Un cessez-le-feu vient d’être signé entre les États-Unis, l’Iran et Israël autour du détroit d’Ormuz. Il devrait clore une crise. Il en devient pourtant, presque aussitôt, l’un des principaux objets. On négocie, et on s’accuse déjà de violer les termes de la négociation. On annonce la réouverture d’un détroit, et l’on discute encore de ses conditions de passage. Les frappes s’arrêtent ; la guerre, elle, ne disparaît pas — elle change simplement de vocabulaire.
Clausewitz disait que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Encore faut-il regarder quelle politique continue réellement : celle des communiqués, ou celle des stocks, des flux, des accès et des seuils que chaque acteur défend en silence.
Analyse en deux volets de Jérôme Denariez. Dans ce premier volet, Jérôme Denariez décrypte la séquence à travers une grille inédite : stocks, flux, accès, seuils. Et montre pourquoi la Chine, en retrait apparent, en sort peut-être l’acteur le plus déterminant.
Sommaire
par Jérôme Denariez — Paris le 2 juillet 2026.
Quand la guerre continue dans les clauses, les seuils et les flux
Ce texte est la première partie d’un diptyque.
Cette semaine, je propose une grille de lecture : comment comprendre une séquence où un mémorandum censé ouvrir un cessez-le-feu devient presque immédiatement un objet de conflit ; où l’on négocie tout en s’accusant de violer les conditions de la négociation ; où les frappes cessent sans que la guerre disparaisse vraiment.
La semaine prochaine, il faudra revenir aux faits : l’enchaînement diplomatique, le rôle de la Chine, les négociations autour d’Ormuz, l’inquiétude des pays du Golfe, l’accord libanais déjà contesté par le Hezbollah, les tensions entre les lignes Vance et Rubio, et les conséquences pour Israël, l’Iran, les États-Unis et l’Europe.
Mais avant de décrypter les événements, il faut poser la carte. Car cette séquence ne se lit pas seulement à travers les frappes, les communiqués ou les déclarations. Elle se lit à travers les stocks, les flux, les accès et les seuils.
Le mémorandum comme objet de crise
Un mémorandum n’est pas un traité. C’est souvent un texte d’attente, un cadre provisoire, une manière de dire que l’on s’est mis d’accord pour tenter de se mettre d’accord. Toute l’étrangeté de la séquence ouverte entre les États-Unis, l’Iran, Israël et le détroit d’Ormuz tient pourtant à ce point : ce mémorandum est présenté comme une sortie de crise alors qu’il devient déjà l’un des principaux objets de la crise.
On annonce un cessez-le-feu. On accuse aussitôt les autres d’en violer les conditions. On parle de négociations. On conteste leur existence, leur périmètre ou leur légitimité. On affirme que le détroit est rouvert. On discute déjà des conditions techniques, juridiques ou financières de son passage. On proclame la désescalade. On continue à frapper, à menacer, à tester les routes, les proxys et les seuils.

La formule de Clausewitz n’a rien perdu de sa force : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Mais cette séquence oblige à prolonger la formule. Après les frappes, il faut regarder quelle politique continue réellement. Celle qui s’énonce dans les communiqués, ou celle que les stocks, les flux, les accès et les seuils rendent encore possible.
La guerre contemporaine ne se termine pas toujours par une capitulation, une occupation, un traité ou une ligne de front stabilisée. Elle peut aussi se déplacer dans un objet plus ambigu : un mémorandum, un corridor, un mécanisme de déconfliction, une inspection, une clause de réouverture, une promesse de retrait, un calendrier, un actif gelé, une route maritime.
Portrait du général Claus von Clausewitz par Karl Wilhelm Wach (1787-1831).
C’est ce qui rend cette séquence si révélatrice. Les États-Unis ont frappé. L’Iran n’a pas capitulé. Israël n’est pas rassuré. Les pays du Golfe demandent des garanties. Le Liban devient une clause régionale. Ormuz reste un passage critique, mais aussi un levier. Et la Chine, qui n’est pas au centre visible de la scène, apparaît dans presque toutes les dépendances qui structurent l’arrière-plan.
Le mémorandum ne clôt donc pas le conflit. Il le requalifie.
Il permet à Donald Trump de revendiquer une victoire, aux marchés de respirer, au pétrole de refluer, aux diplomates de parler d’un cadre, et aux parties prenantes de gagner du temps. Mais il permet aussi à chacun de continuer sa propre guerre sous un vocabulaire moins frontal. Washington parle de liberté de navigation. Téhéran parle de respect des conditions de passage. Israël parle de menace résiduelle. Le Hezbollah parle de résistance. Les pays du Golfe parlent de sécurité des flux. Oman et le Qatar parlent de mécanismes. La Chine observe les dépendances.
Le même texte ne signifie donc pas la même chose pour tout le monde. C’est précisément pour cela qu’il devient instable.
Frapper n’est pas clore
Dans une lecture militaire classique, la puissance se mesure aux frappes, aux bases, aux missiles, aux porte-avions, aux systèmes de renseignement et aux alliances. Ces éléments restent décisifs. Mais ils ne suffisent plus à expliquer la clôture d’une crise.
Une frappe peut détruire un site. Elle ne garantit pas la reprise normale d’un flux maritime. Elle peut affaiblir un adversaire. Elle ne supprime pas nécessairement sa capacité de nuisance. Elle peut produire un récit de victoire. Elle ne transforme pas automatiquement ce récit en ordre politique.

