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L'État islamique n'appelle pas qu'une réponse militaire

Discours de Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense, pour l’ouverture de la conférence sur la sécurité conjointement avec Mme Von der Leyen, ministre fédéral allemand de la Défense. Munich, le 12 février 2016  – Seul le prononcé fait foi – Source : DICoD

Votre excellence,
Madame la Ministre, chère Ursula,
Mesdames et Messieurs les chefs d’État et de gouvernement,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs.

Chère Ursula, cher Wolfgang Ischinger, je voudrais vous remercier de l’opportunité que vous m’offrez de partager avec vous quelques réflexions, au moment où mon pays est plus que jamais engagé contre les groupes terroristes armés qui ont fait de nous leurs cibles.

Nous menons un combat contre un ennemi que nous n’avons pas choisi, un ennemi qui nous a pris pour cible. Il s’agit de l’ennemi de la France, frappée par deux fois sur son sol, c’est aussi l’ennemi de l’Europe, mais également un ennemi de l’ensemble des démocraties à travers le monde, et que c’est en fait l’ennemi de la liberté.

Je veux le redire devant vous. L’État islamique n’a pas attendu les frappes aériennes menées contre lui depuis août 2014 pour mener des attaques sur notre continent, puisque dès le mois de mai 2014, un Français, Mehdi Nemmouche, commettait son odieux attentat contre le musée juif de Bruxelles. Cette guerre nous a été imposée.

Face à ces attaques, notre première obligation est, bien sûr, de protéger nos concitoyens. A ce titre, au-delà du travail remarquable qu’assument au quotidien les services de renseignement et les forces de sécurité intérieure, notre responsabilité est aujourd’hui d’éviter que des territoires entiers soient capturés par une organisation qui les exploite pour en tirer des ressources, et y trouve un abri pour organiser des actions contre nous. C’est le sens de notre campagne contre Daech, celle de la France et de l’Allemagne, et plus largement celle de la coalition internationale, dont plusieurs membres se sont réunis à Paris le 20 janvier, au niveau des ministres de la défense, et hier encore à Bruxelles. Il y a aujourd’hui un plan de campagne contre Daech qui a été approuvé par les ministres de la Défense de la coalition. J’y reviendrai.

Au-delà des menaces directes sur notre sécurité, le chaos à nos frontières provoque des mouvements de population inédits depuis 1945.

Comme l’a rappelé Ursula, nous ne saurions non plus tolérer les réseaux de trafiquants d’êtres humains qui alimentent financièrement les mouvements terroristes et en premier lieu Daech, tout en produisant des drames humains que nous connaissons tous en Méditerranée ou dans la Mer Egée. L’initiative qui a été prise par l’Allemagne, avec la Grèce et la Turquie, hier à l’OTAN, va dans ce sens et doit être saluée. Elle a recueilli un soutien unanime et il nous revient de viser le démantèlement de ces réseaux en nous appuyant sur une action coordonnée avec l’Union Européenne.

Vous le savez, la France a très tôt appelé à une prise de conscience des risques que faisait peser sur nous, Européens, le développement à proximité de nos frontières d’un pseudo État intitulé Daech. Le projet politique de cette organisation est celui d’un combat sans fin, pour lequel tous les moyens sont permis. Face à cette réalité, je plaide pour une stratégie à la fois globale, ambitieuse et collective.

Globale d’abord parce que le défi que représente « l’État islamique » appelle une réponse militaire, mais pas exclusivement militaire.

