Éditoriaux Défense Sécurité Terrorisme Zones de conflits Logistique Livres de référence Liens
Terre Air Mer Gendarmerie Renseignement Infoguerre Cyber Recherche

13 janvier 2015

Jihadisme et impact symbolique : Frapper des millions à trois

François-Bernard Huyghe est un expert dans un domaine où il y en a peu. Il étudie médias et techniques de communication et transmission dans l'optique de la compétition et du conflit comme de la diffusion des croyances. Après l'assassinat des membres de la rédaction de Charlie Hebdo. Il n'y a aucun doute , l'hypermobilisation de ces derniers jours d'une France qui avait mal à son identité et s'est un peu rassurée en se rapprochant, est aussi celle des foules qui se voient à la télévision : thème unanimiste et visuellement incarné du peuple uni contre la barbarie. Comment ne pas relever les vrais coups de génie en termes de communication comme le hashtag slogan "#jesuisCharlie" qui implique à la fois « Je me reconnais dans la victime », « nous sommes un peuple » et « j'ai le courage », même si, une fois encore, ceci est dans l'ordre symbolique. Paris le 13 janvier 2015.(©) Source : (huyghe.fr).

Par François-Bernard Huyghe

Une phrase souvent citée de Raymond Aron dit que « le terrorisme se reconnaît à ceci que son impact psychologique est très supérieur à son impact militaire ». En ce sens, difficile de faire pire que ce qui s'est passé le 7 janvier : trois hommes (auxquels on découvrira peut-être une poignée de complices) ont, en quelques heures et quelques chargeurs, provoqué un traumatisme puis une mobilisation nationale et internationale sans exemple.

Même au moment des crimes de Merah ou Nemmouche et sans doute même après de terribles attentats comme ceux de Madrid en 2005, le mécanisme de rassemblement symbolique et de communion de millions de braves gens n'a été aussi fort.

Les terroristes ont perdu, diront les bons esprits, puisque le peuple a démontré à la fois qu'il n'avait pas peur, qu'il défendait les valeurs fondamentales de la République dont la plus précieuse, la liberté d'expression, qu'il voulait continuer à vivre ensemble et qu'il ne faisait pas d'amalgame. Sans doute mais le "nous sommes tous Américains" planétaire d'après le onze septembre n'a pas empêché (suivi, il est vrai d'une politique sécuritaire et militaire désastreuse) l'aggravation du jihadisme au cours des quatorze années qui ont suivi. La manifestation de dimanche est-elle un triomphe du Bien soutenu par le peuple ou un adieu collectif aux années d'innocence où nous n'avions pas d'ennemis, nous allons vite le voir.

Mais, au-delà du facteur purement moral, comment expliquer une pareille mobilisation ?

- Il y a bien sûr la dimension spectaculaire d'horreur pure (dix-sept personnes, peut-être dix huit en comptant le jogger qui aurait pu être battu par Coulibaly, tuées à l'arme à feu, en les regardant dans les yeux) même si on pourrait se dire que la petite fille de dix ans qui s'est fait sauter avec une ceinture d'explosifs au Nigéria ou le massacre d'environ deux mille personnes par Boko Haram dans la même semaine sont "plus barbares". Mais il y a la force des symboles : les trois tueurs qui étaient ont choisi de les additionner en frappant simultanément les représentants de la presse et d'une traditions française d'insolence sans limites, plus de braves policiers qui protégeaient les citoyens (une Black, un Blanc, un Beur, en plus!), plus des Juifs.... Difficile alors de ne pas s'identifier à une des catégories de victime, ou plutôt aux libertés républicaines dont elles incarnaient trois aspects, la parole, la protection et la coexistence des communautés. Mais, bien sûr, des milliers d'islamistes à travers le monde sont sans doute enchantés que l'on ait frappé ensemble ceux qui offensent le prophètes, les forces de répression de la France qui, pour eux, persécute les musulmans notamment au Mali, et la nation ennemie de Dieu. Le mécanisme victimaire ou celui du bouc émissaire fonctionne dans les deux sens. À l'offense faite au prophète, les tueurs voulaient répondre par une offense égale aux Croisés, aux Juifs et des Athées.

- Il y a aussi un effet contexte où goutte d'eau : après Merah, après Nemmouche, mais aussi au moment ou peut-être plus d'un millier de jeunes Français partent rejoindre le jihad en Syrie. Et, sur le plan international, dans un contexte où les forces jihadiste semblent progresser y compris en se territorialisant, en s'emparant de provinces entières, parallèlement au rythme des attentats, de Sidney à Jérusalem.

