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Europe

Europe, l’improbable Défense…?

Par Guy Labouérie.(*) Brest, le 1er novembre 2014.© 

Guy Labouérie à Porspoder

« Le monde est en feu et l’Europe ne le comprend pas, se contentant de regarder les flammes d’un œil distrait… » Pourtant, l’une des retombées des crimes et horreurs du califat autoproclamé en Irak devrait lui faire prendre conscience, ainsi qu’à chacun de ses États, de la menace représentée par cette ambition du retour du Califat, cette considérable institution qui pendant des siècles a tenu haute la puissance et l’influence de l’Islam sunnite. Bien sûr certains s’émeuvent, et d’autres font de merveilleuses émissions où l’on sait tout de tout c’est-à-dire rien, tandis que dans tous les pays européens le militaire disparaît.

Au-delà de tous les discours, constatons que l’Europe n’existe pas en dehors de sa dimension matérialiste, avec augmentation de son niveau de vie, managée avec peu de bonheur par une Commission bureaucratique libertaire, tandis que les États constituants jouent le plus souvent les Pilate, gardant jalousement ce qu’ils estiment être leurs souverainetés, sans se soucier d’une démarche et des actions communes. On le voit avec la France se plaignant d’agir seule en Afrique, sans vouloir percevoir que sa stature nucléaire l’y oblige, stature à ne partager avec personne. Le plus frappant du désintérêt européen sur les questions de Défense a été il y a vingt ans l’entrée dans l’Europe des trois pays neutres, Suède, Finlande, Autriche, sans la moindre question sur leur attitude éventuelle en cas de drame. En bonne « démocratie administrative » il n’y a pas eu la moindre consultation des autres populations, les choses étant tranchées au seul plus haut niveau. Considérant sans le dire, que notre sécurité est après tout l’affaire des États-Unis, la Communauté européenne, malgré l’implosion de l’URSS, s’est abandonnée aux États-Unis qui l’ont enserrée dans un filet paralysant, avec l’accueil les uns après les autres de tous les pays de l’Europe ex-soviétique!

Kaléidoscope sans unité

Digne successeur de VGE, l’Europe ne veut pas savoir que l’Histoire est tragique. Et par suite, elle n’a jamais étudié vraiment sa propre défense, pour la raison simple qu’elle ne sait ni qui elle est, ni où elle veut aller, et donc ce qu’elle devrait défendre. Cela entraîne un recul constant de cette Europe-là dans les opinions publiques, faisant le lit des partis politiques excessifs, alors que l’expérience de son incapacité dans les Balkans, sans une nouvelle fois l’aide américaine, aurait dû vigoureusement nous interpeller. Il est vrai que, région riche, pacifiste à défaut d’être réellement pacifique, à la remorque des États-Unis tel le chien de la fable de La Fontaine,[1] l’Europe est avant tout un incroyable kaléidoscope sans unité. Avec trente États, totalement hétérogènes dans toutes les dimensions, entre eux et à l’intérieur de chacun d’entre eux, mêlant des politiques de tous ordres, traumatisée par ses immenses massacres du XXe siècle, elle a été incapable d’approfondir ses idées géostratégiques et géopolitiques dans un monde fermé sur lui-même.

Son attitude dans les affaires de l’Ukraine, comme son incapacité de juger intelligemment de ses relations avec la Russie actuelle, ajoutée aux guerrières déclarations des uns et des autres depuis quelques années, illustre à quel point aucune réflexion sérieuse n’a été entreprise au point de vue collectif. Le résultat désolant en est le refus d’une « Europe puissance » par incapacité théorique et pratique, avec l’effondrement des moyens globaux de Défense, à l’envers de la montée de ceux du reste du monde, ce qui n’a l’air de troubler personne puisque pour une large part c’est l’Europe qui les construit ! Business first… le reste on verra bien! Mais dans quel état ?

Si dans pratiquement tous les pays européens, sauf les derniers venus encore trop proches de l’ex Soviétie, on vivote dans cette ambiance de plus en plus délétère, au fur et à mesure que les résultats économiques battent de l’aile, c’est parce que nous sommes incapables de définir ce que nous voudrions, ce que nous devrions défendre, pour assurer la sécurité de nos peuples tout en ayant l’impression que rien ne nous menace militairement, sauf paraît-il les Russes, vieille rengaine de guerre froide. C’est une première et profonde erreur car dans un monde fermé où toutes les communications sont possibles, les menaces ne sont pas seulement de l’ordre des armes physiques, elles le sont dans toutes les activités humaines, et d’autant plus que l’on ne prend garde ni aux mouvements de populations ni aux déclarations de nombreux politiciens, idéologues ou criminels spécialistes de tous les trafics transfrontières…. C’est une des nombreuses conséquences, encouragées par les Britanniques, de l’excès « libéral » dans ce domaine, d’autant plus dommageable avec ces milliers d’Européens partis combattre avec le pseudo califat criminel. Aucun de nos pays n’a encore trouvé de réponse adéquate, tandis que l’abandon laxiste où nous avons laissé, au moins en France, nos populations immigrés, finit par indisposer de plus en plus de monde encourageant une fois encore les partis extrémistes.

