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Gerhard Schröder devant les députés français

Gerhard Schröder devant les députés français

Discours du Chancelier de la République fédérale d'Allemagne au palais Bourbon le 30 novembre 1999.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre,

Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Députés,

Tenir un discours devant l'Assemblée nationale française, cette institution vénérable et riche de traditions, est pour moi à la fois un défi et un honneur. Monsieur le Président, je vous remercie de me donner l'occasion de prendre la parole devant cette haute assemblée.

Le parlement français a joué un rôle déterminant dans le développement de la démocratie française au cours des siècles derniers. Il a en outre contribué de manière décisive à la définition, au développement et à la mise en oeuvre des idées démocratiques en Europe. Plus d'un sujet débattu dans cette enceinte a eu un retentissement bien au-delà des frontières de la France. La Révolution de 1848 qui s'est propagée dans les Länder allemands et dans de grandes parties d'Europe, est partie de Paris et de l'Assemblée nationale. La vision d'une Europe pacifique présentée ici par Aristide Briand fut entendue au Reichstag par Gustav Stresemann ; les débats de l'après-guerre sur la politique européenne eurent également un écho au Bundestag à Bonn.

D'une manière générale, l'Assemblée nationale et le Bundestag allemand sont unis par des échanges étroits qui s'inscrivent dans une longue tradition. De ce fait, ils sont représentatifs d'un grand nombre d'institutions de nos deux pays et reflètent l'assise des relations franco-allemandes dans toute son étendue.

Existe-t-il seulement un domaine dans lequel l'Allemagne et la France n'entretiennent pas de relations étroites, ne soient pas intimement liées et ne se soient pas influencées ?

Naturellement la France est d'abord pour mes compatriotes le pays des artistes, des créateurs de mode, et des belles villes à l'architecture classique qui font honneur à leur patrimoine tout en restant ouvertes au monde moderne. Les musées et les régions françaises sont chaque année la destination de millions de touristes allemands. La culture et la civilisation françaises occupent une place incontestée et de premier rang en Allemagne. Cette image que nous avons de la France assure à votre pays une place privilégiée dans le cœur des Allemands. Ce n'est certainement pas un hasard que Rainer Maria Rilke a écrit quelques-uns de ses plus beaux poèmes à Paris: "Le fleuve, les ponts, les rues qui s'étirent et les places, se multipliant à l'infini, ont derrière eux investi cet espace, sont tracés sur lui comme sur la soie". C'est ainsi qu'il voit Paris.

Nos pays s'interpénètrent dans le domaine culturel. Ils n'ont cessé de s'inspirer mutuellement. Voltaire, I'un des précurseurs intellectuels de la Révolution française, a trouvé refuge au château de Sans-Souci à Potsdam. Un siècle plus tard c'est Heinrich Heine qui se réfugiait à Paris. Son œuvre "Allemagne, conte d'hiver" témoigne d'un regard critique sur sa patrie qu'il a développé en France.

Mesdames, Messieurs,

En même temps, la France est aussi le pays des technologies de pointe, des inventions scientifiques et d'infrastructures modernes et performantes.

La France et l'Allemagne sont incontestablement l'un pour l'autre le partenaire commercial le plus important, bien plus que les Etats-Unis ou le Japon. En 1997, 17 % des importations françaises d'une valeur d'environ 316 milliards de francs provenaient d'Allemagne, 16 % des exportations françaises d'une valeur d'environ 271 milliards de francs allaient en Allemagne.

La France est également une destination privilégiée pour les investissements allemands. Les investissements français apportent pour leur part une contribution importante à la reconstruction des nouveaux Länder. Ils ont aidé au redémarrage de ces régions après la réunification. En retour, les nouveaux Länder ont conduit à une augmentation notable des exportations de la France vers l'Allemagne.

Compte tenu de cette imbrication très étroite, il n'est pas étonnant que des fusions entre les grands groupes de nos deux pays en résultent. Ainsi Rhône-Poulenc et Hoechst se sont associés. La nouvelle société Aventis a son siège à Strasbourg, symbole de la construction européenne et ville emblématique de part et d'autre du Rhin.