- L'hypermobilisation de ces derniers jours d'une France, celle qui avait mal à son identité et s'est un peu rassurée en se rapprochant, est aussi celle des foules qui se voient à la télévision : le thème unanimiste et visuellement incarné du peuple uni contre la barbarie. S'ajoutent de vrais coups de génie en termes de communication comme le hashtag slogan "#jesuisCharlie" qui implique à la fois "Je me reconnais dans la victime", "nous sommes un peuple" et "j'ai le courage", même si, une fois encore, ceci est dans l'ordre symbolique.

- Les réseaux sociaux, dont Twitter, qui est par excellence le média adapté à la contagion de proche en proche des indignations et des mobilisations (cf. le printemps arabe) ont joué à plein. Ils ont favorisé un rassemblement comme spontané de la société civile, même si les appareils politiques ou d'État n'ont pas été pour rien dans la grande manifestation/communion.

Revenons à l'essentiel : tout cela à trois (même avec un micro réseau de soutien)! Sans être en relations permanente avec une organisation planétaire qui leur aurait fourni des instructions et tout monté en amont (disons sur le modèle des kamikazes du onze septembre), mais sans être non plus des loups solitaires, à supposer qu'un tel animal existe, qui se radicaliseraient dans leur coin et passeraient brusquement à l'action.
Nous sommes donc en présence d'un tout petit groupe autonome et efficace.

Résumons les caractéristiques de ces jihadistes :
- ils pratiquent le "jihad des copains" entre frères ou amis du même quartier, entre gens ayant des rapports amicaux depuis des années
- les frères étaient repérés au moins depuis l'époque du "groupe des Buttes-Chaumont)
- ils ont fréquenté des prédicateurs et des mosquées extrémistes et ont eu successivement des guides spirituels, eux-mêmes bien repérés voire condamnés
- la prison (pour droit commun dans le cas de Coulibaly) a été un lieu de radicalisation et de rapprochement. Du reste ils sont passés par la case délinquance.
- le projet est probablement mené depuis des années ; du moins dans le cas des frères Kouachi, ils ont mené au moins deux projets liés au jihad depuis dix ans, ont été repérés et poursuivis par cela.
- ces gens avaient certainement de gros dossiers à la DCRI (et même aux USA pour Coulibaly). Le problème n'est pas que le renseignement n'ait pas fonctionné, mais que, sans doute faute de personnel, la surveillance ait été interrompue trop tôt, et/ou qu'un analyste n'ait pas décelé des symptômes du prochain passage à l'acte, chez ceux là parmi, il est vrai peut-être plusieurs milliers de dossiers. Difficile en tout cas (comme pour Merah, Nemmouche, etc.) de plaider la surprise.
- cerise sur le gâteau : la "ligne idéologique" des terroristes est des plus floue. Les frères Kouachi insistent sur leur rattachement au Yémen (donc théoriquement à l'organisation historique Al Qaïda pour la Péninsule Arabique) ce qui semble cohérent avec l'objectif de punir Charlie Hebdo (en particulier Charb) préconisé par cette organisation. Coulibaly, lui, semble se rattacher au califat, l'État Islamique, et se réfère à des revendications liées à la "persécution" qu'exerceraient les Français sur les musulmans au Mali et en Irak. Certes, ces gens là ne sont pas des intellectuels, mais il semblerait que des groupes puissent se rattacher, même de façon purement verbale, aux deux tendances dominantes du jihad : partisans du califat et "internationalistes" toujours rattachés à la vieille maison al Qaïda.

Les Français sont sans doute enchantés de rencontrer des soldats porteurs d'un Famas déchargé dans la rue, ou de voir des barrières devant les synagogues, les mosquées ou les écoles, mais le problème véritable est qu'il existe sans doute plusieurs groupes comparables qui préparent des actes similaires, et pas forcément pour dans quinze jours, et qu'il s'agit de les repérer à temps.

François-Bernard Huyghe

Voir également du même auteur :

