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Jospin: la nature de notre engagement

Jospin: la nature de notre engagement

Nous avons un ennemi: le terrorisme, le fanatisme  Source: Discours au Sénat prononcé le 10 octobre 2001 par le Premier ministre français, Lionel Jospin, sur la situation consécutive aux attentats perpétrés le 11 septembre aux Etats-Unis.

Monsieur le président du Sénat,

Mesdames et Messieurs les sénateurs et sénatrices,

Je voudrais vous dire le plaisir que j'ai à venir devant vous. Je veux féliciter les sénateurs et les sénatrices qui ont été réélus, puisque je viens après le renouvellement partiel du Sénat, et saluer naturellement les nouveaux sénateurs, et parmi eux les nouvelles sénatrices. Je félicite le président Poncelet pour sa réélection à la tête de votre Haute Assemblée.

J'ai tenu à venir moi-même, avec les ministres qui m'accompagnent, pour répondre à vos questions et participer à un débat sur la situation créée par les attentats du 11 septembre, et examiner, avec vous, l'attitude de la France. Nous en avons parlé effectivement avec le président du Sénat, et après avoir consulté les groupes, il a considéré que, la façon de faire, qui est la nôtre cet après-midi, était celle qui vous convenait le mieux: une intervention, relativement brève de ma part; une intervention du président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, monsieur de Villepin, que je salue; une expression et des questions des orateurs des groupes; puis une réponse que je ferai moi-même. Et je me prête volontiers à cette organisation.

Pour ne pas reprendre ce qui a été dit devant l'Assemblée nationale, ni même redire ce qui fait objet de débat maintenant depuis plusieurs semaines, il me semble qu'il convient que, dans cette intervention liminaire, je fasse peut-être seulement la synthèse des éléments principaux qui sont apparus après ce drame du 11 septembre, et de ce qui guide la France dans son attitude.

Lorsque ces attentats meurtriers ont frappé New York, Washington, ont tué tant de victimes innocentes, provoquant d'abord l'incrédulité puis l'horreur, spontanément, l'ensemble des Français ont exprimé leur émotion et leur solidarité à l'égard des Etats-Unis. Le président de la République, qui devait se rendre dans ce pays ami, a naturellement, selon le souhait du Président Bush, maintenu son voyage et pu exprimer, sur place, l'émotion des Français. Nous-mêmes, nous étions partagés entre l'incrédulité, l'horreur, l'indignation. Et immédiatement, dans l'expression d'une volonté absolument déterminés de lutter contre le terrorisme.

La solidarité qui s'est exprimée à l'égard de nos alliés et amis américains, ne tenait pas simplement à l'horreur des actes qui les frappaient, ni aux liens historiques qui nous liaient à ce pays, mais également au sentiment que nous étions nous aussi potentiellement menacés par le terrorisme, et que cette lutte qu'il fallait entreprendre était aussi la nôtre. C'est pourquoi nous avons engagé immédiatement des actions de coopération judiciaire et policière, avec les Etats-Unis, et au cœur et au sein de l'Union européenne. C'est pourquoi nous avons immédiatement accru notre collaboration en matière de renseignements, avec nos partenaires. C'est pourquoi, dès que nous avons été saisis par les Etats-Unis, d'une liste de groupes ou de personnes susceptibles de financer par des comptes, dans notre pays, des activités criminelles, nous avons pris la décision de geler ces comptes et ces avoirs. Et nous avons été les premiers à le faire après les Etats-Unis. Et je pourrais presque dire, pendant quelques jours au moins, les seuls, puisque c'est seulement lundi de cette semaine, à l'issue d'un Conseil, que ces mesures prises par la France ont été étendues aux autres pays d'Europe qui n'avaient peut-être pas les même facilités de législation.

Au G7, le ministre de l'Economie et des Finances, Laurent Fabius, en rendait compte, ce matin, en Conseil des ministres. Les propositions de la France, que souvent elle faisait depuis longtemps dans les enceintes internationales, pour limiter les pouvoirs des centres off shore, pour introduire de la lumière dans des circuits opaques qui permettent le financement du crime organisé, de la prostitution, le blanchiment de l'argent de la drogue ou le financement d'activités terroristes, au G7, samedi, la plupart des propositions françaises ont été reprises par nos partenaires.

Nous avons immédiatement mené une action policière plus ferme et plus incisive, au plan interne, pour arrêter des individus dangereux, démanteler des réseaux dont nous pouvions avoir connaissance, même si, parfois, nous avons dû le faire d'une façon précipitée que nous n'avions pas souhaitée. Et nous aurions peut-être été plus efficaces encore si tel ou tel ébruitement ne s'était pas produit.

