Les pourparlers de Doha débouchent sur le dégel de $3 milliards
Analyse de Michel Touma — Levant Time — Beyrouth, le 1er juillet 2026.
Au fur et à mesure que se décantent progressivement, et timidement, les contours, et peut-être aussi les non-dits, de l’accord-cadre conclu entre Washington et la République islamique d’Iran, deux paramètres fondamentaux, que l’on pourrait qualifier de «périphériques» au processus politique global en cours, émergent de façon de plus en plus explicite: d’une part, les dissensions iraniennes au sein du pouvoir et les fissures qui apparaissent désormais publiquement au niveau de l’ossature du régime; et d’autre part, la mise en place progressive par les Etats-Unis, avec patience et minutie, de ce qui paraît être un nouvel ordre politico-militaro-sécuritaire dans la région, ayant pour effet de rogner les ailes du régime des mollahs et de réduire son influence extraterritoriale à sa plus simple expression.
Le premier de ces deux paramètres complique, voire inhibe, ce que d’aucuns qualifient, par abus de langage, «le dialogue et les négociations» entre Washington et la République islamique.
Certains médias iraniens ainsi que des sources dignes de foi qui suivent de près l’évolution de la situation interne en Iran se font l’écho depuis plusieurs jours de sérieuses fissures qui ébranlent l’appareil politique du régime des mollahs au plus haut niveau.
Il se confirme sur ce plan que l’aile radicale du pouvoir n’a pas perdu de son influence prépondérante et elle se manifeste par ses violentes critiques, publiques, proférées à l’égard du camp dit «modéré» ou pragmatique qui a réussi à faire avaliser l’accord-cadre avec les Etats-Unis.
La contestation des radicaux s’est traduite par des attaques frontales contre le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, dont l’interview à la télévision d’Etat iranienne, il y a quelques jours, a été carrément interrompue et coupée avant qu’elle ne s’achève.
L’autre «symbole» des négociations avec les Etats-Unis, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est fait huer pour sa part par des pèlerins iraniens lors de sa récente visite à Karbala, en Irak.
Ces couacs ont poussé en début de semaine le président iranien, Massoud Pezechkian, à dénoncer publiquement la campagne contre les négociateurs iraniens.
Les critiques ne se limitent pas toutefois à la personnalité des négociateurs mais elles englobent d’une manière plus large, et profonde, les orientations du président iranien et les membres du Conseil supérieur de la sécurité nationale qui ont donné le feu vert à l’accord-cadre signé avec les Etats-Unis.
Fait significatif: les attaques contre le président Pezechkian et les négociateurs émanent d’instances radicales haut placées qui représentent l’épine dorsale du régime.
Le site libanais al-Janoubiya, qui reflète le point de vue de l’opposition chiite libanaise et qui est généralement très bien informé de la situation en Iran, rapporte ainsi que 63 des 84 membres du «Conseil des experts du régime» ont publié récemment un communiqué demandant aux négociateurs de la République islamique de se conformer aux «lignes rouges» définies par le «walih el-faqih», le Guide suprême.
Al-Janoubiya indique en outre que la «direction des écoles religieuses» (les «hawzat»), relevant du walih el-faqih, a également publié de son côté un communiqué mettant en garde le président iranien, les négociateurs et les membres du Conseil supérieur de la sécurité nationale contre tout «laxisme» dans la mise en application des «lignes rouges» évoquées dans le document signé avec Washington.
Ces tiraillements internes expliqueraient le fait que la délégation iranienne présente à Doha, qui devait se réunir avec les négociateurs américains pour des pourparlers d’ordre technique, a refusé toute négociation directe.
Les délégués iraniens discutaient ainsi avec les médiateurs pakistanais tandis que les représentants US échangeaient avec les responsables qataris!
Ces pourparlers indirects par le biais des médiateurs pakistanais et qataris ont débouché sur l’adoption d’une mesure symbolique, le dégel de 3 milliards de dollars des avoirs gelés iraniens, alors que Téhéran réclamait au départ le dégel de 12 milliards de dollars, puis s’est contenté de réclamer les 6 milliards gelés au Qatar, ce qu’il n’a pas réussi à obtenir.
