.

La liste s’allonge

Ce fut le cas de l’un de nos compatriotes, exécuté à Fès au Maroc en 2005 par un individu hurlant « Allah Akhbar … » Plusieurs autres cas similaires furent aussi à déplorer en Arabie Saoudite (un expatrié en Septembre 2004 près de Djeddah et quatre autres dans le nord-ouest de la Péninsule en Février 2007). Un Français a été aussi tué au Yémen en 2010 et un autre en 2014. Une journaliste de Radio France Internationale (RFI) et son technicien (Ghislaine Dupont et Claude Verlon) ont été capturés puis assassinés, le jour même, en novembre 2013, près de Kidal au Mali. Dans chacun de ces cas, on ne dispose d’aucune revendication.

Image extraite d’une vidéo de l’EI, diffusée sur internet, montrant la décapitation de David Haines, travailleur humanitaire britannique de 44 ans, exécuté le samedi 13 septembre.

Durant la même période, d’autres ressortissants français étaient tués par plusieurs organisations jihadistes. Certains avaient été préalablement pris en otage.

Depuis 2001, plus d’une trentaine de Français ont ainsi été assassinés délibérément, la plupart du temps dans des pays musulmans, sans compter les victimes françaises d’attentats ciblant des Occidentaux en général (une quinzaine de nationaux dont quatre à Nairobi le 21 septembre 2013 par les Shebabs somaliens). Un otage français - Serge Lazarevic -, reste détenu par AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) quelque part dans la bande sahélo-saharienne.

Des actions « non organisationnelles » ont été observées par ailleurs sur le sol national comme le 25 mai 2013, ciblant un militaire du dispositif « Vigipirate » patrouillant dans le quartier de la Défense. Invoquant Allah, un exalté l’a agressé avec un cutter quelques jours après le meurtre d’un soldat britannique assassiné à Londres à coups de machettes par deux autres « exaltés ». S’ajoutent à ces différentes affaires les trois expéditions meurtrières commises par Mohamed Mohammed Merah, à Toulouse et Montauban, ayant causé la mort de sept personnes en mars 2012. Par ailleurs, de nombreux attentats ont été empêchés durant cette même période, dont quatre au cours des derniers mois (le dernier, par l’arrestation, fin septembre 2014, d’un petit groupe dans la région lyonnaise).

La « fatwa » émise par l’organisation « État Islamique », émane d’une organisation puissante (en armes et financements) ayant enrôlé un nombre croissant de volontaires dont beaucoup viennent d’Europe et singulièrement de France. Cette évolution aura forcément un impact qui risque de se traduire par un accroissement d’actes isolés et moins isolés… Les « exploits » de cette organisation et d’autres factions jihadistes sont suivis assidûment (essentiellement sur Internet) par de nombreux jeunes Français confrontés à des difficultés identitaires, économiques, sociales et psychologiques.

Les derniers chiffres officiels font état d’environ 950 individus concernés par le « dossier syrien » dont 350 seraient sur zone, 150 « en route », une quarantaine tués dans des combats en Irak et en Syrie, 180 de retour et 220 ayant des velléités de départ. Quelques-uns ont été empêchés de mettre leur projet à exécution.

Une frange conséquente de jeunes musulmans de nos pays, et en particulier de nationalité française, sont « chauffés à blanc » lors de chaque intervention militaire israélienne à Gaza et en Cisjordanie. Ils sont convaincus qu’il faut augmenter - en quantité et qualité -, les violences déjà commises contre les communautés juives d’Europe et d’ailleurs. L’ensemble de ces différents éléments contribue à la création d’une situation volatile et rhizomatique qui pourrait rapidement devenir explosive.

L’état de la riposte

Le dispositif de sécurité et de répression mis en place en France - en premier lieu par la DGSI, mais aussi avec le Renseignement Territorial, la Justice et les autres partenaires concernés, s’efforce constamment de s’adapter à la reconfiguration de la menace. Ce dispositif monte en puissance pour une meilleure efficacité (loi de décembre 2012, suite à l’affaire Merah, projet de loi actuellement à l’examen au parlement). D’après des chiffres officiels récents, 120 personnes ont été arrêtées dernièrement et 74 déferrées à la justice depuis le début de l’année… Des mesures de type administratif ont également été adoptées et le plan « Vigipirate » a été consolidé.

D’autres mesures ont été prises pour mieux détecter les candidats au départ qui sont de plus en plus jeunes, avec un nombre de femmes en augmentation. Ces personnes et leur famille sont « entourées » (téléphone vert..). Ces différentes mesures produisent déjà nombre de résultats positifs. Le « téléphone vert » rencontre un grand succès et de nombreux cas sont ainsi portés à la connaissance des services concernés.

Dans le même ordre d’idées, il est question de mettre sur pied un dispositif de "dé-radicalisation" comme d’autres pays l’ont fait. Toutefois, l’État ne doit pas encourager des pratiques religieuses, soit disant modérées, sous peine de compliquer à terme les problèmes. Il s’agit, au contraire, de déconfessionnaliser les problèmes pour mieux en isoler les dimensions sectaires, mafieuses et psychologiques.

Ces différentes réponses peuvent être améliorées et dynamisées. Faudrait-il encore que l’ensemble des pays d’Europe et tous ceux qui sont concernés se mobilisent comme la France le fait déjà depuis plusieurs années. Faudrait-il aussi qu’une coopération internationale réelle et une résilience de tous les instants puissent s’affirmer concrètement sur les différents terrains concernés.

