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L’avenir de la relation franco-américaine de défense

Discours de Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, devant le German Marshall Fund sur l’avenir de la coopération de sécurité et de défense franco-américaine Washington, le 6 juillet 2015 – Seul le prononcé fait foi – Source : DICoD. : Vidéo / Lifestream.

Mesdames et Messieurs, chers amis,
Chère Karen Donfried,

Permettez-moi tout d’abord de vous dire le plaisir d’être aujourd’hui votre invité, ici, au German Marshall Fund. Je sais que cette institution est incontournable dans le paysage de la réflexion américaine. Elle incarne en particulier la vitalité et la richesse du lien transatlantique. C’est pourquoi je suis particulièrement heureux de vous rencontrer aujourd’hui, pour discuter de l’avenir de la coopération de sécurité et de défense entre la France et les États-Unis.

Nos deux pays sont liés par une communauté de destin depuis la naissance même de votre nation. Il y a deux jours, j’étais à New York, pour célébrer la fête nationale américaine. A cette occasion, l’Hermione, réplique de la frégate du jeune marquis de La Fayette, qui était venue apporter le soutien de la France dans votre lutte pour l’indépendance, a fait une escale particulièrement symbolique.

Cette relation d'amitié et de solidarité, parfois tourmentée, ne s'est jamais démentie dans les grandes épreuves. Aujourd’hui, parce que nous avons un rôle essentiel à jouer face aux défis et aux menaces d’un monde toujours plus instable et imprévisible, nous devons, plus que jamais, renforcer notre coopération. C’est ma conviction et mon ambition.

Depuis ma prise de fonctions en 2012, j’observe que la situation internationale s’est dégradée, que les risques et les menaces ont augmenté. Ces dangers ne sont certes pas nouveaux – notre Livre Blanc sur la sécurité et la défense nationale de 2013 les avait identifiés – mais leur ampleur, leur gravité et leur simultanéité nous ont, je crois, tous surpris.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à trois défis majeurs.

Le premier, ce sont les menaces amplifiées par la mondialisation, à commencer par le terrorisme djihadiste, que je qualifierais de « deuxième génération », après celle de Ben Laden.

L’organisation terroriste Daech, autoproclamée « État islamique », a progressivement conquis des pans entiers de territoires en Irak et en Syrie. Son ambition est de constituer un État terroriste dans cette région déjà si fragile et instable. Elle a instauré un régime de terreur dont sont victimes des populations entières. À travers sa propagande macabre, elle prend le monde à témoin d’actes barbares pour grossir ses rangs et étendre sa capacité de nuisance. C’est donc aussi une bataille sur le plan de la communication qui se joue ici, et qui est toute aussi cruciale que l’affrontement sur le terrain militaire.

Vous le savez, la France a directement éprouvé, et ce à plusieurs reprises, cette recrudescence de la menace terroriste sur son propre territoire. Mais les attentats de janvier, à Paris, et de juin, à Saint-Quentin-Fallavier, ont, au-delà de la douleur et de la révolte des Français face à ces actes barbares, encore renforcé ma conviction que sécurité extérieure et sécurité intérieure sont désormais intimement liées. La détermination française à lutter contre le terrorisme, sous toutes ses formes, doit donc s’exercer tant sur notre territoire national qu’à l’étranger.

Autre menace amplifiée par la mondialisation, la prolifération d’armes de destruction massive. Celle-ci reste une menace majeure pour la paix et la sécurité internationale. La France est activement engagée, avec l’ensemble de ses outils – qu’il s’agisse de la diplomatie et du renseignement en particulier – pour lutter contre la prolifération. Il y a deux ans, nous étions prêts à agir aussi sur le plan militaire, pour sanctionner l’emploi d’armes chimiques. Sur l’Iran, nous sommes aujourd’hui à un tournant avec la finalisation des négociations pour un accord global sur les activités nucléaires de ce pays. La France veille à un accord robuste et crédible, donc vérifiable, pour que l’Iran ne soit pas en situation de se doter de l’arme nucléaire. Si l’accord intervient, nous resterons vigilants pour que la levée des sanctions ne permette pas à Téhéran d’intensifier ses actions déstabilisatrices dans la région.

Deuxième défi, les risques liés à la faiblesse des États se sont accrus. Je veux dire par là que des régions entières deviennent, du fait de l’absence ou de la défaillance des États, un terreau désorganisé où se développent crises, guerres civiles, menaces transnationales, à commencer par le terrorisme. Je pense à la Libye, à la corne de l’Afrique, à la République centrafricaine avant notre intervention, parmi de trop nombreux exemples aujourd’hui.