C’est toute l’ambiguïté de la séquence iranienne. Du point de vue américain, il fallait frapper assez fort pour restaurer une crédibilité, mais sortir assez vite pour éviter l’enlisement. Du point de vue iranien, il fallait encaisser assez pour survivre, mais conserver assez de leviers pour empêcher que la victoire américaine ne devienne une normalisation sans contrepartie. Du point de vue israélien, il ne suffisait pas d’affaiblir l’Iran ; il fallait rendre irréversible la neutralisation de la menace. Or ce n’est pas ce que produit un mémorandum.
Le texte organise donc moins une paix qu’une transaction de seuils.
Pour Trump, le seuil est largement économique et politique : éviter la hausse durable du pétrole, rassurer les marchés, rouvrir Ormuz, montrer que l’Amérique a frappé, puis transformer la désescalade en résultat domestique. La guerre se lit alors comme une opération de compte de résultat : prix du baril, indices boursiers, flux commerciaux, actifs iraniens, achats américains, récit de victoire.
Pour l’Iran, le seuil est tout autre : survivre au choc militaire sans abandonner ce qui lui donne encore de la profondeur stratégique. L’enrichissement, les stocks, les proxys, le Liban, l’Irak, Ormuz et la capacité à rendre coûteuse toute normalisation restent des leviers. Téhéran n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis. Il lui suffit de démontrer que les États-Unis ne peuvent pas transformer seuls une supériorité militaire en paix opérationnelle.
Pour Israël, l’enjeu est plus existentiel. Une pause n’est pas une neutralisation. Une inspection n’est pas une destruction de capacité. Une désescalade n’est pas une garantie. Israël ne regarde pas seulement ce qui a été frappé. Il regarde ce qui reste : la matière nucléaire, les compétences, la capacité de reconstitution, les relais régionaux, le Hezbollah, les missiles, les drones, le Liban. Là où Washington peut voir une sortie de crise vendable, Israël peut voir une menace inachevée.
Quant aux pays du Golfe, ils ne lisent pas d’abord la séquence en termes de victoire ou de défaite. Ils la lisent en termes de continuité. Leurs seuils sont ceux des terminaux, des assurances, des routes, des infrastructures, du prix du pétrole, des garanties américaines et du risque d’embrasement. Ils n’ont pas besoin d’un récit héroïque. Ils ont besoin que les flux tiennent.
Stocks, flux, accès, seuils
C’est ici que la grille devient utile. La guerre ne révèle pas seulement qui peut frapper. Elle révèle qui tient ce qui doit continuer à circuler, qui possède les stocks critiques, qui contrôle les accès et qui fixe les seuils à ne pas franchir.

Les stocks ne sont pas seulement militaires. Ils peuvent être nucléaires, énergétiques, financiers, industriels, politiques ou narratifs. L’uranium enrichi est un stock. Les missiles et les drones sont des stocks. Les réserves de pétrole, les munitions, les actifs gelés, les capacités industrielles, les relais miliciens, la crédibilité politique et la patience institutionnelle d’un pays en sont aussi.

Les flux ne sont pas seulement commerciaux. Ils sont maritimes, assurantiels, bancaires, diplomatiques, informationnels et énergétiques. Un détroit ouvert en droit peut rester fermé en pratique si les assureurs hésitent, si les armateurs ralentissent, si les équipages refusent, si les routes deviennent litigieuses ou si chaque passage exige une forme de validation politique.
Les accès ne sont pas seulement géographiques. Ormuz est un accès. Les inspections sont un accès. Les actifs gelés sont un accès. Les technologies critiques, les bases, les systèmes de paiement, les marchés, les matières premières, les modèles d’IA et les données deviennent aussi des accès. Ce qui semblait disponible par défaut peut soudain devenir conditionnel.
Les seuils, enfin, sont souvent plus décisifs que les déclarations. À partir de quel prix du pétrole l’administration américaine considère-t-elle que la crise devient domestiquement dangereuse ? À partir de quel niveau de frappe l’Iran estime-t-il devoir répondre ? À partir de quel niveau de menace résiduelle Israël refuse-t-il la désescalade ? À partir de quel risque les pays du Golfe cherchent-ils à parler directement avec Téhéran ? À partir de quel moment la Chine considère-t-elle qu’un désordre régional menace ses propres flux ?
Cette grammaire est moins spectaculaire que celle des frappes. Elle est pourtant plus durable. Elle dit ce qu’une guerre laisse derrière elle lorsque le bruit militaire baisse : des capacités, des contraintes, des dépendances et des conditions de circulation.
La Chine sort du hors-champ
C’est dans ce cadre que la Chine apparaît comme un acteur central, y compris lorsqu’elle reste en retrait.

