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Comprendre le djihadisme africain pour mieux l

Comprendre le djihadisme africain pour mieux l'éradiquer :
Le cas de la secte Boko Haram

[1] Par le CES/Cabinet d'Expertise Stratégique. Cette note de réflexion fait partie d'une série d'études de cas proposées par CES. Nous la reproduisons avec l'autorisation de Thierry Marquez, son président. Bordeaux, le 11 avril 2016. © 2015 CES.

Avant propos

Nous avions cru, par péché de naïveté et au nom des Droits de l’Homme, qu’après la chute du Mur de Berlin, le monde allait enfin entrer dans une ère de paix et de stabilité. Force est de constater qu’il n’en est rien.

De nouvelles crises, de nouveaux risques sont apparus : le premier d’entre eux, le risque terroriste, qui ne cesse de muter et que l’on pourrait finalement comparer à une épidémie très contagieuse. Nous avions connu dans le passé, un terrorisme orienté vers des cibles symboliques, des individus connus contre des acteurs économiques et institutionnels.

Aujourd’hui, nous devons faire face, à un terrorisme de masse, autrement dit, qui consiste à cibler aveuglement l’ensemble d’une population pour créer une psychose et ébranler les piliers fondamentaux de nos sociétés. Ce risque terroriste se propage partout dans le monde comme un virus : sur notre continent, avec Madrid, Londres, Paris, Bruxelles mais aussi sur d’autres continents, visant toujours des ressortissants occidentaux : c’est le cas aujourd’hui en Afrique à Ouagadougou, à Bamako, à Niamey, à N’Djamena, à Grand-Bassam, à Maiduguri et ce fut le cas à Casablanca, ou encore à Tunis.

Au demeurant nous voyons aussi se multiplier des crises régionales aiguës. Des crises dont certaines affectent notre continent puisqu’elles sont à nos frontières. Toutes ces crises, aujourd’hui, déstabilisent l’Europe Orientale, le Moyen Orient, les pays du Golfe Persique et le continent africain, notre zone d’intérêt stratégique. En effet les intérêts français en Afrique sont diplomatiques, économiques, culturels et sont aussi des intérêt s liés à no tre indépendance énergétique et à notre souveraineté nationale (CES N°2). La France a conservé une influence considérable dans cette région du globe. Il est fondamentalement stratégique pour la France de maintenir une certaine stabilité en Afrique et plus particulièrement dans la zone du Sahel. Pour comprendre les crises en Afrique, il nous faut regarder la réalité en face. Parce qu’il s’agit d’abord d’affrontements intercommunautaires, interethniques, interreligieux, mais également de la désagrégation d’États « stabilisateurs » qui favorisent hélas l’apparition de crises régionales ouvertes. Des « zones grises » apparaissent où des hommes se livrent des guerres secrètes et des opérations parallèles dans lesquelles prolifèrent des réseaux qui s’apparentent davantage à une forme de grand banditisme, de réseau criminel, et qui se traduit par des trafics en tous genres : trafics de drogues, trafics d’armes ou passeurs de clandestins qui là aussi, fautes d’États forts finissent par arriver sur notre continent.

Aujourd’hui, le Cabinet d’Expertise Stratégique (CES)[2] a choisi de publier une série d’études de cas permettant de mieux comprendre le « djihadisme africain » afin de tenter de l’éradiquer. Pour la première étude, que nous présentons dans ce document, nous allons essayer d’éclairer le lecteur sur la situation régionale avec le cas Boko Haram, qui s’apparente davantage à une secte plutôt qu’à une organisation terroriste structurée telles qu’EI, Al Quaida, AQMI ou Daesh…

L’édito du général Philippe Steininger [3]

Le 16 mars dernier, un attentat-suicide perpétré contre une mosquée par l’organisation terroriste Boko Haram est venu une nouvelle fois endeuiller la ville de Maiduguri, capitale du Nord du Nigéria, en causant la mort de vingt-cinq personnes. Après l’enlèvement des 276 lycéennes de Chibok en avril 2014,[4] cet événement tragique constitue l’une des dernières exactions marquantes de cette organisation qui terrorise cette région de l’Afrique depuis quinze années. Au-delà d’un bilan macabre qui glace, Boko Haram est par ailleurs directement responsable du déplacement interne de plus de 2,2 millions de personnes et de la fuite dans les États riverains du Nigeria de près de 200 000 réfugiés. Si l’organisation terrorise et tue les populations, elle contribue aussi à déstabiliser ce grand pays africain et ses voisins.