Nous avons naturellement, aussi, pris des mesures, comme il était normal, pour assurer au mieux qu'il est possible la sécurité des Français. Non seulement, nous avons remis en oeuvre le plan Vigipirate au stade renforcé, mais nous avons commencé à examiner systématiquement, sur des axes et des pistes - que nous avions déjà commencé à travailler -, dans toute une série de domaines que j'ai évoqués d'ailleurs à l'Assemblée nationale, quels étaient les risques auxquels nous pouvions faire face, les points sensibles que nous devions protéger. Je veux vous dire que ce travail précis se poursuit régulièrement à tous les niveaux. Non seulement, à travers les réunions de ministres que j'opère, mais aussi à travers l'action des services de l'Etat, et en particulier, du Secrétariat général de la Défense nationale.

Il me semble aujourd'hui, alors qu'à la suite des frappes américaines, Ben Laden ou un certain nombre de ses lieutenants se sont exprimés, que ces mesures de sécurité, ce travail de coopération judiciaire, policière, financière, de renseignement doit être activement poursuivi car, à l'évidence, les menaces existent toujours.

Dans le même temps que nous engagions cette lutte contre le terrorisme, nous avons marqué clairement, l'ensemble des autorités françaises - le président de la République comme moi-même, les membres du Gouvernement qui se sont exprimés, plusieurs personnalités politiques - que cela ne nous conduisait pas à amalgamer le terrorisme s'inspirant frauduleusement de l'islam et l'islam comme religion; que nous comptions continuer à avoir des relations d'estime, d'amitié, de dialogue avec le monde arabo-islamique; que nous rejetions la vision ou la tentation d'un conflit de civilisations auquel certains voudraient nous entraîner et que nous devions aussi prendre en compte dans nos actions, dans notre engagement, dans notre langage, le fait que nous avons sur notre territoire des citoyens français ou des hôtes de notre pays qui ont des liens forts avec le monde arabe et avec l'islam.

De la même manière, si à nos yeux - et à mes yeux en particulier - aucun désordre du monde ne saurait servir de justification aux actes terribles des terroristes, si aucun conflit de civilisations ne saurait prétendre les inspirer - car leurs actes en réalité, ne se réclament d'aucune civilisation -, nous devions en même temps être conscients qu'il existe dans le monde des conflits non résolus, un malheur et des frustrations des peuples, notamment dans le monde arabo-musulman, des inégalités multiples de développement qui pouvaient, si nous n'y prenions garde, faire que se soudent ensemble ces mouvements ultra minoritaires, destructeurs, animés seulement par la haine de l'autre et par l'instinct de mort et des opinions, des groupes plus larges, parfois des foules marchant dans la rue et qui croyaient pouvoir trouver là, sur tel ou tel sujet, des liens qu'il nous faut absolument couper.

C'est pourquoi nous avons constamment penser que nous devions être capables de poser ces questions cruciales, comme la question du dialogue entre Palestiniens et Israéliens, et puis, continuer à proposer les réponses de la France aux grandes questions de la globalisation.

Un mois après les attentats, les Etats-Unis ont lancé leur réplique sur le plan militaire. Les frappes ont été limitées à l'Afghanistan. Elles visent des infrastructures militaires, des centres de commandement, certains symboles du pouvoir aussi. Ces frappes, telles que nous les analysons, notamment l'état-major des armées, ne sont pas des frappes massives, elles semblent témoigner d'une volonté d'éviter ou de limiter les dommages civils. Elles sont presque exclusivement américaines et même, dans les dernières, totalement américaines. Elles constituent sans doute une première phase.

Au-delà de ces frappes, sur le plan militaire, une action de caractère humanitaire a été engagée. Je sais qu'elle provoque un débat, dans la mesure où ces tonnes de vivres ou de produits qui tombent en même temps que les bombes, et dans des conditions aléatoires, provoque chez un certain nombre d'organisations non gouvernementales, des interrogations sur cette façon de faire.

J'ai d'ailleurs l'intention de recevoir les ONG françaises pour pouvoir nouer un dialogue utile avec elles, d'autant qu'elles ont depuis longtemps une expérience précise de la situation sur le terrain en Afghanistan.

En même temps, il faut bien se rendre compte qu'au moment où nous parlons et où nous agissons, la possibilité d'agir au plan humanitaire sur le terrain, dans l'ensemble de l'Afghanistan n'est pas donnée. Il y a donc dans ces actes, quoi que l'on puisse en penser, quelque chose de symboliquement utile. C'est seulement si la situation militaire sur le terrain, si une situation politique nouvelle en Afghanistan sont créées qu'alors pourront reprendre les formes plus efficaces, plus humaines, plus systématiques de l'aide humanitaire dans laquelle je suis sûr que nos ONG s'illustreront, mais qui suppose surtout - le ministre des Affaires étrangères y insiste -, une bonne coordination des organismes compétents, qu'il s'agisse du Haut Commissariat aux réfugiés ou du Programme alimentaire mondial.

Il faut en même temps rechercher une solution politique en Afghanistan; c'est à quoi nous travaillons. C'est pourquoi le ministre des Affaires étrangères a proposé un plan pour l'Afghanistan, non seulement à nos partenaires européens- même s'ils ont commencé à en discuter - mais aussi aux autres partenaires pour, non pas imposer de l'extérieur une solution aux Afghans qu'ils n'accepteraient pas, mais pour tenter de trouver avec eux, dans un dialogue interethnique, des solutions pour ramener la paix civile.

