Dans un premier texte marquant, Clausewitz à Ormuz : le mémorandum impossible,[01] Jérôme Denariez nous plongeait dans les arcanes d’une diplomatie de l’absurde, démontrant l’impossibilité de rédiger un compromis rationnel lorsque la logique de la guerre pure s’empare d’un verrou mondial. Avec ce second volet, Hormus : le retour du réel, l’auteur s’affranchit des fictions diplomatiques pour nous confronter à la seule vérité qui vaille désormais : celle du terrain.
De l’impossible compromis à la brutalité des faits
Au-delà d’une parfaite synergie avec les analyses de l’amiral Girard,[02] on constate chez ces deux auteurs une même lucidité : celle qui acte la fin des illusions technologiques et le grand retour à la brutalité du réel. Face au blocus, la rhétorique de salon s’efface devant la géographie, l’économie et la force brute. Un décryptage implacable qui sonne le réveil de l’Occident.
Sommaire
par Jérôme Denariez — Paris, le 9 juillet 2026
Après le mémorandum : Ormuz, l’uranium et le retour du réel
Quand le texte devient le tableau de bord des désaccords
La semaine dernière, je proposais une grille de lecture : stocks, flux, accès, seuils.
L’idée était simple : une guerre ne se lit pas seulement à travers les frappes, les communiqués ou les cartes militaires. Elle se lit aussi à travers ce qui circule, ce qui bloque, ce qui se refinance, ce qui s’assure, ce qui se renégocie, et ce qui devient conditionnel.
Les événements lui donnent désormais une matérialité presque brutale. Avec, comme point d’orgue, la conférence de presse du 8 juillet au sommet de l’OTAN à Ankara, au cours de laquelle Donald Trump a présenté le cessez-le-feu comme terminé et annoncé que les États-Unis frapperaient à nouveau l’Iran “fort” le soir même.
Le mémorandum devait fermer une séquence. Il ne tient déjà plus vraiment comme cessez-le-feu. Mais il continue de fonctionner comme tableau de bord : uranium, Ormuz, inspections, sanctions, proxys, garanties, alliances, seuils de frappe.
Le texte ne stabilise plus la crise. Il en révèle les points de rupture.
On ne se bat plus seulement pour savoir qui a gagné la guerre. On se bat pour savoir ce que le cessez-le-feu autorisait vraiment, qui valide la réouverture d’Ormuz, qui contrôle les stocks d’uranium enrichi, qui parle au nom du Liban, qui rassure le Golfe, qui encadre le Hezbollah, qui donne à l’Iran une sortie financière, et qui transforme cette crise en précédent.
Un mémorandum peut suspendre une séquence militaire. Il ne suspend pas les intérêts qui l’ont rendue nécessaire.
Une négociation qui commence par se démentir
La diplomatie révèle souvent la solidité d’un accord dans les heures qui suivent son annonce.
Un accord robuste crée un langage commun. Un accord fragile crée immédiatement une bataille sur les mots : qui négocie, où, avec quel mandat, sur quel périmètre, avec quelles contreparties, et sous quelle contrainte.
C’est exactement ce que montre cette séquence.
On annonce des discussions, puis on nuance. On évoque des lieux, des médiateurs, des formats, des rencontres possibles ou indirectes. Chacun précise ensuite ce qui n’est pas encore négocié, ce qui ne le sera peut-être jamais, ou ce qui ne peut l’être qu’à certaines conditions.
Si le mémorandum était une paix robuste, il n’aurait pas besoin d’être aussitôt sécurisé par autant de précisions, de canaux parallèles, de médiateurs et de démentis partiels. Le texte a produit un cadre minimal, suffisant pour suspendre une partie de l’escalade, mais insuffisant pour aligner les objectifs.
Tout le monde peut vouloir la désescalade. Mais personne ne veut exactement la même paix.
Washington veut convertir une séquence militaire en résultat diplomatique. Téhéran veut transformer sa survie militaire en levier de négociation. Israël veut éviter qu’une désescalade américaine ne laisse intacte une menace stratégique. Les pays du Golfe veulent que les flux reprennent sans devenir les otages permanents d’un compromis instable. La Chine veut éviter le désordre énergétique sans porter seule le coût politique de la stabilisation.
Le mémorandum ne règle donc pas la crise. Il en a organisé, un temps, la grammaire provisoire. Il en révèle désormais les fractures.
L’uranium : le stock que la frappe n’a pas réglé
Le point le plus dur est peut-être là : l’uranium.
Les frappes peuvent endommager des sites, ralentir des capacités, détruire des infrastructures et produire une image de puissance. Elles ne règlent pas automatiquement la question du stock. Or, dans le dossier iranien, le stock est devenu le cœur du problème : combien d’uranium enrichi a survécu, à quel niveau, sous quelle forme, dans quels lieux, sous quel contrôle, avec quel accès possible pour les inspecteurs ?
C’est exactement la grille de la première partie.
Le nucléaire iranien n’est pas seulement une affaire de sites. C’est une affaire de stocks, de seuils et d’accès. Le stock, c’est la quantité réelle d’uranium enrichi disponible. Le seuil, c’est le niveau d’enrichissement et la distance technique qui sépare ce stock d’un usage militaire. L’accès, c’est la capacité à localiser, vérifier, inspecter, désenrichir, sceller, déplacer ou mettre sous contrôle.
C’est pourquoi la discussion change de vocabulaire.