Cette présence chinoise n’est pas seulement une reconstruction après coup. Elle apparaît dans la séquence elle-même. Avant la signature du mémorandum, Donald Trump échange avec Xi Jinping au sujet d’Ormuz et du conflit iranien. Le président américain affirme alors que Xi souhaite que le détroit reste ouvert, parce que la Chine dépend massivement du pétrole de la région. Quelques jours plus tard, Trump remerciera encore Xi d’être resté neutre, de ne pas avoir compliqué la guerre par des livraisons d’armes lourdes à l’Iran, et même d’avoir probablement contribué à la résolution de la crise.
Il faut rester prudent : une chronologie ne suffit pas à établir une causalité. Mais elle indique au moins une chose. Lorsque ses intérêts énergétiques et maritimes deviennent trop exposés, la Chine ne reste pas entièrement dans l’ombre. Elle n’a pas besoin de revendiquer la paternité d’un texte pour peser sur les conditions de possibilité de ce texte.
C’est une puissance d’arrimage.

La Chine n’est pas toute-puissante. Elle est elle-même vulnérable, parce qu’elle dépend d’Ormuz, des routes maritimes, des hydrocarbures du Golfe et de la stabilité minimale du commerce mondial. Mais cette vulnérabilité devient un levier dès lors que tout le monde comprend que le flux doit être préservé. La Chine ne contrôle pas forcément le détroit ; elle fait partie des acteurs sans lesquels sa réouverture durable, son financement, son assurance et sa normalisation deviennent plus difficiles.
Elle n’a donc pas besoin d’être au centre de la photo pour être au centre de la séquence. Elle achète, transporte, transforme, finance, assure, produit, stocke, contourne. Elle dépend d’Ormuz, mais Ormuz dépend aussi de la demande chinoise, de sa capacité à absorber certains risques, de ses relations avec l’Iran, de ses circuits de paiement, de ses armateurs, de ses matières critiques et de sa place dans l’économie réelle.

La puissance d’arrimage n’est pas nécessairement celle qui proclame la paix. C’est celle qui devient indispensable à la reprise des flux. Elle ne commande pas toujours directement. Elle rend praticable. Elle ne signe pas toujours. Elle conditionne. Elle ne ferme pas nécessairement une route. Elle peut simplement contribuer à faire comprendre que cette route ne se rouvre pas sans tenir compte de l’écosystème qu’elle structure.
En 1973, Alain Peyrefitte écrivait : “Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera.” Cinquante ans plus tard, la Chine n’a plus toujours besoin de faire trembler le monde. Il lui suffit parfois de laisser chacun découvrir qu’il dépend de ses achats, de ses routes, de ses matières critiques, de ses capacités industrielles, de ses arbitrages et de son silence.
C’est peut-être l’un des grands enseignements de cette séquence. Les États-Unis peuvent encore frapper. Ils peuvent encore imposer une partie du récit. Ils peuvent encore convoquer les marchés, les alliés, les institutions et le droit international. Mais ils ne peuvent pas, seuls, rendre un détroit normal, neutraliser une capacité nucléaire, discipliner les proxys, rassurer Israël, garantir le Golfe, stabiliser le Liban et empêcher la Chine d’arrimer une partie des flux critiques à ses propres intérêts.
La puissance visible reste américaine. Une partie de la puissance structurante se déplace ailleurs.
Quand la guerre entre dans les annexes
Le mémorandum ne règle donc pas la crise. Il révèle les seuils à partir desquels chacun accepte, provisoirement, de ne pas aller plus loin. Il ne dit pas seulement ce qui a été obtenu. Il montre ce qui n’a pas été tranché.

C’est peut-être la leçon la plus clausewitzienne de l’épisode. La guerre ne disparaît pas lorsque les frappes cessent. Elle change de forme. Elle entre dans les annexes, les corridors, les inspections, les assurances, les actifs gelés, les routes maritimes, les proxys, les résolutions, les communiqués et les mécanismes de déconfliction.
On croit parfois qu’un accord met fin à une guerre. Il arrive aussi qu’il organise sa continuation sous vocabulaire administratif.
Dans ce monde-là, la puissance ne consiste plus seulement à gagner une bataille. Elle consiste à rendre les autres dépendants de ses conditions de circulation.
C’est moins spectaculaire qu’une frappe, mais beaucoup plus durable.
Jérôme Denariez