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Guy Labouérie

Guy Labouérie : « le dernier amiral stratège du siècle écoulé » (1933-2016)

Guy Joseph Henri Labouérie, vice-amiral d'escadre, s’est éteint le 19 mars dernier et sera inhumé à Porspoder (Finistère) mercredi 23. Pour au moins deux générations de marins, cet homme a été une référence. Homme d’action dans la pensée militaire, homme de pensée dans la vie de tous les jours, après 39 ans de service actif dans la Marine nationale, il quitte l’Institution en 1992 ou, comme il le disait « la marine m’a quitté » pour se consacrer à l’enseignement, à l’écriture et faire partager un « désir de mer » ancré au plus profond de lui. A son épouse, à ses enfants, nous présentons nos condoléances attristées pour la perte d'un homme d'une telle profondeur. 

Par Joël-François Dumont. © Paris, le 21 mars 2016.

Guy Labouérie, Vice-amiral d'escadre (2S)

Vice-amiral d'escadre, Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine, a d’abord été un spécialiste de la lutte anti-sous-marine. Il a commandé plusieurs bâtiments de combat (Le Béarnais, La Galissonnière, Le Montcalm) et navigué dans le monde entier. Il a contribué à la création des marines marocaine et saoudienne, avant de commander les forces navales françaises en Océan Indien (ALINDIEN) et la flotte française pendant la guerre avec l’Ex-Yougoslavie. En 1992, admis en 2e section, il crée STRATCO (Stratégie & Conseil, rattaché au groupe DCI) avec les généraux d’armée François Mermet (Air) et Jean-Claude Coullon (Terre) à qui l’on doit, notamment, le projet de Balard.

Ancien professeur de méthode à l'École Supérieure de Guerre Navale (ESGN) de 1979 à 1982 et directeur du Centre de l'Enseignement Supérieur de la Marine (CESM), il deviendra maître de conférences à l'ENA, professeur associé en maîtrise de sciences économiques à l’université de Rennes 1, professeur à l’école supérieure de commerce de Brest et fera partie, professeur à l'école de guerre économique [1] et, dès sa fondation, du comité stratégique de l’Institut de Locarn.

Il a publié de nombreux articles sur la défense, notamment dans le journal Le Monde et dans la revue Études et plusieurs ouvrages de stratégie (« Stratégie »[2] (ADDIM, 1992), pour la plupart écrits à l'attention des « hommes de mer ». Autant de réflexions regroupées dans des livres de référence comme « Défense et Océans, Propos de marin » (ADDIM, 1994) - réflexions sur la défense égrenées au cours de 25 années (1969-1994) - ou encore « Stratégie: Réflexions et variations » publié également par l'ADDIM en 1993; un essai: « Dieu de violence ou Dieu de tendresse ?», publié aux Éditions du Cerf (1982) après un roman: « Judith, espérance d'Israël : une femme contre le totalitarisme », publié aux Éditions du Centurion (1991). Sans oublier une longue série d’articles sur la plus grande bataille navale de tous les temps, la bataille de Midway sur le site European-Security.[3]

Les leçons de Midway appliquées à la réalité d'aujourd'hui : La mer, c’est la vie du futur...

Ce sera le thème de son dernier livre, « Penser l'Océan avec Midway », un nouvel acte de foi en faveur des richesses inexploitées ou mal exploitées de l'océan. Regrettant de voir que l’élite politique n’avait pas de projet en ce qui concerne la mer, qu'il s'agisse des richesses inexploitées ou mal exploitées, il souffrait de compter les errements qui se sont multipliés au cours de ces trente dernières années et déplorait « l'absence de vision » [4] dans le domaine maritime alors que l'Océan recouvre 70% de la surface du globe, que 3 hommes sur 4 dans le monde vivent sur les côtes et que 80% de nos approvisionnements sont acheminés par voie maritime... Alors, comment expliquer qu’un pays comme la France - qui compte trois façades maritimes - puisse aussi peu se soucier de l'urgente nécessité de « repenser l'océan » en se dotant, enfin, d'une « véritable stratégie maritime, comme seuls les grands pays du monde ont su le faire pour asseoir leur puissance » ! L'exemple de Midway méritait bien d'être médité.