"Califat : malédiction, défi et exemple" : Malgré un système doctrinal structuré de façon simple, le succès du califat, au moins en termes de recrutement, pourrait se résumer : "le salut par l'allégeance et l'épée", par François-Bernard Huyghe in European-Security (13-02-2015).
"Contre-propagande : La vidéo #stopdjihadisme" : La campagne de contre-propagande #stopdjihadisme du gouvernement (une vidéo préparée depuis quelques temps mais qui sort opportunément peu après le 11 janvier) fait débat, par François-Bernard Huyghe in European-Security (29-01-2015).
"Manifestations contre Charlie" : Des émeutes, des morts, des églises ou des centres culturels incendiés..., par François-Bernard Huyghe in European-Security (22-06-2014).
"Jihadisme et impact symbolique : Frapper des millions à trois" : Vrais coups de génie en termes de communication comme le hashtag slogan "#jesuisCharlie" qui implique à la fois « Je me reconnais dans la victime », « nous sommes un peuple » et « j'ai le courage », même si, une fois encore, ceci est dans l'ordre symbolique, par François-Bernard Huyghe in European-Security (13-01-2015).
"La couche sémantique du Web" : Dans le cyberespace, un "espace" métaphorique sans distances ni surfaces, mais composé par la connexion d'hommes et de machines reliés par des électrons, il est désormais admis qu'il faut distinguer trois couches, par François-Bernard Huyghe in European-Security (29-12-2014).
"Terrorisme : tuer pour dire" : Quelle est l'étrange relation entre idée et violence qui se nouent autour d’un simple mot, par François-Bernard Huyghe in European-Security (22-06-2014).
"Jihadistes irakiens, réseaux sociaux et images" : La "médiologie" présente l'avantage de s'intéresser aux deux aspects de la guerre qui échappaient à la polémologie : la technologie et la symbolique, par François-Bernard Huyghe in European-Security (22-06-2014).
"Tuerie du musée juif de Bruxelles : Demain, un, deux, dix Merah" : Des moyens légaux qui pourraient être mis en oeuvre pour intercepter des candidats au jihad et de leur éventuelle efficacité, par François-Bernard Huyghe in European-Security (02-06-2014).
"Cyberattaque contre des sites jihadistes" : Sur la stratégie mise en oeuvre pour lutter efficacement contre le « jihad 2.0 » par François-Bernard Huyghe in European-Security (02-04-2014).
"Le système NSA : Des milliards de données pour quoi faire" : La plus grande inconnue du système NSA est son efficacité. Officiellement, il s'agit de prévoir des actes terroristes. Si c'est le cas, le bilan (pour un budget annuel de dix milliards de dollars) représente le pire retour sur investissement de l'Histoire de l'économie, par François-Bernard Huyghe in European-Security (01-01-2014).
"Affaire Prism : la logique du secret" : Sur Internet secret et confiance se conditionnent, par François-Bernard Huyghe in European-Security (15-06-2013).
"Les USA ont-ils perdu la guerre de l'information" : La guerre en Irak était censée empêcher le chaos (la menace saddamique), par François-Bernard Huyghe in European-Security (15-06-2013).
"USA, Canada, Libye, Espagne... Al Qaeda, le retour ?" : "L'affiliation" à al Qaïda résulte de l'interprétation des faits par la police, de l'allégeance purement formelle d'un groupe armé, ou de l'évolution mentale de gens qui "s'autoradicalisent sur Internet" : la fascination du nom subsiste et flatte notre préférence pour la figure de l'ennemi unique, par François-Bernard Huyghe in European-Security (24-04-2013).
"Cyberterrorisme : La terreur en quelques clics ?" : De la convergence du cyberespace et du terrorisme sur la guerre en réseaux, par François-Bernard Huyghe in European-Security (18-03-2012).
"Kamikazes : gestion de la mort, contagion du sacrifice" : Popularisées par le Hezbollah libanais en 1983, personnifiées par les avions du 11 Septembre, démocratisées par la résistance irakienne, les opérations suicides constituent un défi, par François-Bernard Huyghe in European-Security (16-06-2005).
"Guerre de 4e génération et 4e Guerre Mondiale" : Elle correspond à la révolution de l'information et mobilise des populations entières en un antagonisme qui gagnerait tous les domaine :s politique, économique, social, culturel et dont l'objectif serait le système mental et organisationnel de l'adversaire. Totalement asymétrique, elle oppose deux acteurs n'ayant rien en commun. D'un côté des puissances high tech (censées profiter de la Révolution dans les Affaires Militaires : information en temps réel, armes "intelligentes" et précises, commandement à distance par les réseaux numériques). En face, des acteurs transnationaux ou infranationaux éparpillés, groupes religieux, ethniques ou d'intérêt s'en prennent indistinctement au marché, aux symboles de l'Occident, à ses communications, obéissant à une logique de perturbation, par François-Bernard Huyghe in European-Security (04-04-2005).
"L'avenir du terrorisme" : deux méthodes s'opposent : "américaine" et "européenne": la première suppose une victoire impossible et une guerre perpétuelle, la seconde s’en prend aux terroristes non au terrorisme, par François-Bernard Huyghe in European-Security (02-04-2005).
"Sept erreurs répandues sur la guerre de l'information" : Il n’y a pas une guerre de l’information mais des stratégies par l’information, par François-Bernard Huyghe in European-Security (27-06-2004)
"Trois guerres de l’information en Irak" : Quand l'image se retourne contre la société des images dans sa lutte "pour le coeur et l'esprit des hommes", François-Bernard Huyghe in European-Security (01-06-2004).
"WW IV : La 4e Guerre Mondiale a-t-elle commencé le 11 septembre ?" Ce qui a changé le 11 Septembre, c’est la façon de nommer un principe comme ennemi et non plus de désigner un ennemi comme porteur d’un principe, par François-Bernard Huyghe in European-Security (30-07-2003).