Un père tient des photos de sa fille aînée et de son fils, tous deux enlevés

Fondée en 2002 par Mohamed Yusuf et revendiquant un islamisme salafiste qui exploite le sentiment d’abandon d’une partie de la population musulmane du Nord du Nigeria, Boko Haram a survécu jusqu’à présent aux opérations menées par les troupes gouvernementales nigérianes soutenues depuis 2015 par une force d’intervention multinationale. Engagé dans une dynamique terroriste de plus en plus violente et à la recherche de soutiens extérieurs et de recrues, l’organisation a fait le choix en mars 2015 de faire allégeance à Daech. Plus que la proximité idéologique ou que la recherche d’une coopération opérationnelle, elle a trouvé dans ce rapprochement, dont les effets réels sont aujourd’hui encore peu manifestes, le moyen de renforcer sa visibilité en s’insérant à l’intérieur du djihad global.

Au cours des derniers mois, la coalition internationale engagée au Nigéria contre Boko Haram a pourtant remporté d’indéniables succès et sa campagne de reconquête a réduit l’organisation terroriste à l’impuissance sur le plan strictement militaire. A ce stade, ces progrès n’ont cependant pas donné lieu à l’effacement de la menace, mais plutôt à une évolution des modes d’action. Boko Haram privilégie en effet désormais l’affrontement asymétrique au travers, d’une part, d’opérations de harcèlement des forces armées engagées dans la reconquête du Nord-est du Nigéria et, d’autre part, d’attentats visant des lieux de rassemblement, comme les gares routières et les marchés, y compris en dehors de sa zone d’influence traditionnelle. Les attaques suicides et le recours aux engins explosifs improvisés se sont ainsi multipliés à travers le Nigéria, mais aussi au Niger, au Cameroun et au Tchad. Boko Haram est désormais bel et bien capable de frapper des lieux très éloignés de ses zones d’action traditionnelles.

La menace constituée par l’organisation terroriste nigériane conserve ainsi toute son actualité alors même que se renforce son extension géographique. La conduite d’attentats d’envergure dans les capitales de la région, touchant des ressortissants de toutes nationalités, est à cet égard particulièrement à craindre. Face à cette situation, la mobilisation de la communauté internationale est plus que jamais nécessaire. La décision prise, à l’issue de la conférence des donateurs du 1er février 2016, de financer la force d’intervention multinationale à hauteur de 250 millions de dollars constitue à ce titre un signal particulièrement encourageant. La défaite de Boko Haram passe effectivement par la poursuite des opérations militaires. L’évolution du mode opératoire de cette organisation nous oblige néanmoins à considérer également d’autres solutions. La réduction de la menace terroriste dans la région ne pourra avoir lieu sans véritable prise en compte des besoins de la population dans les domaines social, culturel et éducatif.

Après une analyse du bilan et des mutations de Boko Haram, cette note de réflexion propose de nouvelles pistes pour parvenir à l’éradication définitive de ce groupe terroriste. Son intérêt principal est le caractère holistique de l’approche qu’elle suggère.


La genèse de Boko Haram : une révolte sociale à Maidiguri

L ‘histoire pourrait commencer comme une conte de fée : il était une fois un pays et un homme ou un pays et des hommes… En fait, cette histoire est bien moins romantique mais mérite d’être exposée.