Alors que l'État a su s'investir avec succès dans l'espace, depuis plusieurs générations, le domaine maritime n'est plus considéré comme une priorité. Il est évident que nos élites brillent par leur absence dans cette dimension, faute d'avoir appris que les grands empires s'étaient tous constituées pour avoir su tirer parti des richesses de l'Océan, de même qu'ils avaient disparu pour l'avoir oublié... Une absence de vision stratégique doublée d'un manque d'intérêt économique que l'on a bien du mal à s'expliquer, même si le général de Gaulle a créé en 1967 le CNEXO (Centre National pour l’EXploitation des Océans) qui, fusionnant avec l’Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, donnera naissance à l’IFREMER très en pointe dans le domaine de la recherche, notamment des nodules polymétalliques.

Rappelant les propos de Jacqueline Tabarly qui, en 1988, lui disait regretter que « depuis trop longtemps, nos gouvernants, quels qu'ils soient, aient tourné le dos à la mer. Les Français sont des Terriens... et pourtant ils ont des côtes, ils ont des bateaux... Mais ils ne voient en la mer que des plages pour s'amuser et du poisson à manger ».[4] Le fait est que le politique n'a manifestement pas de projet.[5]

Pour résumer l'œuvre de ce stratège, disons comme André Siegfried qu'on « ne fait rien sans intelligence. Mais que l'intelligence seule est chose morte. Il faut de la passion ». Le regard passionné que l'Amiral Labouérie a toujours jeté sur l'Océan devrait interpeller ceux qui exercent le pouvoir. On ne peut en effet que regretter que cette dimension maritime, éminemment stratégique, ait pu être trop souvent négligée pour ne pas dire occultée. « Rien n’est jamais perdu » aimait-il dire, une façon de montrer qu’il n’était pas homme à renoncer, se voulant toujours optimiste. Un courage communicatif, un talent d’orateur et d’écrivain, servis par une absence de langue de bois et un franc-parler assez rares qui lui valent l'estime de ses anciens étudiants, militaires ou civils, même si au fond de lui, l'amiral Labouérie savait que le changement de nos mentalités prendrait du temps.

Marié et père de six enfants, ce marin d'exception restera pour de très nombreux marins français et étrangers « le dernier amiral stratège du siècle écoulé » comme le rappelle l’amiral Alain Coldefy. Il n'aura eu de cesse de plaider pour une « maritimisation » de notre pays.[6]

Joël-François Dumont

[1] « Guy Labouérie avait une vision transversale des enjeux stratégiques qui nous a été très utile dans notre apprentissage d’une approche globale, associant l’innovation technologique, la compétition commerciale et la question des rapports de force dans la mondialisation des échanges. » Extrait de l'hommage de Christian Harbulot in Portail de l'IE.

[2] Voir « A propos de Stratégie » (12-02-2005)

[3] La bataille de Midway était enseignée dans toutes les académies militaires du monde à l'exception notable de notre école navale ! En France, les écoles de Saint-Cyr Coëtquidan et de Salon de Provence enseignaient Midway, mais pour des motifs qui continuent d'échapper à nos terriens et à nos aviateurs, notre marine avait mis à l'index deux batailles navales : Midway et la bataille de Koh Chang. Cette seconde bataille demeure inconnue des Français. Pourtant, cette bataille de Koh Chang est, comme le souligne l'historien de marine Jacques Mordal, « la seule bataille navale livrée et gagnée au cours des deux Guerres Mondiales par une force navale française, sur des plans et avec des moyens exclusivement français.» Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle évoquait « la brillante victoire navale du 17 janvier 1941 au cours de laquelle le croiseur La Motte-Picquet et quelques avisos français ont envoyé par le fond la flotte du Siam », alliée alors aux Japonais... Victoire à la suite de laquelle le capitaine de vaisseau Régis Bérenger fut promu contre-amiral. Un fait d'armes qui reste méconnu en France, très certainement parce qu'il a été remporté par "la marine de Vichy". On retrouve néanmoins le nom de cette bataille pour quelques rues et places et quelques mémoriaux en Bretagne, en Vendée et bien sûr à bord du croiseur Lamotte-Picquet actuel. Pour ceux qui ont fréquenté l'association des anciens des forces navales françaises libres, ces marins français d'Extrême-Orient, réduits à une certaine neutralité, ont terminé plupart la guerre du côté allié... Source : "Relire l'amiral Nimitz" de Guy Labouérie in European-Security (22-06-2014)