- Daech sera bien sûr vaincu sur le champ de bataille, c’est-à-dire lorsque les territoires qu’il tient aujourd’hui sous sa coupe auront été libérés : c’est pourquoi, nous travaillons avec les Peshmergas, avec les forces irakiennes, ainsi qu’avec les groupes d’opposition syriens prêts à lutter contre l’Etat islamique. Ce sont eux qui libèreront au sol les territoires tenus par Daech, avec l’appui aérien de la Coalition et ses moyens de soutien et d’entraînement, avec aussi éventuellement l’appui au sol de pays de la région qui ont fait part de leur disponibilité en ce sens.
- C’est dans la même perspective que nous frappons également de manière croissante les structures de l’Etat islamique : ses centres de commandement, ses capacités militaires, mais aussi ses infrastructures, notamment économiques et logistiques. Dans la même logique, nous devrons travailler à réduire sa faculté à communiquer avec le monde extérieur, et viser avec plus d’intensité encore ses capacités de communication ou ses infrastructures routières.
- Troisième axe d’effort à développer dans cette stratégie globale, le combat idéologique : c’est d’abord aux pays musulmans qu’il revient de dire combien Daech est un dévoiement scandaleux de leurs préceptes religieux. Mais nous devons également aider, à notre mesure, à contrer la propagande efficace de Daech, en lui déniant l’accès à certaines plateformes, et en révélant, systématiquement, la fausseté du discours de propagande qu’il développe : non, Daech ne protège pas le peuple syrien des massacres de Bachar puisqu’il s’en prend aux civils syriens et aux groupes armés qui combattent l’armée du régime ; Daech passe régulièrement des accords avec le régime syrien ; la vie dans le pseudo-État n’est pas un idéal sur terre mais un cauchemar morbide ; et non, les populations civiles n’y restent pas de leur plein gré, elles tentent de fuir et n’en sont parfois empêchées que par la terreur.
- Enfin, dernier axe, l’action politique doit reprendre ses droits : certains conflits nourrissent Daech, et ils sont connus. Bachar Al-Assad alimente de fait Daech, d’où l’urgence d’une transition politique en Syrie, quoiqu’en pensent ceux qui l’aident dans sa répression tout azimut contre l’alternative politique. L’accord de cette nuit peut permettre des avancées s’il débouche sur un cessez le feu, un accès humanitaire généralisé et s’il implique l’arrêt des bombardements indiscriminés du régime syrien et de la Russie. Nous serons donc vigilants sur sa mise en œuvre. Le chaos libyen offre également un terreau au développement de Daech. Partout, les politiques sectaires nourrissent les extrémismes ; partout, nous devons les combattre.

Notre approche, qui doit donc être globale, doit aussi être ambitieuse.

Lorsque j’entends parler de « patience stratégique », je souligne l’importance d’inscrire nos efforts en matière de défense et de sécurité dans le temps long – car le chaos qui est aujourd’hui à nos portes ne disparaîtra pas sans efforts.

Mais cette « patience stratégique » ne doit pas nous conduire à une forme de « patience tactique » face à la menace spécifique de Daech, qui consisterait en une inertie très rapidement exploitée par notre adversaire. Ce groupe doit être combattu avec des moyens suffisants et à un rythme soutenu : avec rigueur bien sûr et discernement, car nous avons les modes opératoires de nations civilisées ; mais l’attentisme non. Il faut agir vite et fort. Raqqa et Mossoul doivent être libérées le plus rapidement possible, car c’est notre sécurité qui est en jeu. Nous devons allier détermination et constance dans l’action et la stratégie. Cette détermination est et sera celle de la France. Elle a été relayée hier lors de la réunion de la coalition avec l’accord unanime d’intensifier son action contre Daech.

Par ailleurs, notre stratégie doit être collective.

Les attentats du 13 novembre à Paris ont été, pour nous tous, synonymes d’une prise de conscience face à l’ampleur du défi qui nous fait face. Ce défi n’est pas seulement celui de la France, je l’ai dit, il est aussi celui de l’Europe, menacée dans son ensemble par le terrorisme d’inspiration djihadiste. C’est la raison pour laquelle la France, à la demande du Président de la République François Hollande, a invoqué l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne, la clause d’assistance mutuelle.