Tout d’abord le pays : le Nigéria, pays immense, très peuplé de plus de 250 millions d’habitants, jadis colonisé par les Britanniques, marqué par l’esclavage et ayant la chance d’être un grand producteur de pétrole (plus cacao, caoutchouc, charbon). Ce pays s’est largement paupérisé avec un PIB de 350 Mds de $ mais un endettement de 10% en raison d’une gestion que certains qualifient de malsaine. Ce pays est exceptionnel à différents égards. Il est peuplé de 173 millions d’habitants mais en l’absence de recensement très précis, certains parlent de 250 millions et cette population devrait s'accroître considérablement jusqu'au moins 2050. À cette date, la population devrait atteindre les 440 millions d'habitants d’après les Nations Unies, le Nigéria devenant ainsi le troisième pays le plus peuplé au monde après l'Inde et la Chine. Une projection fait même état de 914 millions d’habitants en 2100. Ensuite, la jeunesse de cette population dont l’âge moyen est de 18 ans, fait de lui le pays le plus jeune d’Afrique. Pays également dans lequel l’économie informelle est la plus forte, estimée à 70 %. Enfin, pays dans lequel, peut-être le reflet d’une corruption latente, la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Malgré un gouvernement civil élu en 1999, (l’ancien général Olusegun Obasanjo, qui remplaçait le général quasi dictateur Sani Abacha) et une économie qui se redressait, tout au début des années 2000 un mouvement de révolte sociale, relativement fermé conduit par un prédicateur religieux faisait jour. Son nom est Boko Haram qui, comme son nom l’indique, affirme que le livre (Boko ou book) est interdit (Haram). On peut le traduire également en Haoussa, langue locale par « l’éducation occidentale est un péché ». Il s’agissait juste d’un mouvement religieux contestataire destiné à aider les pauvres ou les oubliés de la société nigériane, aucun parti en place n’ayant d’action en leur faveur puisqu’à l’époque, on dénombrait les 2/3 de la population sous le seuil de pauvreté. Et dans l’État de Borno, siège de Boko Haram, 75% de cette population vivaient sous le seuil de pauvreté et 83% des jeunes sont illettrés surtout que contrairement au pays voisin, le Tchad, les écoles coraniques ne prenaient pas le relais de l’école publique. Un mouvement voulant donc accueillir tous les « oubliés » de la société, promettant une vie meilleure, l’absence de corruption et une certaine rigueur morale ne pouvait que recueillir les suffrages. Le seul problème étant que le dirigeant dudit mouvement d’une part cultivait même à son corps défendant le culte de la personnalité et peut-être, bien qu’aucune analyse ou psychanalyse ne le révélât, souffre d’une légère ou forte paranoïa. Tous les ingrédients semblaient donc en place pour une révolte...

La transformation en une révolte armée

Mais comment expliquer que ce mouvement discret au début se soit révélé et transformé en machine de guerre impitoyable et puissante ?

Ce mouvement est né officiellement en 2002 à Maiduguri au sud du Nigéria pourtant relativement prospère situé non loin des frontières du Cameroun et du Tchad. Tout au début, des politiciens voyant là peut être un effet d’aubaine, le financèrent. Le premier chef emblématique fut Mohamed Yusuf, décédé en 2009, originaire de la province de Yobe, qui se fit connaître à 30 ans en prêchant sur les marchés avec une doctrine revendicative en s’opposant aux milliers d’autres prédicateurs, voire aux autres musulmans, alors qu’une charia incomplète était mise en place au nord du pays. Il avait étudié la théologie à l’université de Médine en Arabie Saoudite.

Dès le début ce mouvement fut qualifié de sectaire par son fonctionnement presque secret, son intransigeance religieuse, son culte de vénération du chef, ses techniques d’endoctrinement et son intolérance. De plus, même s’il prône l’application de la charia stricte, ses adeptes rejettent les autres musulmans ou ont recours à la magie. Peu à peu, et surtout après la mort de Yusuf, Abubakar Shekau le transforma en mouvement insurrectionnel armé. Son nom officiel est devenu Groupe sunnite pour la prédication et le djihad.[5]  

Comment ce mouvement déjà plutôt radical au sens politique s’est-il radicalisé ?

D’abord, parce qu’il s’est retrouvé au ban de la société : tous les appareils politiques du Parti démocratique du peuple au pouvoir à l’opposition nordiste, ainsi que le Gouvernement de Jonathan Goodluck rejetant ses adeptes nommés Yusufiyas (de Yusuf). Il faut avouer que Boko Haram rejetait l’idée d’élections démocratiques, rejetait les produits locaux et les marques locales telles les cubes Maggi ou les berlingots de lait Dairy Milk.

Il existait auparavant des sectes dites musulmanes anti-occidentales au début des années 1980 tel le mouvement Maitatsine mais une forte répression militaire avait fait près de 3 000 morts à Kano en 1984.

Bis repetita... à l’automne 2003 la « cité céleste » de Yusuf, implantée à Kannamma, dans le Yobe profond, est attaquée par la police de l’État. Plusieurs fidèles sont tués et, le 22 décembre 2003, Boko Haram lance ses premières offensives contre les forces de sécurité, puis se replie sur Maiduguri, la capitale de l’État de Borno, où elle avait milité discrètement pour l’élection, en avril 2003, du nouveau gouverneur, M. Ali Moddu Sheriff. Ce dernier avait en effet promis une application plus stricte de la charia. Sitôt élu, M. Sheriff nomme un membre historique de Boko Haram à la tête du tout nouveau ministère des affaires religieuses : M. Buju Foi. La secte installe à Maiduguri une mosquée et une école.