Liens utiles :

Site de François-Bernard Huyghe
Polémologie : "Actualité de la polémologie" : L´héritage de la polémologie s'est dispersé après la mort de Gaston Bouthoul en 1980 ... Un éventuel renouveau de la polémologie supposerait, à notre avis, d'établir dans quelle mesure les méthodes utilisées pour rendre compte de conflits déterminés sont transférables à l'analyse de conflits de type, de niveau et d'ampleur différents, par Pascal Hintermeyer in European-Security (05-03-2008).


Derniers articles

Verdun 2016 : La légende de la « tranchée des baïonnettes »
Eyes in the Dark: Navy Dive Helmet Display Emerges as Game-Changer
OIR Official: Captured Info Describes ISIL Operations in Manbij
Cyber, Space, Middle East Join Nuclear Triad Topics at Deterrence Meeting
Carter Opens Second DoD Innovation Hub in Boston
Triomphe de St-Cyr : le Vietnam sur les rangs
Dwight D. Eisenhower Conducts First OIR Missions from Arabian Gulf
L’amiral Prazuck prend la manœuvre de la Marine
Airmen Practice Rescuing Downed Pilots in Pacific Thunder 16-2
On ne lutte pas contre les moustiques avec une Kalachnikov...
Enemy Mine: Underwater Drones Hunt Buried Targets, Save Lives
Daesh Publications Are Translated Into Eleven Languages
Opération Chammal : 10 000 heures de vol en opération pour les Mirage 2000 basés en Jordanie
Le Drian : Daech : une réponse à plusieurs niveaux
Carter: Defense Ministers Agree on Next Steps in Counter-ISIL Fight
Carter Convenes Counter-ISIL Coalition Meeting at Andrews
Carter Welcomes France’s Increased Counter-ISIL Support
100-Plus Aircraft Fly in for Exercise Red Flag 16-3
Growlers Soar With B-1s Around Ellsworth AFB
A-10s Deploy to Slovakia for Cross-Border Training
We Don’t Fight Against Mosquitoes With a Kalashnikov
Bug-Hunting Computers to Compete in DARPA Cyber Grand Challenge
Chiefs of US and Chinese Navies Agree on Need for Cooperation
DoD Cyber Strategy Defines How Officials Discern Cyber Incidents from Armed Attacks
Vice Adm. Tighe Takes Charge of Information Warfare, Naval Intelligence
Truman Strike Group Completes Eight-Month Deployment
KC-46 Completes Milestone by Refueling Fighter Jet, Cargo Plane
Air Dominance and the Critical Role of Fifth Generation Fighters
Une nation est une âme
The Challenges of Ungoverned Spaces
Carter Salutes Iraqi Forces, Announces 560 U.S. Troops to Deploy to Iraq
Obama: U.S. Commitment to European Security is Unwavering in Pivotal Time for NATO
International Court to Decide Sovereignty Issue in South China Sea
La SPA 75 est centenaire !
U.S. to Deploy THAAD Missile Battery to South Korea
Maintien en condition des matériels : reprendre l’initiative
La veste « léopard », premier uniforme militaire de camouflage
Océan Indien 2016 : Opérations & Coopération
Truman Transits Strait of Gibraltar
Navy Unveils National Museum of the American Sailor
New Navy, Old Tar
Marcel Dassault parrain de la nouvelle promotion d’officiers de l’École de l’Air
RIMPAC 2016 : Ravitaillement à la mer pour le Prairial avant l’arrivée à Hawaii
Bataille de la Somme, l’oubliée
U.S., Iceland Sign Security Cooperation Agreement
Cléopatra : la frégate Jean Bart entre dans l’histoire du BPC Gamal Abdel Nasser
Surveiller l’espace maritime français aussi par satellite
America's Navy-Marine Corps Team Fuse for RIMPAC 2016
Stratégie France : Plaidoyer pour une véritable coopération franco-allemande
La lumière du Droit rayonne au bout du chemin





Directeur de la publication : Joël-François Dumont
Comité de rédaction : Jacques de Lestapis, Hugues Dumont, François de Vries (Bruxelles), Hans-Ulrich Helfer (Suisse), Michael Hellerforth (Allemagne).
Comité militaire : VAE Guy Labouérie (†), GAA François Mermet (2S), CF Patrice Théry (Asie).

Contact