L'étroite coopération dans le domaine de l'aéronautique qui remonte à plus de trente ans a conduit à la fusion de DASA avec Aérospatiale et Matra. Ces entreprises de pointe se sont volontairement unies sur notre continent pour avoir la force de s'imposer à un échelon mondial.

Et la liste n'est pas terminée. Ces exemples témoignent des connexions innombrables dans tous les domaines de la vie. Au fil du temps se sont développés des liens qui de par leur intensité représentent entre la France et l'Allemagne un réseau de relations unique de par sa densité.

Nous entretenons des relations d'amitié et de confiance sans précédent. Dans le langage européen, nous parlons de "I'acquis", c'est-à-dire des fondements élaborés pendant de longues années d'étroite coopération grâce auxquels nos relations peuvent se développer de manière dynamique. Notre "acquis" est solide. Les spectateurs de la chaîne franco-allemande "ARTE" peuvent s'en rendre compte tous les soirs.

La réalité des échanges entre nos deux pays contredit les spéculations souvent émises quant au supposé désintérêt mutuel. Une telle critique oublie le profond ancrage de nos relations et ne mesure leur état que par rapport à quelques gestes symboliques. Mais la coopération franco-allemande est surtout composée de nombreuses réalités qui échappent souvent à l'observation de l'opinion publique. Les échanges de jeunes et d'étudiants par exemple ne sont nulle part au monde aussi développés qu'entre nos deux pays.

Notre mission est de maintenir l'intérêt mutuel en éveil et de continuer à le renforcer. Nombreuses sont les raisons d'être curieux l'un de l'autre, d'apprendre la langue du voisin, et de le connaître, lui, son pays et ses traditions.

Le fait que je puisse parler de la relation étroite entre la France et l'Allemagne comme d'une relation naturelle est une preuve, après l'époque des affrontements, du succès des grands efforts que nous avons accomplis pour nous entendre, établir un partenariat et chercher ensemble des voies communes.

Mesdames, Messieurs, même le partenariat le plus étroit n'est pas à l'abri de conflits d'intérêts occasionnels. Rien de plus naturel dans un monde concurrentiel en mutation rapide, confronté à des défis permanents et où les changements se succèdent de plus en plus vite. Nous avons appris à surmonter nos différences, avec loyauté et dans un climat de confiance. Sur cette toile de fond, nous ne devrions pas surestimer les différences qui ne manqueront pas de resurgir de temps à autre mais, au contraire, les comprendre comme une incitation à trouver des solutions communes.

Nos relations reposent sur une base qui s'est avérée extrêmement stable et résistante, en dépit des prophètes de mauvais augure. Et ce, bien que nos relations aient dû au cours de la dernière décennie s'adapter à une vitesse vertigineuse à une nouvelle donne.

Cette année, nous avons célébré, le 9 novembre, le dixième anniversaire de la chute du Mur de Berlin. Je me souviens encore parfaitement que cet événement qui a tout d'abord abasourdi l'Allemagne avant de susciter une explosion d'allégresse, a en France aussi fait penser à la Révolution française de 1789. C'est un fait que la chute du Mur a signifié la libération de la moitié de notre continent et le retour d'une large partie de l'Europe au sein de la famille des Etats démocratiques.

Pour les Allemands, ce fut aussi le début de la réunification allemande. En 1991, le Bundestag décida de déplacer la capitale de la République fédérale à Berlin. Comme vous le savez, la décision en faveur de Berlin ne fut prise qu'à l'issue d'un débat intense. C'est dans ce contexte que fut créée la notion de "République de Berlin". Comme j'ai pu l'entendre de nombre de mes interlocuteurs, notamment français, je sais que cette expression a suscité au début certaines inquiétudes parmi quelques-uns de nos amis. Une question a souvent été posée : est-ce que l'Allemagne ne serait pas gouvernée différemment à partir de Berlin, n'y aurait-il pas un glissement des données de la politique étrangère allemande et les relations avec la France ne finiraient-elles pas par en souffrir ?