Mourir pour quoi ?

Que voulons-nous défendre ? L’Union Européenne bien sûr, mais pas celle-ci, qui, d’erreur en erreur, est désormais paralysée, incapable de se gouverner autrement que sur les affaires d’argent, n’offrant à ses citoyens aucune finalité humaine personnelle et collective. Il n’est pas inutile de se rappeler quelques évidences : on ne meurt pas pour un régime politique, pour un parti, pour le Genre ou l’ABCD, pour le boboïsme ou le politiquement correct, pour le féminisme ou le transgenre, pour des kilomètres d’autoroutes ou la dérision généralisée, pour une organisation ou une idéologie, etc. On accepte de donner sa vie pour une collectivité, pour une nation, une culture, une civilisation, une foi, etc. et plus que tout pour la Liberté, la vraie, de chaque personne de la Nation à laquelle on appartient.

On ne meurt pas pour des sociétés individualistes, relativistes et matérialistes qui sont de plus en plus notre lot en Occident, et n’ont rien à offrir à leur jeunesse que le sexe et l’argent. L’histoire apprend que, riches ou pas, puissantes ou pas, orgueilleuses ou pas, ces sociétés disparaissent inévitablement sous les coups de bien moins puissants, bien moins armés, mais animés de la foi dans leur projet de vie, pour eux et les leurs, fut-il criminel. Il y en eut bien des exemples, y compris individualistes aujourd’hui avec les « pieuvres » des grands courants criminels qui ne manquent pas à partir du centre de l’Europe, et que nous sommes toujours incapables de maîtriser, ou même de simplement contrôler, et avec lesquels tous les accords sont toujours possibles pour ceux qui veulent conquérir, marchés pays, voire plus désormais. Ce fut le cas des nazis, des communistes soviétiques et bien d’autres comme le faux Califat d’aujourd’hui.

Le retour de l’Empire Ottoman

C’est cette situation mise devant nous par ce Daesh. Il serait dangereux de se contenter de croire qu’à plus ou moins brève échéance on n’en parlera plus, compte tenu de notre supériorité matérielle. En effet ce phénomène, quelles que soient ses horreurs - celles des Romains n’étaient pas meilleures pas plus que celles des Croisés - repose sur une histoire, un peuple et une foi. Par suite, depuis qu’il est apparu depuis le début du XXe siècle, il se renouvellera chaque fois qu’il paraîtra éteint car l’ignorance globale de l’Occident sur l’Islam et les ambitions depuis 14 siècles de foules musulmanes à qui le monde a été promis continueront à susciter ce genre de drames. Nous aurions tort de croire que l’abolition du Califat est passé au compte profits et pertes de l‘Islam sunnite depuis un siècle. C’est ne rien comprendre au wahhabisme, ne rien comprendre au Coran en général. Le désir en est toujours là, à travers toute l’aire arabo-européo-africaine sous des formes plus ou moins atténuées, plus ou moins violentes mais vivantes au cœur des populations intéressées, qui pourront surgir de façon explosive pour peu que nous leur en fournissions l’occasion. De ce point de vue il est intéressant de constater la politique de la Turquie vis-à-vis de ce pseudo califat depuis des mois. A terme, profitant de la réislamisation du pays, elle pourrait intervenir une fois ce Daesh exténué, pour reprendre à son compte ce Califat qui avait fait la grandeur de l’empire ottoman. Au président Turgut Ozal, qui s’indignait en 1975 de notre refus d’accepter son pays en Europe, j’avais suggéré de refaire l’empire Ottoman, ce à quoi, lentement et insidieusement, ses successeurs s’emploient (ce qui confirme que la Turquie n’a pas vocation à entrer en Europe comme membre à titre complet). Observer l’aire asiatique des turcophones tout au long de la frontière russe devrait nous faire réfléchir autrement, une fois encore, nos relations avec la Russie.

Plus près de nous en Europe, nous devrions être de plus en plus attentifs à nos minorités musulmanes de diverses ethnies, pour ne pas laisser, contrairement à aujourd’hui sous prétexte d’ouverture au monde, « lit, couvert et santé » à des tas d’individus qui ne respectent pas nos lois, organisent de multiples trafics et prêchent le désordre, soutenus par des États riches en accord avec l’islam intégriste. Il s’y ajoute ceux qui rentrent de zones dangereuses et peuvent militer ou pire terroriser, petit à petit, leurs coreligionnaires. Le cas français est gros de multiples difficultés par « quasi-abandon » de sa Souveraineté dans trop de lieux, conséquence d’une politique matérialiste dépensant des milliards d’euros très souvent détournés.

