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La révolution arabe aux portes de la monarchie saoudite  Par Hedy Belhassine

La révolution arabe aux portes de la monarchie saoudite

Par Hedy Belhassine [1]. Paris le 17 septembre 2014.

Lorsque le 10 juin dernier le calife s’autoproclama empereur des arabes, le monde accueillit l’annonce comme celle d’un premier avril. Vexé par cette planétaire indifférence, le nouveau vizir du Levant massacra quelques hérétiques, bouscula les Kurdes et pour faire bonne mesure déporta en masse les chrétiens. Il s’appropria aussi quelques champs de pétrole et surtout, un gigantesque barrage en enrochement dont l’équilibre précaire menaçait d’engloutir Mossoul sous le tsunami d’une vague de 20m de haut avant d’aller d’inonder Bagdad. Enfin, pour bien marquer sa détermination l’homme en mousseline noire ordonna que l’on égorgea un Américain devant la caméra de ses amis de Facebook. La vision de la tête proprement tranchée et soigneusement posée sur le ventre de la victime enflamma le net. Pour amplifier l’écho de la terreur, le bourreau à l’accent britannique mit en scène en septembre une seconde représentation de son spectacle macabre.

Alors, l’Occident qui durant l’été avait pareillement détourné les yeux du massacre à Gaza, se réveilla enfin !

Obama interrompit sa partie de golf et sonna le tocsin. Tous les ennemis d’hier levèrent le pouce. Oubliée la guerre contre « Bachar », oublié le blocus de l’Iran. Même la question de l’Ukraine prit le chemin de la négociation pour que les chasseurs russes et américains puissent voler de concert dans le ciel de Ninive.

A la faveur de ce délicieux état de grâce on se prit à rêver de la paix en Palestine !

Finalement, avec une poignée de barbus enturbannés, Abu Bakr Al Baghdadi est en passe de réussir en quelques semaines ce que des milliers de diplomates tentent depuis des lustres !

La révolution "califale"

Quelle que soit l’issue de la guerre du Levant, il y aura désormais un avant et un après la révolution califale.

Car c’est bien d’un épisode de la révolution arabe sanglante, arrogante, conquérante, à l’image de la France de 1789 ou de la Russie en 1914. Son souffle et son écho promettent la comparaison avec celles de Mao ou de Khomeiny.

Moncef Marzouki, premier Président Tunisien d’une nouvelle République issue des Printemps arabes, compare l’enchaînement des révolutions à un tremblement de terre dont les répliques plus ou moins sanglantes bouleverseront à jamais 23 nations et d’autres. L’observation du terrain lui donne raison car aucun de ces pays ne vit en paix avec ses voisins. Les violences sont à toutes les frontières : Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Palestine-Liban-Syrie-Irak-Jordanie-Arabie-Yémen... et j’en oublie !

La violence de l’insurrection métastase. Certes il y a quelques rares terres de paix : le Maroc et les principautés pétrolières du Golfe. Mais partout ailleurs, le serpentin de la terreur a réduit des nations entières à vivre sous la gouvernance de bandes façon Mad Max.

Tenter de comprendre

Ce n’est pas simple car les savants ne nous facilitent pas la tache. Pour les experts en sciences orientales, la problématique arabe semble se résumer à des confrontations entre factions laïques, musulmanes, chrétiennes, yazidis, houtistes, chiites, sunnites, wahhabites, ultra salafistes... Les jihadologues embrumés restituent au jour le jour, grâce à des logiciels magiques, la cartographie animée des supposées alliances et scissions au sein du moindre groupuscule mésopotamien de cyber activiste. Il y a aussi tous les rideaux de fumée que soufflent les services d’une bonne quarantaine de pays. Il y a enfin les thuriféraires, hommes d’affaires/communicants des pétromonarchies.

Cette cacophonie étouffe l’écho de l’opinion des populations en détresse, elle masque une dramatique évidence : les arabes sont résignés à l’islamisme car sa dictature leur semble moins pire que celle qu’ils ont subie jusqu’à présent.

C’est la leçon que l’on doit tirer de la soumission des peuples de Syrie, d’Irak, de Libye à quelques aventuriers décidés.