La transformation en une révolte armée

Ces établissements vont recruter les jeunes sans travail, les fonctionnaires peu payés et une grande partie de la population remontée contre le pouvoir et la corruption.

L’endoctrinement fera le reste du travail, le terrain social était favorable et ses membres vont prendre les armes pour attaquer en octobre 2004 un convoi de 60 policiers à la frontière du Tchad, début d’une longue série. Arrêté une première fois par les services de renseignement, Yussuf est relâché, le gouvernement de Obasanjo estimant le mouvement peu dangereux, grossière erreur.

Boko Haram continue son action politique en parallèle et supporte à Maiduguri la candidature de la majorité M Ibrahim Imam. Finalement c’est M. Sheriff qui est réélu et 4 ans après avoir été aidé à l’élection par Boko Haram, il lui déclare la guerre. La police tue ainsi, en 2009, 15 membres de la secte qui suivaient l’enterrement d’un des leurs au motif qu’ils ne portaient pas de casque ! Un mois après en juillet 2009, Boko Haram attaque des banques et des commissariats qui causeront la mort d’au moins 800 personnes dont Yussuf.[6]

Encore une fois, sa mort va le faire passer pour un héros et radicaliser encore plus ses adeptes car on dit qu’il a été exécuté en pleine rue, une fois qu’il était arrêté.

Le mouvement contestataire devient peu à peu une hydre dangereuse… s’organise avec un conseil (une shura) d’une dizaine d’hommes dont Abubakar Shekau. A la tête de la cellule internationaliste est nommé Mamman Nur,[7] figure du djihadisme mondial qui va changer le mode offensif et guerrier de la secte. Leurs cibles restent les policiers et les politiques mais ils y ajoutent les imams qu’ils considèrent comme des menteurs et des koufars... ainsi que les chrétiens.

Ils commencent donc à commettre des attentats sanglants dont l’attentat suicide contre un bâtiment des Nations Unies le 23 août 2011 à Abuja ce qui constituait une première au Nigéria. Puis le 20 janvier 2012 ils attaquent la ville de Kano, déguisés en policiers et avec des voitures piégées, causant plus de 180 morts.

Le bilan de leur action dans la zone sub-sahélienne

Le monde entier a surtout entendu parler des méfaits de Boko Haram à l’occasion de l’enlèvement des 276 lycéennes de Chibok au Nigéria mais c’est un peu réducteur. L’allégeance à l’État Islamique n’a, à ce jour, pas produit d’effets positifs ou négatifs. Il faut savoir que ce mouvement a su s’organiser à la manière des cellules terroristes classiques et mêler les faits de terrorisme aux actes de grand banditisme.

Aujourd’hui, forte d’environ 30 000 hommes disséminés sur 3 ou 4 pays, cette « armée » constitue une menace réelle et importante. Menace réelle peut-être insuffisamment prise en compte notamment par le Nigéria pendant des années car elle a engendré au cumulé sur un an environ 26 à 27 000 morts.

Ce groupe est armé car il a su prendre d’assaut des casernes mal protégées par des soldats peu payés ou pas payés depuis des mois, qui ont pris la fuite, abandonnant des chars, de quads, des armes lourdes etc.

Il bénéficie de logisticiens, d’économistes, de chefs qui rédigent des synthèses et en même temps, ce groupe fonctionne de manière artisanale avec des attaques de village, des petits enlèvements, de la cooptation à la petite semaine, fréquentant par exemple au Tchad les mendiants, les clandos (taxis clandestins), produisant des attentats suicide qui ne font parfois qu’un mort ou deux. Pour ce faire, ils utilisent soit des mineures enlevées, soit des mineures achetées à la famille (150 euros) soit prennent les mineurs dans les familles d’adhérents… c’est donc au réel un fonctionnement totalement différent d’Al Qaïda ou de l’état Islamique. Certes, Boko Haram voulait aussi instaurer un califat, mais c’était sans compter sur un peuple guerrier au Tchad disposant de moyens importants avec un président lucide et bien décidé à ne pas se laisser troubler par des éléments venus à l’origine d’un autre pays. Contrairement aux autres mouvements terroristes, Boko Haram dispose de peu de moyens. C’est la raison pour laquelle ils se livrent à des attaques de village, font un peu de contrebande, trafiquent les papiers, etc.