Au-delà du désœuvrement provoqué par un assistanat excessif, les invraisemblables théories sociétales ont révulsé à juste titre ces populations de religion musulmane en les éloignant de plus en plus d’un désir d’intégration, difficile pour des musulmans comme l’avait rappelé Hassan II dans une interview sur Antenne 2 il y a déjà des années. Cela est aggravé par la disponibilité donnée à tous ceux qui ne sont pas sanctionnés pour leurs méfaits petits voire grands, leur donnant la tentation qu’ils pourront rapidement aller plus loin. Félicitons-nous du succès de bien de jeunes Français et Françaises de religion musulmane dans notre pays mais n’acceptons plus ces incroyables retours en arrière constatés en trop d’endroits, à l’opposé de ce que doit vivre tout citoyen français comme Européen. Notre crédibilité interne n’y a plus aucun sens et en cas de tension ce pourrait être dramatique, il n’est que d’écouter nos policiers pour le comprendre en même temps que commence à monter l’incompréhension et la colère des autres Français. Quand une première tête tombera dans une de nos banlieues nous saurons à quel point nous aurons failli.

De nos politiques, faisons table rase…

En regardant l’ensemble de l’Europe, on ne peut s’empêcher de penser qu’entre la Grande-Bretagne et la Russie – qui toutes deux n’hésiteront jamais à prendre les moyens nécessaires pour assurer la défense et le style de vie de leurs populations - il y a un ventre mou où bien des drames pourront se dérouler sans que, « politiquement correct et lâcheté obligent », on se décide à assurer vraiment le respect de nos lois et la protection de tous. L’Europe en tant que telle est hors-jeu et désarmée en appliquant des directives qui se veulent modernes et ouvertes, voulant tout ignorer des désastres que peuvent procurer les humains. De diminutions en diminutions les armées européennes n’ont pratiquement plus de signification, ni politique, ni diplomatique, ni militaire. La situation française n’est guère meilleure, l’arme atomique ne pouvant remplacer, outre une déliquescence de l’esprit collectif par l’individualisme et l’assistanat, une armée de terre et une marine en disparition programmée dans un ahurissant oubli des données de base de toute Défense, non seulement militaire, mais celles de nos intérêts multiples partout où ils sont menacés, en n’oubliant pas ceux de l’immense territoire marin que nous sommes incapables de contrôler à notre profit, comme le signale aujourd’hui le chef d’État-major de la Marine, ce qui fera les affaires de bien d’autres comme c’est le cas depuis des années.

Il reste probablement moins de temps qu’espéré pour se sortir d’une situation résultant d’une incapacité, mâtinée de laxisme, à suivre l’évolution de la planète depuis quarante ans. On ne donnera jamais confiance aux Européens par la photo tous les six mois de 28 costumes cravates noires (deuil déjà ?) et deux robes pantalons, que nos dirigeants croient bon d’offrir à leurs manants qui ne peuvent évidemment rien comprendre… Cela fait plaisir aux médias mais donne une sinistre impression. Faisons attention, en particulier chez nous, où les colères du peuple laissent généralement assez peu de survie à leurs dirigeants tout en épuisant un peu plus le pays. Il est urgent d’agir en renouvelant totalement nos modes de penser le monde, nos politiques, nos partis, nos organisations, ce qui permettra de réfléchir plus avant à ce que nous voulons défendre, ce à quoi le cas échéant nous serons prêts à donner notre confort, voire notre vie ce qui n’est plus depuis un siècle l’apanage des seuls militaires. Encore faut-il être capable de répondre vraiment, individuellement et collectivement aux seules questions qui comptent :

« Qui suis-je ? Dans quel monde ? Pour quoi faire ? Avec qui ? »

Tous les Français sans distinction, comme tous les Européens, devraient pouvoir y répondre assumant ainsi les bases d’un esprit de Défense indispensable à notre futur. Cela commence par un retour à la Démocratie, au refus du totalitarisme économique et culturel, et à l’invention d’une nouvelle Europe à partir de l’Europe des Six avec l’Espagne. Difficile travail mais à hauteur des événements à venir et des nécessités de notre sécurité globale.

Guy Labouérie

(*) Après avoir commandé l'École Supérieure de Guerre Navale et quitté la Marine, l'Amiral Labouérie s'est consacré à l'enseignement en Université et à des études de stratégie générale et de géopolitique. Élu à l'Académie de Marine, il a été notamment professeur à l'École de Guerre Économique, membre du comité stratégique de l'Institut de Locarn en Bretagne et est souvent intervenu dans diverses écoles et entreprises sur les questions de géopolitique et de stratégie.

[1] Hugette Pérol : Gilbert Pérol, un diplomate non-conformiste – Écrits et documents (1946-1995). Éditions L’Harmattan, juillet 2014.

Chroniques de Guy Labouérie en 2014 :


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