Je répondrai à ces questions par une seule phrase : à Berlin aussi, la politique étrangère allemande est placée sous le signe de la continuité.

Dans nos relations avec la France, la ville de Berlin occupe une place très particulière. La France a marqué comme aucun autre pays l'histoire de Berlin. En très peu de temps, environ 20 000 huguenots français émigrèrent à la fin du XVIIème siècle dans le Brandebourg et s'établirent en grand nombre à Berlin. Par rapport à la population totale de Berlin, qui était environ de 50 000 habitants à l'époque, ces émigrants exercèrent une grande influence sur le développement de la ville. À une certaine époque, un Berlinois sur quatre était français ! Les immigrants animèrent la vie économique et marquèrent le goût de leurs concitoyens en tant qu'imprimeurs, chapeliers, gantiers, joailliers, bijoutiers, négociants en vins et cafetiers. Berlin profita énormément de cet afflux d'immigrants. En retour, ces derniers obtinrent une aide de départ importante et l'octroi des droits civiques. L'influence française dans l'agriculture et les sciences, l'art et la culture, l'enseignement et la gastronomie a été considérable. Un Berlinois citerait ici quelques mets favoris de la cuisine traditionnelle berlinoise, "Frikassee", "Bulette" et "Roulade".

La cathédrale française immortalise l'influence architecturale des huguenots à Berlin. Les immigrants français ont fait partie de l'une des premières grandes vagues d'immigrants à avoir marqué le paysage de Berlin. La ville a montré au cours de son histoire qu'elle savait s'ouvrir à ce qui est nouveau, l'intégrer, et qu'elle ne cessait par conséquent de se transformer.

Nous assistons actuellement à Berlin à la cicatrisation des blessures du passé. De nouveaux bâtiments rendent en même temps à la ville son identité caractéristique. L'ambassade de France est en construction au "Pariser Platz", près de la Porte de Brandebourg. La diplomatie française retourne à sa place attitrée à Berlin dans un bâtiment clair et accueillant.

C'est un fait, le déménagement à Berlin a changé le cadre dans lequel l'Allemagne est gouvernée. La politique allemande est désormais élaborée dans une ville dynamique, confrontée à ses contradictions, en contact direct avec la réalité.

II est également certain que les paramètres de la politique étrangère allemande n'ont pas changé à Berlin et ne changeront pas non plus à l'avenir. La politique étrangère a été et est, de même que la politique de nos partenaires, une politique intégrée dans l'Union européenne et l'Alliance nord-atlantique et, en quelque sorte, une politique "éclairée" des intérêts. Une politique bien comprise de ses intérêts signifie pour moi poursuivre des objectifs que les Européens, mais tout particulièrement les Allemands et les Français, partagent. Je pense en priorité au maintien de la paix, de la liberté, de la prospérité et à notre identité et nationale et européenne.

Mesdames, Messieurs, il n'est pas possible de parler de nos deux pays, de leurs relations, de leur avenir, sans accorder une place centrale à la vocation unificatrice de l'Europe.

Le succès de l'histoire de la Communauté européenne et, plus tard, de l'Union européenne ne se mesure pas seulement aux chiffres économiques qui reflètent notre prospérité croissante mais aussi à l'attrait accru de l'Union européenne.

L'Europe est marquée par la coopération franco-allemande. Mais cette construction a dès le départ dépassé le cadre bilatéral. II s'agissait d'un travail de réconciliation pour l'avenir orienté vers l'édification de l'Europe. Les deux pays ont été animés d'une forte volonté de construction qui s'est fixé des buts à long terme. Le caractère spécifique de la coopération franco-allemande a été, est et sera indispensable à l'avenir également. C'est pourquoi nos deux peuples assument une responsabilité commune dans la préparation de l'avenir de l'Europe.

À l'aube du XXIème siècle, la vision d'une Europe unie, pacifique et démocratique n'est plus une utopie mais elle fait partie intégrante de notre quotidien. Le marché intérieur européen, l'Union économique et monétaire, la politique judiciaire et intérieure commune ainsi qu'une politique étrangère et de sécurité commune constituent aujourd'hui le fondement d'un nouvel ordre politique, économique et social en Europe.

