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21 février 2016


 Lutter contre Daesh par l'image : Test comparatif : France contre AQPA

L'auteur de cette chronique, François-Bernard Huyghe, est un chercheur de renom en sciences de l'information et de la communication. Fondateur de l’Observatoire d’infostratégie, directeur de recherche à l’IRIS, enseignant à Polytechnique et au Celsa Paris IV Sorbonne, "F-B.H" a écrit de nombreux ouvrages de référence, parmi lesquels "L'Information, c'est la guerre" (Panoramiques) et "l'Ennemi à l'ère numérique, Chaos, Information, Domination" (Presses Universitaires de France). Ses recherches portent sur les rapports entre information, conflit et technologie et sur la guerre de l’information au sens large. Son dernier ouvrage est consacré à "La désinformation – les armes du faux" (éditions Armand Colin, Paris). Source : Site Internet de François-Bernard Huyghe. Paris, le 11 février 2016.

Que faire pour combattre la propagande jihadiste ? Évidemment, de la contre-propagande, répondent nos gouvernants. Nous allons dévoiler leurs mensonges, révéler l'horreur de leurs crimes et mettre en garde les jeunes esprits contre l'insidieuse séduction de leur discours ! Ah oui et comment ?
Il y a déjà eu quelques expériences en ce domaine comme la campagne #stopjihadisme imitée du modèle américain "Think again, Turn Away". La version française reprenait des images des vidéos de Daech, une première fois en couleur sous la rubrique "ils vous disent" (ils vous disent que vous allez combattre héroïquement, aider les populations, etc,) et une seconde en noir et blanc avec un contre-discours de dénégation (mais en réalité vous allez tuer des gens et mourir...). Comme précisément les jihadistes vont là bas pour tuer et pour mourir et qu'ils ont une confiance modérée dans la communication gouvernementale, la campagne rencontra un succès lui-même modéré. (voir l'excellente critique de P-J Salazar dans "Paroles armées").

La lutte contre le jihadisme reposant sur la "révélation de la vérité" (au cas où les candidats n'aurait pas appris par les grands médias que Daesh est sanguinaire) connaît quelques ratés comme le tweet gouvernemental "Arrivée à Raqqa, aussitôt veuve, enceinte, elle cherche depuis à se faire sauter" qui a suscité les commentaires que l'on imagine.

Il circule, surtout dans le monde anglo-saxon, d'autres types de messages, des variantes du thème du "nous sommes unis contre vous, tout le monde vous combat, nous ne céderons pas, etc." comme a message to Isis ou reprenant l'idée que les jeunes musulmans désavouent l'organisation (Not in my name reprise en français).

Voici que l'on passe à un autre registre avec la campagne de "déconstruction" qui va "vous apprendre à faire une vidéo de manipulation". On a bien compris qu'il s'agit de second degré : petit montage (qui puise là encore ses images et sa bande son dans les vidéos conspirationistes en ligne) va démonter les procédés de Daech pour "prendre le contrôle de l'esprit". Ces recettes, au demeurant assez simples, et soutenues par des musiques tonitruantes et des images choc, se résument en six étapes : raconter une histoire ... qui replonge le spectateur dans les légendes de son enfance, le faire douter, lui donner de fausses preuves qu'il a raison de croire (images réelles, mais soigneusement choisies), lui offrir une solution, lui donner l'illusion du choix et répéter son discours. Certes, et nous pourrions citer quelques manuels de propagande vieux de presque un siècle (Bernays, Creel, Lippmann, Ponsonby, etc voir ici) qui décrivaient ces procédés. Les énoncer suffit-il à les annuler ? Et analyser une rhétorique à contrer un message ?

L'initiative consistant à expliquer le "comment" pèche sur trois points :
- Elle vise le recrutement jihadiste (ce qui est dit explicitement à la fin) mais rien au cours de la vidéo ne permet de comprendre qu'il s'agit spécifiquement de propagande jihadiste. Au contraire, les images grandiloquentes auraient aussi bien pu être utilisées par des maniaques des Illuminati ou des extra-terrestres qui nous dirigent en secret : séquences extraites de péplums, monstres extra-terrestres, vedettes faisant des gestes bizarres, soleils couchants, images de cerveaux... Pas un turban, pas un Coran, pas une Kalache ; tout sauf ce qui ressemble aux vidéos de Daesh que l'on voit aux informations. 