On sait qu’ils ont tenté d’approcher des militaires ou des bases militaires, et que certains militaires de haut rang sont sympathisants de la secte. Ils essaient comme l’État islamique de recruter des spécialistes en tout genre : armes, explosifs, télécoms, sabotage, cyber criminalité car ils espèrent causer de grands dégâts et terroriser. On sait aussi que dans la zone, ils ont tenté d’acquérir des matières radioactives, mais en vain pour l’instant. Ils ne manquent donc pas d’idées.

Le bilan de leur action dans la zone sub-sahélienne

Malgré les moyens mis en œuvre au Cameroun, au Tchad et maintenant au Nigeria, Boko Haram a survécu, et s’est maintenant rassemblé dans les montagnes du Cameroun. Leur action a néanmoins causé des effets dévastateurs, d’abord en victimes humaines, puis dans la confiance du peuple, mais également dans la tranquillité publique. Certaines zones de ces pays sont maintenant interdites ou classées zones rouges. Le peu de tourisme qui existait notamment pour les parcs du nord Cameroun a disparu. Le lac Tchad est devenu une zone très dangereuse. Certes, la population y vit toujours avec un certain fatalisme mais cela ne veut pas dire qu’elle y soit heureuse.

Carte de l'opération Barkhane

L’armée Française a apporté une aide non négligeable dans la zone sahélienne en investissant les zones désertiques et les opérations Épervier ou Barkhane ont permis parfois de repousser les ennemis qui sont très mobiles et qui savent utiliser également les moyens modernes de communication et être discrets. Cependant, quelques soient les moyens mis en œuvre, il est un élément difficilement compréhensible pour un occidental : beaucoup de citoyens tchadiens vivent dans une misère relative et, de ce fait, en veulent à leur gouvernement. Par conséquent, faute de parti d’opposition réellement influent, Boko Haram leur semble un mouvement fréquentable.

De ce fait, nombre de citoyens s’avèrent à défaut d’être sympathisants soit indifférents, soit peu virulents et ce, dans toute la zone. Beaucoup d’habitants avouent à brûle pourpoint qu’un ou plusieurs membres de leur famille font partie de Boko Haram sans que cela ne choque outre-mesure. Quand on leur dit que ces mêmes personnes peuvent revenir pour semer la terreur ou la mort, cela les indiffèrent relativement.

Nous imaginons mal une telle situation en Occident car ce fatalisme africain nous est étranger.

Quel avenir ? Comment l'éradiquer ?

Nous avons vu que Boko Haram a su prospérer et s’étendre en raison des politiques parfois contre-productives menées au Nigéria et ailleurs et que le phénomène a mal été appréhendé. C’est donc plus qu’un mouvement religieux ou revivaliste. C’est un mouvement sectaire qui a su se renouveler, trouver de nouveaux terrains, et avoir une vision régionale. La répression déjà évoquée n’a pas su produire les effets escomptés et il va falloir après les actions guerrières sur le terrain, mettre en place de nouvelles politiques. La politique anti-blanchiment se révèle par exemple inefficace dans ces pays peu bancarisés. La politique de renseignement n’a pu empêcher de nombreuses exactions et des milliers de morts malgré des moyens d’interception de communication.[8]

A défaut d’infliger des conseils de politique sociale, peut-être faudrait-il penser le problème autrement ?

La prévention fait partie de ces solutions : il faut associer les imams au contrôle des écoles coraniques fréquentées par de nombreux enfants privés d’écoles publiques. Il faut encourager l’auto-entreprise et l’agriculture sur de nouveaux terrains. Il faut que des formations qualifiantes, pratiques et avec des débouchés, soient mises en place. Cela s’est notamment fait au Cameroun avec succès. Les gens qui s’engagent dans Boko Haram n’aspirent pas à devenir riches mais simplement à vivre dignement. Il faut associer les familles, les artistes, les chefs de village, les instituteurs et les journalistes dans cette œuvre de prévention car ils y ont largement leur place. Ces pays ont peu de politique de déradicalisation (CES NP), comme on peut en trouver en Europe ou en Arabie Saoudite qui enregistrent de beaux succès.