Mesdames, Messieurs,

L'Europe compte sur l'Allemagne et la France. Aucune des grandes questions européennes n'a été résolue sans l'entente du tandem franco-allemand. Aucun des grands projets d'intégration européenne n'aurait été réalisé sans l'impulsion commune de la France et de l'Allemagne.

En cette fin de millénaire, l'Allemagne et la France sont à nouveau appelées à jouer ce rôle. L'Union européenne doit créer les conditions internes qui lui permettront d'accueillir de nouveaux membres. Le cadre financier jusqu'à 2006, qui rendra possible l'adhésion des premiers pays candidats à l'Union, a été adopté sous présidence allemande à Berlin. Lors du sommet de Cologne, le Conseil européen a fixé le calendrier de la réforme des institutions de l'Union européenne. Il est prévu d'achever cette réforme sous présidence française, au deuxième semestre de l'an 2000, pour que l'Union, conformément à la proposition franco-allemande discutée au mois d'octobre dernier en Finlande, à Tampere, soit en mesure d'accueillir de nouveaux membres à partir de 2003.

Etant donné ce calendrier serré, il est nécessaire de limiter le mandat de la prochaine conférence intergouvernementale. Nous devrons régler les trois questions institutionnelles restées en suspens à Amsterdam, à savoir la taille de la Commission, l'augmentation du nombre des décisions du Conseil prises à la majorité qualifiée et la nouvelle pondération des voix au sein du Conseil. II s'agit en outre de tirer les conclusions de la démission de la Commission et d'inscrire dans le Traité les progrès réalisés entre-temps dans le domaine de la politique de sécurité et de défense commune.

Je suis d'accord avec le Président Jacques Chirac et le Premier ministre Lionel Jospin qu'il est absolument impératif de régler en temps voulu ces questions pour assurer la réussite de l'élargissement. La France et l'Allemagne ont donné leur parole à leurs amis et partenaires d'Europe centrale et du sud-est. L'élargissement est un devoir que nous assigne notre responsabilité historique à l'égard de ces pays, mais il est aussi une démarche avisée au plan politique et économique. C'est pourquoi nous insisterons conjointement à Helsinki, au mois de décembre, pour faire admettre six candidats supplémentaires aux négociations. Nous nous emploierons également à donner à la Turquie le statut de candidat à l'adhésion.

Mesdames, Messieurs,

L'Europe de l'avenir doit être capable de défendre ses intérêts de manière efficace dans le monde entier.

L'euro est devenu à côté du dollar une monnaie mondiale, le marché intérieur européen est le plus grand espace économique mondial, et l'Union européenne joue un rôle clé dans les négociations de l'OMC qui viennent de commencer. L'Europe ne doit pas, à l'échelle internationale, se comporter comme un observateur mais comme un acteur puissant qui participe de manière déterminante à l'édification de l'ordre global pour le XXIème siècle Cela suppose que les Européens parlent d'une même voix dans le monde et qu'ils fassent valoir collectivement et avec efficacité leurs intérêts.

Avec la nomination de Javier Solana comme Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, nous avons accompli un premier pas important dans ce sens. La deuxième étape consistera à s'atteler à la pose des fondements d'une gestion européenne efficace des crises et d'une Politique européenne de sécurité et de défense. Sous la présidence allemande et avec l'appui de la France, nous avons tracé la voie dans ce sens au Conseil européen de Cologne. Dans son plan d'action du mois de juillet, le Président Jacques Chirac a soumis des propositions concernant l'élaboration et la mise en œuvre des décisions de Cologne auxquelles nous sommes très favorables. Au mois de décembre le Conseil européen fixera à Helsinki des orientations importantes pour la suite du développement de la politique européenne de sécurité et de défense. L'Allemagne et la France sont solidaires en la matière. Je suggère, notamment et surtout dans le cadre des contacts entre l'Assemblée nationale et le Bundestag allemand, de commencer dès maintenant à réfléchir à ces questions.