De surcroît, les 3 milliards débloqués mercredi serviront à acheter des denrées humanitaires, sans doute sur le marché américain…
Le nouvel ordre américain
Le second paramètre qui marque la fébrile partie d’échecs qui se joue dans la région est le nouvel ordre américain, politico-militaro-sécuritaire, qui semble se mettre en place progressivement dans la zone du Levant et, d’une manière plus vaste, dans l’ensemble de la région.
Les indices de ce dispositif US sont apparus clairement au cours des derniers jours et des dernières semaines.
La succession des faits sur ce plan est particulièrement significative: à la veille de la signature par le Liban et Israël de l’accord-cadre sous l’égide de Washington, le Secrétaire d’État, Marco Rubio, se réunissait à Bahreïn avec les membres de la conférence ministérielle du Conseil de coopération du Golfe, et à l’issue de cette réunion, les États du Golfe et M. Rubio publiaient un communiqué conjoint appuyant sans équivoque les orientations du pouvoir libanais relatives aux négociations directes avec Israël (l’Union européenne devait également souligner, indépendamment des démarches US, son appui total à la ligne de conduite du pouvoir libanais).
Fort du soutien des USA, de l’Union européenne et des pays du Golfe, le Liban signait ainsi son accord-cadre avec Israël, dont l’un des principaux effets est de tenir l’Iran à l’écart du processus de sortie de crise et de fin de l’état de guerre au Liban, consolidant ainsi l’option souverainiste prise par Beyrouth.
La dynamique mise en place par le président Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam et son gouvernement pourrait impliquer une implication militaire américaine, par le biais d’experts et d’officiers supérieurs, dans l’exécution du processus progressif de déploiement de l’armée libanaise et de retrait des forces de l’Etat hébreu du Liban-Sud.
Fait significatif: la Chambre des Représentants US a rejeté en début de semaine, à une forte majorité, un projet de résolution, présenté par le parti démocrate, imposant au président Donald Trump de graves restrictions à une possible implication militaire américaine au Liban.
Ce rôle US a d’ailleurs été discuté avec les dirigeants libanais lors de la visite que le commandant du Centcom, l’amiral Brad Cooper, a effectuée en début de semaine à Beyrouth.
Trois autres développements significatifs ont illustré en outre le processus américain en marche:
- La vague d’arrestations en Irak de députés, de responsables politiques de haut rang, et d’hommes d’affaires proches du régime iranien, ainsi que la décision prise il y a 48 heures par le gouvernement irakien de fixer aux milices pro-iraniennes la date limite du 30 septembre pour remettre leurs armes à l’État.
- La tenue cette semaine à Bahrein par le commandant du Centcom d’une réunion régionale élargie de sécurité et de défense avec de hauts responsables militaires du Liban, de Syrie, de Bahreïn, d’Arabie saoudite, de l’Egypte, de Jordanie, du Koweït, des Émirats arabes unis, d’Oman du Qatar, et du Yémen.
- L’annonce il y a vingt-quatre heures par le département du Trésor américain de la décision prise par les États membres du Centre de lutte contre le financement du terrorisme (TFTC) d’imposer des mesures contre les sources de financement du Hezbollah (dont Qard el-Hassan).
Face à cette dynamique US, le régime iranien tente de s’agripper à deux cartes maitresses qu’il cherche à préserver: la préservation de son rôle prépondérant au Liban (sérieusement remis en question par la position ferme du pouvoir libanais à ce propos); et la reconnaissance de sa souveraineté sur le détroit d’Ormuz, faisant fi des réglementations et du Droit international sur ce plan.
A cet égard, un haut responsable américain a indiqué au site Axios que les négociateurs US ont signifié aux délégués iraniens présents à Doha que l’obstination de l’Iran à vouloir imposer un droit de passage aux navires empruntant le détroit d’Ormuz risque de torpiller l’accord-cadre entre Washington et Téhéran. Affaire(s) donc à suivre…
Michel Touma
Voir également :
- Iranische Meinungsverschiedenheiten hemmen den Dialog mit den USA — (2026-0701)
- Les dissensions iraniennes inhibent le dialogue avec les USA — (2026-0701)
- Iranian Divisions Hinder Dialogue With the US — (2026-0701)