Il faudrait mettre en place une politique attirante pour les repentis et, parallèlement, instaurer un numéro gratuit pour que les familles puissent rencontrer des assistants sociaux quand un de leurs enfants bascule dans la radicalisation. Il ne faut pas oublier que ce qui n’apparaît pas aux yeux du grand public ou de la police, est connu des familles ou des voisins. Il faut donc informer et éduquer car on a le sentiment que les massacres ont peu d’impact sur leur ressenti, toujours cette relative tolérance, cette difficulté à être manichéen…

Les exactions rendent encore plus exsangues les économies locales, c’est donc un cercle vicieux qu’il faut briser. Il ne faut pas oublier que les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes, population majoritaire dans la zone sahélienne et au-delà, de l’Algérie ou de la Mauritanie au Tchad en passant par le Niger. Et c’est toute une zone qui est malade. Pour l’instant, seul le Tchad a tenté de fédérer les synergies, ainsi que le G5 Sahel tandis que la France a essayé par la voie diplomatique d’apporter sa contribution mais last but not least, le résultat n’est pas encore à la hauteur des espérances.

Honnêtement, le combat n’est pas gagné d’avance car l’ennemi a su passer des alliances, se régénérer, passer inaperçu et pire, être accepté par la population. Étant très mobiles, souvent munis de faux papiers, les individus ont su se dissimuler puis ressurgir là où on ne les attendait pas. Aucune ville, aucun pays de la zone n’est à l’abri et les hommes politiques n’ont pas su prendre la mesure du problème.

Il faut finalement juste espérer que ce mouvement maléfique meure de lui-même après que les citoyens eussent pris conscience de l’inanité de la pensée extrémiste véhiculée par cette secte ou bande armée…

Sur le plan régional et plus globalement, le président de l’Union Africaine aurait grand intérêt à réaliser un état des lieux précis du problème posé par les groupes criminels et terroristes dans la région. Ce qui permettrait également de dresser un bilan des stratégies mises en œuvre par les États concernés. Au travers de cette grille d’analyse fine, une prospective devra être menée sur la question de la reconquête des territoires occupés et sur la manière de regagner la confiance de la population. Il s‘agit aussi de réaliser une cartographie sur la lutte qui est menée par les États contre les différents trafics présents dans la zone. Cela permettra de mesurer finement le danger et proposer des réponses opérationnelles mises en œuvre par les unités étatiques chargées de lutter contre le terrorisme dans cette zone.

Certes, la lutte contre le terrorisme demeure une prérogative nationale. Toutefois l’Union Africaine sous l’impulsion de son charismatique président, le général Idriss Déby Itno, pourrait soutenir les efforts des États membres sous plusieurs angles :

— En créant un fond spécial pour la sécurité intérieure et la défense nationale des États Membres afin de leur offrir un soutien financier dans ces domaines y compris le renseignement opérationnel, stratégique, tactique et bien sûr dans la lutte contre le terrorisme ;
— En réalisant une cartographie de l’existant en matière de lutte contre le terrorisme mise en œuvre par les États et des menaces et un suivi permanent de l’évolution ;
— En mettant en œuvre un programme régional de désarmement, démobilisation et réinsertion -
DDR- des anciens combattants, des groupes armés et des enfants soldats. La création d´un réseau régional de fermes agricoles de réintégration dans la vie civile pour les enfants soldats mais aussi les enfants des rues, associé à un centre de réinsertion de jeunes adultes articulés en plusieurs pôles : formation, développement, retour à la vie civile ;
— En soutenant financièrement des coopérations proactives entre les acteurs de la lutte contre le terrorisme grâce à la mise en place d’un réseau d’appui à la déradicalisation et à la resociabilisation ;
— En harmonisant un environnement et un cadre légal qui favoriserait la coopération entre les États Membres tels que le G5 sahel mais en élargissant aux pays en crise, post crise et ceux qui sont en proie au terrorisme ;
— En mutualisant des capacités communes, tels qu’un fichier centralisé permettant l’échange d’informations et une plateforme de protection civile et de soutien logistique de crise opérationnelle H24/7/7 ;
— En mettant en œuvre les équipes de renseignement financier qui lutteraient contre le blanchiment d’argent et la corruption active et passive ;
— En bloquant les réseaux qui soutiennent, facilitent et financent les activités criminelles et terroristes ;

La liste est non exhaustive...

