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"Vers une Europe de la sécurité et de la défense" (1)

"Vers une Europe de la sécurité et de la défense" (1)

Colloque organisé à Paris le 3 décembre 1999 par les quotidiens Le Monde, la Frankfurter Allgemeine Zeitung et El Pais. Discours d'ouverture du ministre français des Affaires Etrangères, M. Hubert Védrine.

Pourquoi l'Europe de la sécurité et de la défense n'est-elle pas née avant ? Pourquoi apparaît-elle possible aujourd'hui ? Que voulons-nous en faire, nous Français et nous Européens ? Et comment pouvons-nous avancer dans cette voie en bonne intelligence avec les Etats-Unis ? Voilà les quelques questions auxquelles je vais essayer de m'attacher à répondre ce matin.

Pourquoi l'Europe de la défense n'est-elle pas née avant ? Parce que l'Europe était déjà bien défendue par l'OTAN, que les Européens jugeaient cette situation satisfaisante, que l'Europe n'était pas assez avancée pour avoir de telles ambitions. Durant les années 1949-1990, c'est par une combinaison des défenses nationales - et notamment les dissuasions nucléaires françaises et britanniques - et de l'Alliance atlantique que la défense de l'Europe a été assurée. Pendant plus de 40 ans, l'Union soviétique a été contenue et dissuadée.

Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'URSS, l'Europe n'est plus menacée de la même façon. Cependant, la défense de son territoire continue, par précaution, à reposer à la fois sur la défense nationale et sur l'OTAN, garante de l'engagement de défense collective prévu à l'article 5 du traité de Washington. C'est ainsi que cette alliance militaire défensive a survécu dans les années 1990-1991 à la disparition des menaces qui l'avaient fait naître.

L'Europe de la défense c'est autre chose : ce n'est pas que la défense de l'Europe. Mais pourquoi l'Europe de la défense serait-elle devenue plus réalisable alors même que le niveau des menaces le justifierait moins ? En fait ce n'est pas parce que l'Europe a besoin d'être mieux défendue qu'une Europe de la défense est aujourd'hui en cours d'édification mais parce que l'Europe entend maintenant jouer tout son rôle. Pendant longtemps, l'Europe, absorbée par la mise en place progressive des politiques communes, du marché unique, des nouveaux traités, n'a pas ressenti la nécessité ni l'urgence, ni ne s'est sentie autorisée à se doter d'une dimension "sécurité et défense". Puis les choses ont changé par étapes, depuis une dizaine d'années. Nous avons franchi le pas avec le traité de Maastricht qui a donné une base juridique à la mise en place d'une "Politique étrangère et de sécurité commune" et qui a mis la monnaie unique sur ses rails définitifs. Dès lors, l'Europe de la défense devient un prolongement naturel et logique de la construction européenne. Défense et sécurité, sécurité et politique étrangère commune, union politique et union économique vont aujourd'hui ensemble et font partie intégrante de notre légitime ambition européenne.

Dans le nouveau contexte stratégique post guerre froide, l'enjeu pour l'Europe n'est plus seulement de contrer une hypothétique menace stratégique globale mais d'être capable de traiter les crises hybrides et les facteurs d'instabilité en Europe ou à sa périphérie. Au point où en est la construction européenne, il serait anormal que les Européens ne puissent appréhender ce type de situations par eux-mêmes.

C'est pourquoi la France, depuis le début des années 90 et de plus en plus intensément ces toutes dernières années, a œuvré patiemment à la constitution, au sein de l'Alliance atlantique, d'un pilier européen et pour la mise en place d'une capacité européenne à gérer des crises. Nous avons tiré le meilleur parti de l'Union de l'Europe occidentale, en définissant des nouvelles missions dites "missions de Petersberg" telles que les missions humanitaires et d'évacuation, les missions de maintien de la paix et les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris pour le rétablissement de la paix. C'était très important pour nos partenaires européens non membres de l'OTAN ou pour ceux qui tout en y appartenant ne voulaient avancer que par étapes. Mais chacun savait qu'on ne pouvait aller plus loin dans ce cadre. La destinée de l'UEO est de se fondre dans l'Union Européenne dès lors que celle-ci est en mesure de reprendre l'héritage.

C'est dans ce contexte que l'intervention armée au Kosovo a rappelé l'extrême disproportion des moyens - notamment aériens et d'observation - entre les Etats-Unis et les Européens, constat que la France n'a pas été seule à faire.