Les damnés de la terre

Depuis notre confort d’Européen, on oublie les conditions dans lesquelles croupissent la plupart des 380 millions d’arabes : chômage, pauvreté, eau au compte goutte, électricité aléatoire, bébés sans lait, vieux sans médicaments... ajouté à cela, un environnement de prédateurs maîtres-chanteurs qui menacent la vie et le destin des familles à tout moment. Combien de millions sont-ils en Irak, en Syrie, en Libye, au Soudan, en Égypte, en Somalie à vivre comme à Gaza, comme des rats, sans même la possibilité de fuir.

La prière seule procure l’éphémère espoir de survivre. C’est sans doute pourquoi, abominablement avilis par leurs satrapes, les d’arabes se sont convertis avec ferveur ou résignation à l’idéal politique propagé par les islamistes. Ceci ne s’est pas fait en un jour ! Le processus mature depuis des décades. La voix démocratique a été tentée dans les deux pays phares du monde arabe (l’Algérie puis l’Égypte) avec le sang pour seule réponse. Alors quelle alternative à la violence ? « La patience a des limites » pleurait Oum Kalthoum. C’est la longue et douloureuse plainte amoureuse inlassablement reprise en choeur depuis soixante ans par les arabes.

La leçon de Mossoul

Mossoul, siège du Califat n’est pas une bourgade de bédouins du désert. C’est une population d’un million et demi d’habitants. L’une des plus érudites du moyen-orient. Des universités réputées, des industries actives, une agriculture généreuse, un carrefour commercial prospère. Le cœur de la Mésopotamie est fière d’une histoire prestigieuse qu’aucune nuée de sauterelles bipèdes n’a jamais réussi à ravager. Comment interpréter l’absence de tout mouvement de résistance face à une troupe de quelques milliers d’hommes ? La terreur n’explique pas tout.

L’adhésion ou la résignation n’est pas la conséquence d’antagonismes régionaux, tribaux, religieux ou sectaires, c’est celle du désespoir que nourrit la misère sur une terre où les richesses fabuleuses ont été captées par une poignée de moutons noirs.

Jamais la haine d’Israël, des Etats-Unis et de leurs vassaux n’a jamais été aussi unanime, mais cet exutoire est devenu insuffisant. La gouvernance arabe est en perdition. La plupart des chefs d’États sont décrépis par l’âge, la maladie et le lucre. Il y a certes de rares exceptions : le roi du Maroc, - qui s’est permis un bain de foule improvisé lors d’une visite privée en Tunisie - les Cheiks d’Abu Dhabi et de Dubaï qui bénéficient d’une grande popularité. Mais aucun autre dirigeant arabe ne se risquerait sur un trottoir sans sa cohorte de gorilles armés jusqu’aux dents. D’Alger à Riyadh le pouvoir est discrédité, moribond, vacillant, quasi vacant. Il est à prendre. La « soft révolution à la tunisienne » n’est pas reproductible, c’est la leçon de la Syrie et de la Libye . L’islamiste radical est devenu le seul outil capable de renverser la table. Alors la création d’une fédération de nations arabes unies dans la religion est finalement une ambition majoritairement partagée ; y compris et provisoirement par tous les opposants aux systèmes de gouvernances des régimes en place.

Parenthèse sur l’avenir de l’homme arabe

Soulignons au trait rouge la disparition des écrans radars de 190 millions d’arabes ! Oui, cherchez la femme ? Elle est absente. Niée, disparue, totalement occultée. Éternelle victime. Simple objet de procréation. Promise à un destin marchand.

L’Irakienne, la Syrienne, la Yéménite, la Libyenne a repris le voile de la soumission et toutes les autres arabes perdent l’espoir de jamais pouvoir s’en débarrasser. (Tunisienne fragile exception)

La tactique du calife

Après avoir multiplié les victoires à la Bonaparte, le calife gère son nouveau territoire. Il nomme et paye les fonctionnaires, ouvre des dispensaires et organise la rentrée des classes. Vis a vis de l’étranger, il peaufine ses éléments de langage. Son message est amplifié par l’écho planétaire des médias occidentaux qui sont à l’écoute du moindre de ses soupirs. Il use de la tactique d’appropriation des armes à l’ennemi. Internet en est une bien pratique pour universaliser la terreur.

L’assassinat des deux journalistes américains par un britannique est une abomination qui renforce l’effroi qu’inspire l’existence présumée d’une cinquième colonne forte de milliers et de milliers de salafistes criminogènes venus de France, du Canada, d’Australie, de Chine, de Belgique, de Russie... Les mercenaires de la nouvelle tour de Babel de Mésopotamie font trembler leurs pays de naissance.