De concert avec nos amis britanniques, l'Allemagne et la France feront avancer le dossier de telle sorte que ces travaux puissent, y compris dans ce domaine, être achevés sous la présidence française, l'année prochaine. Il est essentiel non seulement de créer des mécanismes de décision adaptés aux crises mais surtout d'améliorer les capacités militaires de l'Union européenne. La crise au Kosovo a justement montré que les Européens ont des déficits tant dans le domaine du renseignement que du transport aérien. Nous devons prendre des mesures, car nous ne pouvons pas compter indéfiniment sur l'aide de nos amis américains. Notre responsabilité, mais aussi notre fierté d'Européen, nous imposent de nous doter des moyens nécessaires à cette fin. Dans un premier temps, j'ai décidé ce matin avec le Président Jacques Chirac de lancer une initiative franco-allemande destinée à mettre en place un commandement européen pour les transports aériens.

Mesdames, Messieurs,

Le degré d'intégration européenne atteint jusqu'ici et la prochaine vague d'élargissement marquent une césure profonde dans l'histoire de l'intégration européenne. La gestion dans sa dimension historique, se pose de savoir où va cette Europe et quel sera finalement son visage. Bref, la question du but du processus d'intégration européenne se pose de manière de plus en plus pressante.

Au départ, il y avait l'Europe carolingienne. Ensuite, la Communauté européenne et plus tard l'Union européenne s'est étendue vers le Sud et le Nord. L'élargissement vers l'Est est imminent. Cette évolution fait entrer l'Union européenne dans une nouvelle dimension. Pour préserver la cohésion de l'Union, nous voulons développer à moyen terme ses bases constitutionnelles. Ce ne sera pas le sujet de la prochaine conférence intergouvernementale. Mais nous devrions dès maintenant ouvrir le débat sur ces questions.

Nous sommes appelés à relever conjointement de nouveaux défis. Nous avons besoin d'une réponse européenne commune face à la mondialisation, d'une représentation extérieure efficace de nos intérêts, de l'élargissement de l'Union européenne, du renforcement de la capacité d'action politique de nos institutions communes et de la réaffirmation de leur légitimité démocratique. Ce sont les tâches sur lesquelles l'Allemagne et la France doivent se concentrer.

L'expression "Europe Puissance" créée en France traduit exactement le but que nous poursuivons ensemble. Dans le débat sur l'Europe en Allemagne, cette idée n'a malheureusement pas eu beaucoup de résonance jusqu'ici. Je fais mienne, ici et maintenant, cette expression française qui définit exactement notre vision commune de l'Europe future. Nous voulons une Europe qui sache défendre avec assurance et succès ses intérêts tout en étant ouverte à la concurrence mondiale pour trouver les meilleures réponses aux questions de l'avenir. Dans les cinq domaines suivants, je considère qu'il est urgent d'agir.

Premièrement, l'affirmation culturelle de l'Europe. Notre continent est marqué par une grande diversité, du point de vue linguistique, artistique, musical et intellectuel. Cette diversité est à la fois notre patrimoine et notre richesse communs. Nous devons apprendre à faire davantage connaître notre culture tant au sein de l'Europe qu'au-delà de notre continent. Pour ce faire, il nous faudra prendre de nouveaux chemins. Les chefs-d'œuvre culturels, l'avant-garde artistique sont tout aussi indispensables que les offres à succès, y compris au plan économique, pour le grand public. Si nous ne réussissons pas dans ce domaine, nous risquons un appauvrissement culturel qui conduira à long terme à une perte de notre potentiel intellectuel et de notre capacité d'innovation. Comme le montre, la vente mondiale des films avec l'acteur Gérard Depardieu, célèbre sur tous les continents, la diversité culturelle doit réussir. Pourquoi les Européens ne seraient-ils pas en mesure d'exporter leur culture populaire propre, de conquérir des marchés et d'offrir une alternative à l'uniformisation qui nous guette. L'Europe doit sortir de la défensive et – consciente de la richesse de son patrimoine – chercher de façon offensive la concurrence avec les autres. C'est particulièrement évident dans l'industrie cinématographique qui jouit d'une longue tradition dans nos pays. Nous devrions dans ce domaine unir nos ressources, nos talents et nos imaginations. Dans cette optique, le Président Chirac et moi-même avons proposé de créer une académie franco-allemande du cinéma. Nos pays disposent d'infrastructures idéales pour produire de bons films de divertissement susceptibles de remporter un succès sur le marché européen et hors d'Europe.