(*) La présente publication est conçue exclusivement à des fins d’information générale à destination du grand public. Elle est diffusée à titre gratuit et ne constitue nullement un conseil professionnel. Nous remercions chaleureusement toutes les personnes qui ont participé à la réalisation de ce document: le général Philippe Steininger, secrétaire général adjoint de la Défense et de la Sécurité nationale, Monsieur Xavier Ventosa, expert en police judiciaire, criminalité financière et lutte antiterroriste ainsi que tous les membres du comité de pilotage qui ont commenté et relu en détail le document, sans oublier les personnalités africaines qui ont aidé et sans qui le document n'aurait pu voir le jour.

[1] Spécialisé dans les questions de Stratégie et de Risk Management, Thierry Marquez est diplômé de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN) et de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ).
[2] "Le 14 avril 2014, plus de 276 lycéennes avaient été enlevées par le groupe islamiste dans leur école à Chibok, dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria. Bien que certaines d'entre elles aient été en mesure d'en réchapper, le sort de la majorité des lycéennes reste à ce jour inconnu" : voir "Nigéria : deux ans après l'enlèvement des lycéennes de Chibok, des experts de l'ONU déplorent l'absence de progrès". Source : ONU (12-04-2016).
[3] Le général Philippe Steininger est secrétaire général adjoint de la Défense et de la sécurité nationaledepuis juillet 2015. Il a notamment commandé les forces aériennes stratégiques et la base aérienne de Cazaux et a servi à la Délégation des Affaires Stratégiques (DAS) du ministère de la Défense. Pilote de combat, il a participé à des opérations en Afrique, au Moyen-Orient et dans les Balkans. Le SGDSN est chargé auprès du Premier ministre de la coordination interministérielle en matière de Défense et de Sécurité nationale. Ses missions sont élargies à l’ensemble des questions stratégiques de défense et de sécurité, qu’il s’agisse de la programmation militaire, de la politique de dissuasion, de la programmation de sécurité intérieure concourant à la sécurité nationale, de la sécurité économique et énergétique, de la lutte contre le terrorisme ou de la planification des réponses aux crises.
[4] "Le 14 avril 2014, plus de 276 lycéennes avaient été enlevées par le groupe islamiste dans leur école à Chibok, dans l'État de Borno, au nord-est du Nigéria. Bien que certaines d'entre elles aient été en mesure d'en réchapper, le sort de la majorité des lycéennes reste à ce jour inconnu" : voir "Nigéria : deux ans après l'enlèvement des lycéennes de Chibok, des experts de l'ONU déplorent l'absence de progrès". Source : ONU (12-04-2016) :
[5] "Le commandant du groupe terroriste qui a revendiqué l'enlèvement de plus de 220 lycéennes au Nigeria est l'un des jihadistes les plus recherchés d'Afrique. Mais aussi l'un des plus secrets... Un jihadiste "doublé d’un gangster" : Voir "Qui est Abubakar Shekau, le chef fanatique de Boko Haram ?" Source : FranceTV info.
[6] Voir "Au Nigeria, l'armée est en passe de vaincre les combattants d'une secte islamiste" in le Monde (30-07-2009)
[7] "La police nigériane offre une récompense de 25 millions de nairas, soit 116.000 euros, pour toute information concernant le cerveau présumé de l'attentat-suicide contre les bureaux de l’ONU à Abuja, rapportait le Journal du Cameroun le 19 septembre. Le 26 août 2011, l'attaque avait fait vingt-trois morts et plus de cent blessés. Selon les autorités nigérianes, Mamman Nur, un homme affilié à la secte islamiste Boko Haram et qui revenait de Somalie aurait planifié l’opération. Cette organisation, active dans le nord du Nigeria et soupçonnée d’avoir des liens avec al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) a revendiqué l’attentat." "Nigeria - Le terroriste qui valait 100.000 euros" in Slate Afrique (19-09-2011).
[8] « Quant à Boko Haram, il faut noter la création lente mais réelle de la force mixte multinationale qui se constitue en état-major plutôt qu’en forces séparées. Mon collègue Michael Fallon m’a également confirmé le renforcement de la contribution britannique en matière de renseignement. Là aussi, nous entrons visiblement dans une phase positive : affaibli, Boko Haram n’est plus dans une attitude de conquête territoriale, mais se cantonne aux actions terroristes. Les risques subsistent, mais la coopération entre les quatre pays bordant le lac Tchad se renforce. Notons enfin l’intensification de l’engagement des forces nigérianes depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau président Muhammadu BuhariExtrait de l'audition du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l'Assemblée Nationale (16-02-2016).
 


 

 


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