En France, la police traque le jihadiste dormant. Tout projet de voyage en Turquie est suspect. Le gouvernement, pourtant déconsidéré, résiste à la tentation de l’hyper dramatisation. Le ministre de l’intérieur a compris qu’il faut se taire, agir dans l’ombre et raffermir l’adhésion unanime des six millions de républicains musulmans de France.

La coalition des terrorisés

Washington donne l’impression d’être dépassé par les événements. D’évidence, le scénario n’avait pas été anticipé par ses gigantesques agences de renseignement.

L’ONU est aphone, l’OTAN échafaude des plans. Les stratèges imaginent la création d’une agence internationale du renseignement et d’un force d’action rapide de la guerre de l’ombre.

La Norvège, la France, l’Italie, les États-Unis, l’Iran, l’Allemagne, le Canada... et même l’Albanie expédient des armes aux Kurdes pour les encourager à monter au combat. Mais les peshmergas songent surtout à reconstruire et à consolider les contours de leur futur État car de ce chaos, la résurrection d’un Kurdistan indépendant devient possible.

La Turquie fait le dos rond. Elle a beaucoup à perdre et peu à gagner dans cette aventure.

Alors qui ? Ce ne sont pas les drones ni les F16 qui réduiront les jihadistes, il faudra y aller à la baïonnette. Les volontaires au sein de la coalition de sont pas légions. Les troupes arabes iront à reculons par peur de la contagion. Nul n’a oublié qu’en juin dernier les deux divisions suréquipées qui défendaient Mossoul se sont ralliées à la première sommation. Alors, il est probable qu’après avoir en vain supplié à genoux les Iraniens d’aller faire le sale boulot de l’anti-jihad, il faudra bien se résoudre à recruter des troupes d’infidèles qui prendront le risque d’être décapités en tunique orange sous les yeux de la tablette numérique de leurs enfants !

L’Arabie Saoudite, source de tous les maux

Le désarroi de l’occident est d’autant plus grand que c’est la première fois dans l’histoire contemporaine que l’on assiste à la naissance d’un Etat qui ne soit pas inféodé à une puissance étrangère. Car Baghdadi est un électron libre sans aucun allié. Il s’est mis le monde entier à dos, Iran et Russie incluses.

« L’État Islamique d’Irak et du Levant va procéder à des attaques terroristes en Europe et aux États-Unis ! » C’est le roi Abdallah d’Arabie qui le dit.

Le monarque nonagénaire ne yoyotte pas, il le tient de ses services secrets très bien renseignés dont le calife Baghdadi est un avatar dissident fraîchement émancipé. Existe-t-il encore des liens ? C’est très possible car les pouvoirs de Mossoul et de Riyadh ont des affinités politiques troublantes. Ils partagent le même modèle de société intégriste, intolérant, rigoureusement chariatique. Ils prônent la même idéologie et les mêmes ambitions d’hégémonie sur l’ensemble des musulmans de la planète. Ils ne divergent que sur la méthode et les moyens de les asservir à leur vision rétrograde de l’islam. Le jihad de l’un est impétueux, directe et brutal, il bouscule l’école patiente et sournoise de l’autre. En outre, Baghdadi et Saudi se disputent le leadership de l’islam : Calife contre Serviteur des deux Mosquées.

Le roi d’Arabie se sent menacé, il craint d’être sacrifié pour raisons internationales d’États. Il sait que l’implosion de la monarchie est la solution radicale que les experts d’Obama ont scénarisée. Car si à la faveur d’une révolution de palais les frères ennemis salafistes d’Arabie et du Levant venaient subitement à se réconcilier, alors le monde entier sera pour de bon en danger.

Hedy Belhassine

[1] Consultant international, spécialiste du monde arabo-musulman. Source : Blog d'Hedy Belhassine.

Chroniques du même auteur :
"Arabie salafiste: Valls a raison, Trump n'a pas tort" (12-04-16).
"Tunisie, vaincre Daech ou périr" (13-03-2016).
"Arabie Saoudite, la stratégie du Mistral perdant" (22-02-2016).
"Olivier Roy et Alain Chouet, deux lectures pour comprendre la « jihadologie »" (09-02-2016).
"La révolution arabe aux portes de la monarchie saoudite" (17-09-2014).

 


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