Deuxièmement : la garantie et le développement du modèle de la société européenne. L'Allemagne et la France partagent la conviction selon laquelle la responsabilité individuelle et la justice sociale sont les piliers de la cohésion sociale. Ces deux principes fondamentaux caractérisent l'économie sociale de marché qui, comme aucun autre ordre social, concilie la puissance et la créativité concurrentielles avec l'égalité des chances. Si nous voulons garantir durablement la croissance et la prospérité dans nos pays, ce sera avec et non contre le marché. Mais je suis d'accord avec Lionel Jospin lorsqu'il dit que nous ne devons pas permettre la commercialisation complète de tous les aspects de la vie.

Parce qu'elle est indispensable pour la cohésion de notre société, la lutte contre un chômage beaucoup trop élevé occupe la toute première place dans notre agenda politique, en Allemagne, en France, en Europe. Nous misons sur les innovations et les investissements. Nous misons également sur un Etat social performant qui encourage la responsabilité individuelle et l'indépendance de chacun et qui ne se contente pas de protéger, mais agit de manière stimulante.

Sachant que c'est la clé pour la participation des hommes et des femmes à la société de l'information émergente, nous misons sur l'éducation et la formation, sur l'apprentissage tout au long de la vie. Nos sociétés devront affronter les changements liés à l'innovation et à la mondialisation et relèveront ce défi. L'Allemagne et la France mèneront dans ce domaine également, malgré quelques différences d'approche occasionnelles, une coopération très étroite, à l'échelon bilatéral et européen. Nous voulons mener une politique de long terme pour assurer les conditions d'existence des générations suivantes.

Troisièmement, l'Europe doit faire valoir avec succès ses intérêts, y compris ses intérêts économiques, sur la scène internationale. Face à nos concurrents nous devons nous affirmer en tant qu'Européens. Cela vaut en particulier pour les domaines où l'enjeu porte non seulement sur l'emploi et le savoir-faire mais aussi sur l'indépendance, la capacité d'organisation de l'Europe et sa capacité politique à préparer l'avenir. Pour cette raison aussi, le prochain cycle de négociations de l'OMC est pour nous d'une importance capitale.

Les programmes Airbus et Ariane sont représentatifs d'une coopération politique étroite et fructueuse entre l'Allemagne et la France dans le secteur industriel. La fusion des entreprises aéronautiques DASA, Aérospatiale et Matra a permis la création d'un groupe d'envergure mondiale. Elle est l'expression de la ferme volonté des Européens d'être compétitifs à l'échelle économique mondiale. Pour devenir plus forts unissons nos forces. En même temps, nous faisons preuve de notre détermination à assumer notre responsabilité internationale. Comme pour l'intégration de l'Europe dans son ensemble, c'est le coude-à-coude franco-allemand qui donnera l'élan décisif à l'indépendance nécessaire de l'Europe. Une indépendance qui, du reste, est à la base d'une coopération sur un pied d'égalité avec nos partenaires de l'autre côté de l'Atlantique.

Quatrièmement, l'Union européenne doit devenir un espace de liberté pour nos citoyens dans lequel ils peuvent pleinement bénéficier des avantages de l'unification européenne. Lors du Conseil européen de Tampere, les chefs d'Etat et de gouvernement ont adopté un programme de travail ambitieux pour atteindre le but fixé par le Traité d'Amsterdam, à savoir la création d'un espace de liberté, de sécurité et de justice. Il s'agit également de trouver au niveau européen un bon équilibre entre les libertés de l'individu et le droit de tous à un degré élevé de sécurité intérieure. Tampere marque le début d'une vraie politique judiciaire et de sécurité à l'échelon européen s'étalant sur plusieurs décennies. L'Allemagne et la France joueront un rôle déterminant dans la réussite de ce projet d'intégration dont beaucoup sous-estiment toute la dimension. Nous devrons souvent nous surpasser. Nous devrons faire preuve de compréhension les uns envers les autres et nous devrons nous soutenir mutuellement.