Mais déjà auparavant quelque chose de nouveau et de prometteur s'était mis en marche. La chimère "défense-européenne" est en train de devenir projet puis réalité. Dès 1998, les Britanniques et nous avons été capables de formuler des propositions communes. Pourquoi ? Parce que nous, Français, avons su dépasser la contradiction entre défense européenne et OTAN, en prenant acte du rôle essentiel que celle-ci continuerait à jouer dans la sécurité européenne. Notre participation aux opérations de l'OTAN en Bosnie et au Kosovo a d'ailleurs démontré que notre statut de pays non intégré à la structure militaire n'était en rien un handicap. Après tout, les Etats-Unis eux-mêmes ont dans l'Alliance un statut à part. De son côté, le Royaume-Uni, pays qui était le plus opposé à l'idée d'une défense européenne autonome, avait fait un mouvement décisif en levant à l'automne 1998 son veto à l'évocation des questions de défense au sein des Quinze. Cette double évolution et ce rapprochement franco-britannique ont permis la déclaration de Saint-Malo (4 décembre 1998), qui pour la première fois évoque une "capacité d'action autonome" de l'Union européenne à gérer des crises. Saint-Malo a ouvert la voie à de nouveaux progrès. L'engagement de nos partenaires européens, en premier lieu de l'Allemagne puis de l'Italie et de l'Espagne, a ensuite permis de faire tomber des tabous au Conseil européen de Cologne (juin 1999) et de donner le coup d'envoi véritable du chantier de l'Europe de la défense. Javier Solana a été nommé Haut Représentant pour la PESC. Notre ambition est désormais une ambition partagée à quinze.

A partir de là, quels sont nos objectifs ? Pour nous, l'Union européenne en tant que telle doit pouvoir intervenir, avec des moyens propres, pour défendre ses intérêts et ses valeurs. Elle doit en avoir la volonté et la capacité. Sinon, c'est sa crédibilité toute entière qui sera affectée et pas seulement dans le domaine de la sécurité et de la défense. Nous venons de réaffirmer notre détermination avec les Britanniques puis avec les Allemands. A Helsinki, la semaine prochaine, nous définirons les objectifs, nous nous engagerons à développer les capacités nécessaires et nous mettrons en place les organes de décision et les instruments militaires nécessaires au sein de l'Union.

Mais, intervention ne veut pas dire interventionnisme. L'Union européenne, qui préconise plus de règles pour que la mondialisation soit maîtrisée, doit elle même respecter la légalité internationale, à commencer par les prérogatives du Conseil de sécurité en matière de maintien de la paix et de la sécurité internationale. Elle exercera ses nouvelles responsabilités "d'Europe puissance" expression française consacrée, que le Chancelier Schroëder a tenu à employer devant l'Assemblée nationale mardi dernier, avec un esprit de responsabilité, et dans l'esprit d'un partenariat stratégique à renforcer constamment avec ses grands voisins de l'Est, à commencer par la Russie, du Sud-Est et du Sud.

La politique étrangère et de sécurité commune a vocation à former un socle commun, commun mais pas unique. Elle sera d'autant plus efficace qu'elle sera nourrie par des politiques étrangères nationales fortes. Personne ne souhaite une harmonisation par le bas de nos politiques étrangères et de sécurité. De même, la défense européenne ne passera pas par une communautarisation, mais plutôt par une mutualisation de nos capacités et moyens.

L'objectif est de doter l'Union européenne d'une capacité autonome dans le triple domaine de l'aide à la décision, de la conduite d'opération, et des capacités militaires. Alain Richard, qui s'exprimera devant vous tout à l'heure, développera longuement ces points.

Il n'y a aucune raison que cette affirmation de l'Europe de la défense et de la sécurité soit perçue par les Américains comme une menace pour l'OTAN. Je dirai même au contraire. Le rôle de l'Alliance atlantique dans la sécurité européenne a été réaffirmé après la disparition de la menace du Pacte de Varsovie. Aucun de ses membres ne songe à se priver de l'atout indispensable que représente l'appartenance à une alliance aussi forte.

Nos alliés américains nous tiennent à cet égard un discours ambivalent. Si certains Américains perçoivent tout développement de l'Europe de la défense comme une menace pour l'OTAN et pour les intérêts des Etats-Unis, les principaux responsables nous appellent au contraire à renforcer nos capacités militaires, à œuvrer davantage à la vitalité d'une Alliance rénovée, à contribuer plus à la gestion des crises en Europe par l'aide économique et par des contributions en policiers et en troupes. Il serait logique qu'un meilleur partage du fardeau s'accompagne d'un partage effectif de la décision. Mais les dernières réactions américaines me paraissent et plus réalistes et plus positives.

La défense européenne ne naît pas sur un terrain vierge. L'existence de l'OTAN est une réalité. C'est en cela que la défense européenne ne pourra être réalisée comme la monnaie unique et que c'est plus compliqué. Si les Européens avaient eu le dollar comme monnaie commune, auraient-ils fait l'euro ? Notre objectif à la fois très ambitieux et réaliste est une défense européenne commune, complémentaire de ce qui existe dans l'OTAN. Nous souhaitons que cette mutation s'accomplisse en bonne intelligence avec les Etats-Unis et donc entre l'UE et l'OTAN. J'estime qu'entre Alliés, nous devons nous faire confiance. Si tel est le cas, je suis sûr que nous réussirons à faire de l'Europe un des grands pôles du monde multipolaire de demain./.

 

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