Vous connaissez la nature de notre engagement. Nous avons accepté des survols, nous avons accepté un soutien logistique notamment naval et nous menons, avec nos alliés, une activité de renseignement.

J'ai dit hier à l'Assemblée nationale, que depuis mes interventions précédentes, les dispositifs de soutien à l'opération avaient été complètement déployés, sous la forme que je viens d'indiquer, et même dans certains cas renforcés - je pense à l'accès à nos ports ou aux formes de la coopération navale. D'autres types de concours sont actuellement à l'étude. Ils pourraient concerner des forces aériennes et d'autres unités d'intervention pour des actions ponctuelles, mais cela relève d'un examen précis qui est fait avec nos partenaires américains et peut résulter aussi, bien sûr, de ce qu'ils nous demandent.

C'est dans cette perspective qu'une équipe militaire de liaison a rejoint, hier, l'état-major de commandement américain de l'opération à Tampa, en Floride. C'est, si nous sommes correctement informés, si nous sommes dans certains cas associés, que nous pouvons déterminer pleinement, président de la République et Gouvernement - les autorités françaises - les formes éventuelles de notre participation: ce que nous ferions ou ce que nous ne ferions pas.

Je l'ai dit hier encore, si, dans ce cadre, dans un processus qui bouge, qui suppose qu'un certain nombre de conditions soient remplies pour que des actions éventuelles soient menées, des décisions devaient être prises, le Parlement serait informé et consulté.

Les modalités de notre participation, l'examen opéré des demandes américaines - à partir du moment où elles sont officialisées ou certaines - se font en comité restreint, que je préside à Matignon, dans un travail de préparation et sont décidées en conseil restreint de défense sous la présidence du président de la République avec les mêmes participants.

Nous sommes tout à fait attentifs aux objectifs que se fixent les Etats-Unis. Certaines déclarations politiques récentes dans ce pays, qui n'engagent d'ailleurs pas le président des Etats-Unis, lui-même ayant indiqué que d'autres cibles que celles qui sont visées aujourd'hui, et pour lesquelles le droit de légitime-défense des Etats-Unis, à nos yeux, ne fait pas de doute et a d'ailleurs été reconnu par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, d'autres cibles donc pourraient être visées, nous gardons sur tout cela, sachez-le, mesdames et messieurs les sénateurs, notre liberté d'appréciation.

J'ai déclaré que j'avais l'intention, avec les ministres, d'informer en temps réel le Parlement de l'évolution de la situation et des décisions que le président et le Gouvernement pourraient être amenés à prendre. C'est d'ailleurs dans cet esprit qu'après notre séance d'échange et de débat, je réunirai, tout à l'heure, à Matignon, les présidents des commissions compétentes et les présidents de tous les groupes de l'Assemblée nationale et du Sénat. Je crois - le conflit du Kosovo l'avait d'ailleurs montré - que ce cadre est bien adapté à une information précise, confiante et discrète.

Pour conclure, monsieur le président, mesdames et messieurs les sénateurs, je voudrais redire notre solidarité avec les Américains, notre détermination à lutter aussi longtemps qu'il le faudra contre le terrorisme, par toutes les formes que j'indiquais, de la coopération judiciaire, policière, financière et du renseignement, de veiller à la protection de notre territoire et à la sûreté de nos concitoyens. Nous souhaitons que les réactions dans ce conflit restent proportionnées aux objectifs. Nous voulons affirmer notre capacité à continuer à parler aux pays arabes, non seulement à leurs dirigeants mais aussi à leurs opinions. Nous entendons maîtriser les formes de participation de la France et continuer aussi à développer pleinement sur la scène internationale les grands thèmes de la diplomatie française que sont la réduction des inégalités entre le Nord et le Sud, l'affirmation que les problèmes seront résolus par le multilatéralisme mais non l'unilatéralisme, la nécessité de comprendre que la complexité du monde appelle qu'il soit multipolaire, la volonté d'apporter un effort de régulation et donc d'organisation dans la globalisation en cours et, naturellement, dans le plein contact avec nos partenaires européens, l'idée que la France continue à avoir un message à tenir dans les crises internationales.

Nous insisterons sur la nécessité de retrouver le chemin de la paix au Proche-Orient. Il nous apparaît, encore aujourd'hui, sage d'opérer un changement dans les résolutions du Conseil de sécurité concernant l'Irak. Nous avons un ennemi: le terrorisme, le fanatisme; nous avons beaucoup d'amis et beaucoup d'alliés, à condition que nous soyons capables de les rassembler, non seulement sur les valeurs qui sont les nôtres, qu'il nous reste souvent à répandre à travers le monde, mais sur la diversité des cultures, des civilisations qui composent l'immensité de ce monde complexe qui aborde le XXIème siècle dans des circonstances plus dramatiques encore que nous ne le pensions. Je vous remercie.

 

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