Troisième défi, la résurgence des « menaces de la force », marquée par une montée en puissance des dépenses militaires couplée à l’affirmation de politiques de puissances susceptibles de s’affranchir du droit international, en Asie, en mer de Chine en particulier, mais aussi à nos portes, en Europe. Un pays européen, l’Ukraine, a perdu une partie de son territoire. Des frontières ont été bafouées sur le continent européen par l’annexion illégale de la Crimée par la Russie. La crise ukrainienne a ravivé le spectre des conflits interétatiques en Europe. Dans le même temps, la Russie poursuit sa modernisation militaire à marche forcée, dans le domaine conventionnel et non conventionnel. Elle agite la gesticulation nucléaire de manière préoccupante, avec une légèreté qu’on ne voyait pas pendant la guerre froide. Elle s’interroge ouvertement sur l’indépendance de nos alliés, baltes en l’occurrence. On pourrait être tenté de minimiser ces rodomontades. Le fait est qu’elles rendent difficile la reprise d’une relation coopérative, que nous souhaitons pourtant, avec la France, et avec l’Union européenne.

Face à ce nouvel environnement stratégique, la France prend ses responsabilités, et nos forces armées sont engagées à grande échelle sur de nombreux théâtres.

Il s’agit d’abord des opérations de riposte au terrorisme armé en Afrique et au Levant. En Afrique, l’opération Barkhane, dans la bande sahélo-saharienne, mobilise 3000 hommes en permanence qui sont déployés dans cinq pays, sur un territoire aussi vaste que l’Europe, pour lutter contre les groupes armés terroristes. Au Levant, la France s’est engagée, parmi les premiers, au sein de la coalition internationale. Après les États-Unis, nous en sommes les premiers contributeurs en moyens aériens. Au profit de cette coalition, nous avons par ailleurs mobilisé une partie importante de nos moyens maritimes, ainsi que de nos forces spéciales. Nous devons poursuivre nos efforts, parce que les liens entre mouvances terroristes se développent – nous le constatons chaque jour à travers l’action que nous menons au Sahel. Daech en particulier tente d’étendre son emprise sur les décombres de l’État libyen et de déstabiliser les démocraties nouvelles et fragiles, comme la Tunisie, encore récemment victime du terrorisme.

La France est également engagée sur le flanc Est, au service de la défense collective de l’Alliance, à travers les mesures d’assurance de nos Alliés orientaux. Alors même que nous mobilisons, sur le territoire national, entre 7 000 et 10.000 soldats depuis les attentats de janvier dernier, nous continuons à honorer pleinement nos engagements envers nos alliés de l’OTAN. Car l’article 5 est un engagement de tous les alliés envers tous les alliés.

Nous fournissons des moyens dans toutes les composantes, maritimes, aériennes et terrestres. Nos avions AWACS effectuent une patrouille mensuelle. Nos avions de patrouille maritime et nos frégates, pour ne parler que d’eux, ont participé aux efforts communs pour renseigner, dissuader et être prêts à intervenir au profit d’Alliés menacés. Au printemps, pour la première fois, nous avons également déployé 15 chars lourds ainsi que de l’infanterie en Pologne. En 2016, comme en 2014, nous assurerons un nouveau créneau de police du ciel dans les États baltes. En 2014, ce sont 5.000 hommes qui ont participé à ces mesures d’assurance.

L’OTAN reste la garante de la sécurité sur le territoire des alliés européens. À ce titre, la France soutient pleinement son action sur le flanc Est. Elle participera à la future force de réaction rapide en prenant son tour d’alerte en 2022. L’Alliance atlantique, notre Alliance, doit rester assez flexible pour relever tous les défis, et nous comptons bien défendre cette flexibilité lors du prochain sommet de Varsovie en 2016.

L’armée française est également mobilisée pour éviter des désastres humanitaires qui seraient inacceptables. En République centrafricaine, en s’interposant entre les groupes en présence, l’armée française, désormais renforcée par l’Union européenne et les Nations Unies, a permis un retour à la normale et la restauration des prérogatives étatiques, notamment à Bangui, même si ce processus reste fragile et que certaines parties du territoire sont toujours en butte à des milices et groupes criminels prédateurs. En Guinée, l’engagement des armées françaises a contribué à l’endiguement de l’épidémie Ebola, qui a fait des ravages en Afrique de l’Ouest.

Dans cet environnement international complexe, et face à des menaces plurielles, nous, les Etats-Unis et la France, devons rester solidaires et unir nos efforts en matière de défense et de sécurité.

La relation de défense étroite, qui lie de longue date la France et les États-Unis, constitue un pilier solide sur lequel nous pouvons nous appuyer. Toujours riche, notre coopération s’est significativement renforcée depuis 2013 : l’intervention française dans le Sahel, au titre de l’opération Serval puis de l’opération Barkhane, a toujours bénéficié de votre soutien dans des domaines capacitaires-clés. Nous avons, de notre côté, également répondu présents au Levant en mettant notamment à disposition de la coalition le porte-avions Charles de Gaulle au début de cette année.

Les rapprochements entre nos armées sont avant tout la preuve que nous avons une appréciation commune et partagée des menaces. De fait, nous n’avons pas de divergences sur le plan des intérêts stratégiques, et je suis convaincu que nous n’en aurons pas à l’avenir.