La capacité d'action extérieure de l'Union n'a pas évolué au même rythme que l'intégration. C'est pourquoi, ce sera mon cinquième point, il faut faire avancer la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne. Les décisions concernant la définition de la politique de sécurité et de défense de l'Union européenne seront adoptées sous présidence française afin de doter l'Union d'une capacité d'action accrue dans le domaine de la gestion des crises. Il s'agit d'une étape importante dans laquelle nous soutiendrons pleinement la France. Dans le long terme, l'Allemagne et la France devront en outre réfléchir ensemble aux modalités de la défense commune prévue par le Traité sur l'Union européenne sans que soit remise en question la solidarité transatlantique en matière de défense.

Mesdames, Messieurs, dans le traitement de ces différents points, il sera nécessaire de reformuler systématiquement la finalité politique de l'unification européenne. II s'agit des bases institutionnelles d'une Union qui, d'une part, est de plus en plus hétérogène avec l'adhésion de nouveaux Etats membres mais qui, d'autre part, n'est pas encore suffisamment développée pour mener une action puissante à l'intérieur et à l'extérieur de l'Europe.

L'Allemagne et la France sont fermement convaincues que l'Union européenne est plus qu'une alliance de nations aspirant à une plus grande prospérité nationale. L'Europe a été, est et demeure pour nos deux pays une vision politique : vouloir l'Europe, c'est vouloir sans condition trouver des réponses communes à des questions communes, avoir du poids dans un monde en proie à une mutation accélérée, non pas pour renoncer à nos identités et particularités nationales ni même pour les uniformiser, mais précisément pour les sauvegarder et les préserver au sein d'une identité européenne élargie.

La France et l'Allemagne sont appelées à donner des impulsions communes à la solution de ces questions difficiles. Nous devrons proposer dès aujourd'hui d'ouvrir ce débat nécessaire. A cet égard, je voudrais rappeler que nos deux pays ont décidé de jouer également un rôle de moteur dans l'élaboration d'une charte européenne des droits fondamentaux, un projet qui a été engagé sous présidence allemande et qu'il est prévu d'achever sous présidence française au deuxième semestre de l'an 2000. La Charte des droits fondamentaux donnera à nos citoyennes et citoyens une orientation précieuse. Il n'est pas besoin de vous dire à vous qu'elle marquera également de manière décisive la discussion sur le futur cadre institutionnel de l'Europe.

Mesdames, Messieurs,

Comme l'a écrit Victor Hugo, deux nations ont créé l'Europe : la France et l'Allemagne. En effet, l'Allemagne et la France sont le cœur de l'Europe. Nous, Français et Allemands, voulons de concert avec nos partenaires européens préparer notre continent aux enjeux de l'avenir. Notre but n'est pas de construire un super-État européen mais une Europe proche des citoyens, une Europe de la diversité qui reflète la contribution et les traditions de chacun de ses membres. Car ce sont en fin de compte les hommes qui façonnent notre continent. Que ce soit les Français, les Portugais, les Finlandais ou les Tchèques, ils sont tous Européens, et ils ont chacun une manière de voir et des expériences qui leur sont propres. Les rencontres, les études à l'étranger, les relations commerciales, les liens familiaux ainsi que les visites contribuent à forger une image du voisin. Ainsi nous pouvons nous défaire des clichés qui ont si longtemps prévalus. Tous les Européens devraient participer à ce grand travail d'information pour se débarrasser des préjugés. Je souhaite que nos deux pays servent de modèle dans ce domaine à l'avenir également, et que ceux qui considèrent et l'Allemagne et la France comme leur pays soient de plus en plus nombreux. Pour terminer, je voudrais dire à nos concitoyens en Allemagne et en France ceci : faites confiance à notre volonté commune de continuer résolument dans cette voie !

Je vous remercie.

Source: Ministère français des Affaires Etrangères: www.diplomatie.fr

 

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