[4] « Dans l’immédiat, il y a un considérable travail à faire pour changer de mentalité et abandonner définitivement une pyramide, devenue paralysante comme l’armure de Saül face à David, pour prendre le Large avec une Pensée et des dispositifs d’esprit océanique. Immense travail, immense effort! Espérons que petit à petit, sous la conduite de véritables et nouveaux stratèges, hommes de réflexion, de synthèse et d’audace, les différents pays de la Planète-océane, au premier rang desquels la France et l’Union européenne, sauront s’en persuader et se pénétrer de cet esprit. L’Europe possède dans sa jeunesse la pâte humaine nécessaire, mieux peut-être que bien d’autres régions du monde pour le moment. A nous de relever le défi et de trouver, au-delà de tous les discours, le chemin de la Pensée et de l’Action sur la Planète-Océane. Source :  « La mer… la mer, c’est la vie du futur » de Guy Labouérie in European-Security (14-04-2014).

[5] La France en est la plus frappée. Alors que ce pays dispose de multiples facteurs favorables : ouverture sur la mer, armement et centrales nucléaires, grandes entreprises de niveau mondial, agriculture encore première en Europe, etc. sa construction par l’épée terrestre l’a privé de nombreuses possibilités. De son ignorance des mouvements du monde citons quelques exemples. Au moment où ses ingénieurs lui donnaient en 1850 avec la chauffe à vapeur pour navire la possibilité d’une avance considérable dans le commerce maritime, elle a subventionné la construction de voiliers jusqu’en 1919 à la différence de ses principaux concurrents… La construction de ses autoroutes est plus étonnante encore. Au lieu de partir des lieux de transfert de charge que sont les ports pour ensuite s’étendre à travers le territoire en l’enrichissant progressivement, elles sont parties de Paris vers Deauville puis la côte d’Azur, ce qui intéressant pour les vacances des Parisiens allait à l’encontre du développement des communications et du commerce intérieur comme extérieur du pays ainsi que de la décentralisation des entreprises. C’est comme cela qu’elle a terminé aujourd’hui par ce qu’elle aurait dû commencer il y a cinquante ans: l’autoroute dite des estuaires. Ce faisant elle s’est privée de ressources considérables, de centaines de milliers d’emplois, et d’autant de richesses commerciales nationales et internationales. Il en est de même des canaux et on peut trouver bien d’autres exemples où s’est ajouté chez les élites politiques une confusion entre l’esprit idéologique et la mentalité océane… « Depuis trop longtemps nos gouvernants, quels qu’ils soient, ont tourné le dos à la mer. Les Français sont des Terriens… et pourtant ils ont des côtes, ils ont des bateaux… Il me disait souvent qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi des bateaux pour s’amuser. Ce n’est pas ça la merLa France pour lui avait un rôle à jouer dans le monde à venir et ceci par la mer… ». Il en est quasiment de même de l’Union européenne même si elle commence à le comprendre si l’on en juge cette déclaration d’un groupe de hauts fonctionnaires bruxellois: « Quand l’Europe se sera appropriée le territoire maritime, comme complément et contrepoids à sa partie centrale, on pourra ainsi sortir des logiques de centre et de périphéries pour entrer dans des logiques de puissance et de richesse multicentrées… Tous ces éléments conduisent à une option stratégique: à la dynamique tendancielle du territoire européen - une grande région centrale, des périphéries - substituer le développement des deux grands ensembles aujourd’hui jouables du fait de leur poids démographique équivalent : l’ensemble terrien central et l’ensemble maritime ». Source :  « La mer… la mer, c’est la vie du futur » de Guy Labouérie in European-Security (14-04-2014).

[6] "Les défis de la maritimisation" : Grand entretien avec l'amiral Labouérie, diffusé dans le numéro 139 de Défense, revue de l'IHEDN, daté de mai-juin 2009.


 


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