- Jamais, par conséquent, la moindre allusion à l'islam ou à une quelconque religion (et pour être politiquement corrects, aucun personnage de la vidéo n'a un type arabe ou oriental). C'est plutôt une bonne vidéo pour vous mettre en garde contre la croyance aux dragons et aux Templiers survivants, mais elle ne nomme pas son objet principal.

- En un mot, on réduit allusivement le jihadisme au complotisme, c'est-à-dire, à une théorie explicative des malheurs du monde qui résume tout à des forces occultes et des volontés perverses.

C'est ignorer à la fois :
- la spécificité du jihadisme, qui est l'appel à rejoindre une communauté combattante et pas seulement une théorie fumeuse sur des organisations secrètes.

- la spécificité de la conversion religieuse (ou du "retour" à une foi radicale) qui accompagne le recrutement jihadiste. Il suppose l'adoption d'un système complet de valeurs et de croyances positives et contraignantes : il ne ne se réduit pas à la désignation d'un bouc émissaire.

- la spécificité de la rhétorique de l'État islamique. Elle ne se contente pas de désigner la force organisée qui serait derrière nos malheurs mais un discours géopolitique et utopique qui promet le bonheur sur la terre de Cham et l'établissement du califat de justice et de fraternité.

On ne progresse guère à faire ainsi de l'amalgame : traiter un salafiste comme un maniaque des soucoupes volantes, ou interpréter le plus grand bouleversement idéologique du siècle en termes méthodes universelles de lavage de cerveau pour ados attardés n'est pas la meilleure façon de faire. Le "complotisme" est devenu une catégorie intellectuelle vide qui sert à disqualifier l'adversaire comme délirant, donc réfuté par le réel lui-même. De là toutes sortes de confusions qui mettent dans le même sac des gens qui croient des choses délirantes sur le pouvoir des sociétés secrètes (des affirmations factuelles), et des gens qui adoptent un système de valeurs global déterminant ce qui est crédible (méta-croyances religieuses). Voire des gens qui essaient d'expliquer des effets systémiques et non de découvrir des volontés perverses (cela s'appelle des critiques).

On ne progresse guère par rien-à-voirisme, la réduction du jihad à une maladie mentale contagieuse aggravée par un "discours de haine" et surtout par le refus de comprendre ce qui se passe dans la tête de l'adversaire (soit dit entre parenthèse, les publications jihadistes comme Dar al-Islam ne cessent de dénoncer la déviation "complotiste" de certains frères comme une grave déviation).

À titre de comparaison, il suffit de voir comment les jihadistes se combattent entre eux. Quand Al Qaïda dans la Péninsule Arabique veut lutter contre l'organisation rivale Daech qui la concurrence au Yémen que fait-elle ? Elle produit une vidéo qui fonctionne sur des principes inverses :
-.elle fait parler un repenti. qui est passé par les rangs de Daech et qui en dénonce les manipulations de l'intérieur,
- elle reproche à Daech des crimes contre les bons sunnites, sous prétexte de lutte contre les "houtis" (les chiites) et l'accuse de contredire ses propres principes religieux et politiques,
- elle dénonce avec bien plus de talent la nature "hollywoodienne" de Daech.
En effet, la vidéo démontre ce qu'elle affirme en montrant à l'image et avec des arguments techniques comment des jihadiste jouent le rôle de figurants, comment on filme de faux cadavres, comment on trompe le spectateur. Sans l'embrouiller avec des musiques instrumentales et des images numériques que vous ne retrouverez jamais dans la propagande du califat.

En un mot, les jihadistes "old school", eux, adoptent le bon code et savent comment pensent leurs adversaires et de qui peut les affecter.
Devinez qui est le plus efficace ?


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