Cet acte politique inédit a suscité un soutien unanime des États membres – je veux, une fois de plus, leur témoigner notre reconnaissance. Il a démontré que les Européens étaient capables de prendre en main leur sécurité en renforçant leur participation à la campagne aérienne contre Daech : le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, notamment. Je souhaite également saluer les annonces récentes de l’Italie, avec le déploiement prochain sur le théâtre de capacité de recherche et de sauvetage, qui sont une assurance essentielle pour nos pilotes. Ces efforts viennent s’ajouter à ceux des 3.500 militaires français engagés contre Daech au Levant, et qui seront demain confortés par le soutien de nombreux autres pays. Ils constituent un premier succès pour l’Europe, aux côtés de notre allié américain – un premier succès, qui en appelle d’autres.

L’Allemagne a été parmi les premières à répondre à notre appel. Elle a engagé, à nos côtés, des moyens considérables au sein de la Coalition. Depuis décembre, des avions de reconnaissance allemands apportent un soutien crucial aux opérations aériennes, et une frégate allemande contribue à la protection du groupe aéronaval français dans le golfe arabo-persique. Avec plusieurs centaines de soldats sur la zone, l’Allemagne fournit un effort dont nous apprécions pleinement l’ampleur. Dans le même mouvement, elle a décidé de renforcer également, de manière conséquente, son engagement au Mali, ce que je veux saluer, car cela démontre que la solidarité des Européens s’applique partout.

Au-delà, cet effort collectif de long terme mobilise aujourd’hui 63 pays - y compris des États régionaux concernés par l’expansion de Daech - et 2 organisations – l’Union européenne et la Ligue Arabe. Cet effort doit s’inscrire dans la durée et se développer sur tous les théâtres, y compris le cyberespace, champ de bataille à part entière, où nous devons faire pièce à la propagande terroriste, qui attire encore trop de nouvelles recrues.

Enfin, nos efforts conjoints doivent permettre de renforcer ceux des États qui sont principalement menacés par les développements de Daech. Je pense à la Tunisie, que la France et l’Allemagne appuient avec d’autres partenaires. Je pense aussi à la Jordanie ou au Liban.

Ces efforts ne sont pas vains et nous enregistrons déjà des progrès notables.

En Irak, le soutien à nos alliés au sol a pris plusieurs formes : soutien aérien et renseignement, fourniture de formation et d’équipements. L’intervention aérienne a permis d’appuyer les forces de sécurité irakiennes dans leur reconquête du territoire irakien et de frapper Daech au cœur : capacités de gouvernance, d’approvisionnement, de financement, de propagande. En Syrie, la campagne aérienne se double d’un soutien apporté à l’opposition au régime de Bachar Al-Assad qui lutte contre les groupes terroristes. Daech semble désormais sur la défensive. Il a perdu 15 % de son territoire ainsi que de nombreuses localités en Irak. En Syrie, ses infrastructures et ses axes logistiques sont désormais contraints.

Comme je l’ai dit, nos efforts collectifs doivent être poursuivis car notre ennemi est déterminé. Lors de la réunion de Paris du 20 janvier dernier, que j’ai co-présidée avec le Secrétaire à la défense Ashton Carter, nous avons rassemblé les plus importants contributeurs de la Coalition, dont l’Allemagne. Il a été décidé d’accroître le rythme opérationnel, mais également l’intensité des actions de formation et de nos échanges de renseignement, au service d’une stratégie précise qui doit conduire à la destruction de Daech. Cette stratégie a été confirmée hier.

Dans ces efforts collectifs, Paris et Berlin exercent une responsabilité particulière et un rôle majeur : par notre capacité d’entraînement des autres Européens, par les moyens militaires que nous mettons à la disposition de la Coalition, par notre influence au sein de celle-ci, par la vision convergente que nous avons de notre stratégie. Nous avons été, et nous continuerons d’être au rendez-vous. L’Europe fait face à un environnement stratégique dégradé, quelle que soit la direction vers laquelle elle regarde. Dans ces temps difficiles, la France et l’Allemagne ont une responsabilité particulière, et nous sommes déterminés à l’assumer.

Je vous remercie.


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