L’affaire Medhi Nemmouche - ce jeune qui a mitraillé le 24 mai dernier le musée juif de Bruxelles (l’une des victimes est française) et qui a été arrêté à Marseille, a largement contribué à mobiliser les pays européens. Chacun a bien compris que ce genre d’événement pouvait se produire et se reproduire sur son propre sol…

Les services de sécurité et de Police, la Justice aussi, font tout ce qu’ils peuvent (sans relâche et avec une grande motivation, malgré des critiques systématiques et injustes) pour limiter et gérer cette menace. Cependant celle-ci évolue d’une manière tellement large, sinon « globale » et concerne une telle frange de population qu’on n’évitera pas l’accomplissement d’attentats et surtout des initiatives individuelles, œuvres des « exaltés » précédemment évoqués. Mais, dans tous les cas de figure le réel est têtu : on ne peut pas surveiller tout le monde…

Il faut faire plus

Quelles mesures supplémentaires pourraient être adoptées, en compatibilité avec les principes de nos sociétés pour faire face à cette évolution des plus préoccupantes ? Il s’agit d’anticiper le point de rupture critique où le dispositif en charge viendrait à être submergé !

Avec le « printemps arabe » et ses péripéties, beaucoup de pays sont désormais déstabilisés. Des pans entiers de leurs territoires sont devenus des sanctuaires suscitant par l’attrait qu’ils représentent des milliers de vocations. Elles se traduisant par un afflux de volontaires dont certains reviennent dans leurs pays d’origine avec le désir d’en découdre pour continuer leur jihad personnel…

Quant à la sécurité des ressortissants résidant ou voyageant dans les pays dont la liste a été dressée par le ministère des Affaires étrangères, elle est encore plus difficile à assurer. Nos concitoyens, loin s’en faut, ne suivent pas toujours les consignes de prudence émises avec la plus grande rigueur !

Ces « sanctuaires » résultent très souvent des interventions militaires occidentales dont les conséquences ont été mal appréhendées. Songeons seulement à la guerre anglo-américaine d’Irak du printemps 2003, à la guerre franco-britannique de Libye et au projet nourri dernièrement de le faire en Syrie, sans avoir jamais véritablement réfléchi aux conséquences qui en découleraient. A chaque occasion, les hommes de renseignement (soumis au devoir de réserve) ont incité nos dirigeants à la plus grande prudence en soulignant les effets induits par ces opérations militaires en termes de sécurité de d’intérêts nationaux, européens et internationaux, impliquant les pays arabes eux-mêmes.

A-t-on seulement envisagé et évalué un instant les conséquences touchant à la sécurité, non seulement sur notre sol mais aussi dans l’ensemble des pays du monde arabo-islamique ? Face à la menace jihadiste « globale » qui ne cesse de monter en puissance, il faut concevoir les moyens d’une riposte également « globale », opérationnelle, réaliste et efficiente. Les bombardements contre l’organisation « État Islamique » ne suffiront pas. Des interventions au sol seront indispensables !

Faire preuve de réalisme : il est évident que les pays de la région doivent intervenir plus clairement. Beaucoup reconnaissent qu’ils sont militairement faibles face à des activistes fanatiques, aguerris et bien armés. Les pays européens, et plus largement occidentaux, n’ont pas les moyens suffisants pour se substituer à l’ensemble des partenaires du monde arabo-islamique !

Les « subtilités » qui consistent à choisir ses alliés notamment parmi des pays qui sont souvent ceux qui ont aidé, de diverses manières, les extrémistes (Arabie Saoudite, Turquie, Qatar, etc.) obéissent à des logiques naïves, irréaliste et dangereuses. Il s’agit ici de lever les doutes et d’éclaircir les différentes causes de confusion et de double jeu !

Pour réduire l’organisation « État islamique » et les autres factions jihadistes, on doit clairement estimer qu’il s’agit de mettre toutes les parties à contribution et de les ramener face à leurs responsabilités. Comment, dans le cadre de cette impérieuse nécessité, tenir encore la Syrie, l’Iran et la Russie hors du jeu ?

Enfin, la Turquie doit être amenée énergiquement à jouer un rôle plus important et, surtout plus clair... Dans un premier temps, Ankara devrait aider les pays concernés à tarir les filières de combattants. La peur de la montée en puissance des Kurdes dans la région est réelle, mais vu l’évolution de la situation sur le terrain, tout le monde a besoin d’eux et le pouvoir exécutif turc devrait être fermement invité à le comprendre…

La « Communauté internationale » doit se mobiliser. Les États-Unis, la Russie et la Chine doivent aussi s’associer et coopérer afin d’engager des moyens de riposte opérationnels, crédibles et efficaces. Le temps presse…

Jean-François Clair

(*) Inspecteur général honoraire de la police nationale. Ancien directeur adjoint de la Direction de la Surveillance du territoire (DST). Président de l'ADARI (Association des anciens du renseignement intérieur). Auditeur de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

Lire du même auteur :

Terrorisme : nouvelles menaces, réponses globales et réalistes… (15 octobre 2014)
La vie des autres, c’est aussi la nôtre… (10 septembre 2014)
Les derniers défis du renseignement intérieur (29 mai 2014)
Menace terroriste et électrons libres du jihad : que faire ? (7 octobre 2013)
Laissez travailler la DCRI ! (30 avril 2013)


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