En revanche, et c’est normal, nous pouvons avoir différentes priorités. Les menaces, qui, au pourtour de l’Europe, mettent d’abord en péril la sécurité des Européens, ne sont pas nécessairement autant une priorité pour Washington, qui ne souhaite pas être en première ligne sur certains théâtres. Je pense par exemple au Sahel. Il n’y a là rien que de très normal. C’est là une attitude compréhensible. Washington ne veut ni ne peut tout faire en matière de sécurité internationale.

C’est précisément la raison pour laquelle nous avons un intérêt mutuel à ce que les Européens renforcent leur défense : les Européens comme les Etats-Unis doivent pouvoir compter sur des Alliés forts, capables de répondre aux défis, à travers des engagements nationaux (Serval, Sangaris), au sein des opérations ou missions de l’Union européenne, ou encore de coalitions ad hoc (Libye, Levant).

Ma conviction profonde est que les États-Unis ont tout à gagner au maintien et au développement de capacités autonomes d’action en Europe, comme ils ont d’ailleurs intérêt au maintien d’une industrie de défense forte sur notre continent. La volonté d’un État de poursuivre ses efforts d’investissement dans le domaine de la défense est d’ailleurs directement corrélée à son sentiment de disposer d’un outil de sécurité au service d’une vision stratégique qui lui propre.

Cette conviction, la France la porte inlassablement depuis des années. En dépit du contexte économique actuel, encore marqué par les effets de la crise sur nos finances publiques, notre situation de sécurité appelait un accroissement de notre effort de défense : c’est ce qui a été décidé par le Président de la République. Dans le cadre de l’actualisation de la loi de programmation militaire, les réductions d’effectifs seront allégées de plusieurs milliers et le budget de Défense sera augmenté de 3,8 milliards sur la période 2015-2019.

Cette prise de conscience est d’ailleurs collective, la France n’est pas isolée : 17 autres pays de l’Alliance prévoient d’augmenter leur budget de défense. Ces évolutions sont positives. Elles doivent être saluées. Tout pays européen allié qui dépense plus en matière de défense contribue au renforcement de la sécurité commune. C’est pourquoi nous soutenons, avec vous, l’engagement pris par les Alliés à Newport. L’objectif de 2% du PIB consacré à l’effort de Défense et d’en consacrer 20% à l’investissement et à la recherche, c’est celui de la France depuis de nombreuses années et c’est celui de notre loi de programmation militaire. Nous sommes presque à 2% du PIB, et nous sommes largement au-dessus de l’objectif des 20%.

Je l’ai dit, nous pouvons avoir des priorités différentes. Mais loin de nous affaiblir, ces différences nous permettent au contraire de développer une approche complémentaire dans la gestion des crises. C’est cette approche pragmatique que nous devons promouvoir, car elle nous permet d’assumer nos responsabilités et de défendre nos intérêts communs au sein d’un partenariat de plus en plus étroit.

Le pragmatisme n’empêche pas l’ambition. Nous devons être ambitieux, en particulier, pour renforcer encore davantage la complémentarité entre nos forces.

Je pense à des zones dans lesquelles nos deux pays ont une présence militaire permanente. C’est trop souvent méconnu, mais c’est notamment le cas en Asie-Pacifique – zone d’intérêt pour les États-Unis et la France, puisque nos ressortissants dans l’océan Indien et le Pacifique sont plus d’un million.

Au-delà de ses intérêts sur les pourtours de l’Europe, la France compte parmi les rares pays européens à ne pas restreindre son action aux seuls défis de proximité, mais l’étend sur l’ensemble du globe, Asie-Pacifique compris.

Pour nous, la liberté de navigation et le respect du droit international, ce ne sont pas seulement des principes juridiques abstraits, ce sont les conditions d’exercice de notre action – c’est ce qui permet à nos avions et à nos bâtiments de contribuer quotidiennement à la sécurité de la zone et à nos partenariats de défense avec des pays comme l’Australie, la Malaisie, le Japon…

Nous devons par ailleurs continuer à approfondir notre coopération de défense dans des domaines qui constituent de nouveaux défis pour nos armées – je pense à la cyber-défense mais également au domaine spatial, champs de coopérations discrets mais essentiels, où nous avons beaucoup progressé depuis quelques années.

L’avenir de la relation franco-américaine de défense est – vous le voyez – riche d’opportunités. Je continuerai, pour ma part, à œuvrer à sa consolidation et à son développement. Après mon fructueux entretien avec mon collègue Ashton Carter,[1] je mesure combien nous partageons cette ambition et je suis certain que nos deux pays auront à cœur de la concrétiser.

Je vous remercie de votre attention et suis maintenant à votre disposition pour répondre à vos questions.

[1] Carter, Le Drian: U.S.-France Defense Cooperation Never Stronger


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