On ne parle plus seulement de détruire. On parle de récupérer, vérifier, désenrichir, surveiller ou neutraliser. Autrement dit, on passe de la frappe au traitement du stock. Et ce traitement suppose un accès physique, une coopération minimale, ou une capacité de contrainte beaucoup plus lourde que quelques frappes aériennes.
Or cet accès n’est pas une abstraction. Les images des sites frappés montrent des entrées obstruées, des accès à déblayer, des zones à sécuriser avant même de pouvoir inspecter, mesurer ou déplacer quoi que ce soit. La frappe peut donc produire un effet militaire immédiat tout en créant une difficulté opérationnelle nouvelle : comment vérifier un stock lorsque le chemin vers ce stock est lui-même devenu un chantier ?
Les ordres de grandeur donnent l’échelle du sujet. L’Iran disposerait de plusieurs tonnes d’uranium enrichi à différents niveaux, dont une partie enrichie à 60 %, très proche du seuil militaire. Ce n’est pas un détail technique. Dans une logique nucléaire, les premiers paliers d’enrichissement consomment une grande partie de l’effort industriel ; une fois ces étapes franchies, le passage vers un niveau militaire peut être beaucoup plus rapide.
C’est ici que la contrainte américaine devient décisive.
Pour récupérer réellement l’uranium enrichi, imposer sa mise sous contrôle, ou provoquer un changement de régime, il faudrait sans doute une action beaucoup plus profonde : terrestre, prolongée, politiquement assumée, et donc infiniment plus coûteuse. Or le Congrès vient précisément rappeler que la poursuite des hostilités contre l’Iran ne peut pas devenir une guerre ouverte sans autorisation politique explicite.
Le verrou n’est donc plus seulement militaire. Il devient constitutionnel.
Donald Trump peut encore frapper. Il peut encore menacer. Il peut encore revendiquer une victoire. Mais si l’objectif réel devient la récupération du stock, la neutralisation complète de la capacité nucléaire ou le changement de régime, alors on change de nature d’opération. On ne parle plus seulement de bombardements. On parle de contrôle, de durée, de renseignement humain, d’accès au terrain, de pertes possibles, de coalition, de mandat politique.
L’Iran peut perdre des sites, encaisser des frappes, accepter une négociation et continuer à réprimer sa société. Mais tant que le stock n’est pas localisé, vérifié et traité, il conserve un levier. Et tant que Trump ne peut pas transformer facilement une supériorité aérienne en opération terrestre durable, Téhéran peut tester autre chose que la puissance américaine : la profondeur politique de la volonté américaine.
Le mémorandum promettait de traiter une menace nucléaire, mais il dépendait d’un accès au stock que la guerre n’a pas garanti.
Israël : victoire tactique, contrainte stratégique
Israël est peut-être l’acteur pour lequel le mémorandum est le plus difficile à lire.
Sur le plan tactique, les frappes peuvent produire un résultat : sites touchés, capacités dégradées, message de force envoyé à Téhéran. Mais sur le plan stratégique, la question reste entière : qu’est-ce qui a réellement été neutralisé, qu’est-ce qui a simplement été ralenti, et qu’est-ce qui peut se reconstituer ?
C’est pourquoi le seuil israélien n’est pas le seuil américain.
Pour Washington, une séquence peut être présentée comme réussie si le pétrole baisse, si Ormuz reste praticable, si les marchés respirent, si l’Iran revient à une table de négociation et si Donald Trump peut revendiquer une victoire. Pour Israël, la question est plus dure : le stock d’uranium est-il traité ? La capacité de reconstitution est-elle détruite ? Les relais régionaux de l’Iran sont-ils neutralisés ? Le Hezbollah est-il réellement contenu ? Le Liban redevient-il un État capable d’exercer sa souveraineté ?
La pression intérieure sur Benjamin Netanyahu ajoute une contrainte supplémentaire. Il doit montrer que la séquence n’a pas simplement produit une pause américaine, mais une réduction durable de la menace. Son calendrier politique, la pression de son opinion, les attentes sécuritaires et la mémoire des précédents libanais rendent difficile l’acceptation d’un mémorandum qui laisserait trop d’ambiguïtés.
Israël peut donc se retrouver dans une position paradoxale : avoir obtenu une victoire tactique, mais voir cette victoire plafonnée par une désescalade américaine. Une frappe peut rassurer à court terme. Elle peut même démontrer une capacité. Mais si elle ne traite ni le stock nucléaire, ni la reconstitution, ni les proxys, ni le Hezbollah, elle laisse intacte une inquiétude stratégique.
Pour Israël, le mémorandum peut alors ressembler moins à une sortie de crise qu’à une mise sous plafond de sa liberté d’action.
Ormuz : la réouverture au coût complet
Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un passage géographique. C’est un accès critique, un prix implicite, une assurance, un délai, une route, une garantie et une menace.
On peut proclamer sa réouverture. Encore faut-il que les armateurs, les assureurs, les équipages, les États riverains et les puissances qui sécurisent la zone considèrent que le passage est réellement praticable.
Oman peut chercher un mécanisme de réouverture. Les États-Unis peuvent vouloir garantir la liberté de navigation. Les Européens peuvent appuyer un cadre juridique. Mais l’Iran rappelle que, sans sa prise en compte, aucune route ne se stabilise durablement. Téhéran n’a pas besoin de fermer totalement le détroit pour conserver un levier. Il lui suffit de rendre le passage conditionnel, incertain ou politiquement coûteux.
L’Organisation maritime internationale rappelle, elle aussi, que la réouverture ne se décrète pas. Des centaines de navires et environ 6 000 marins restent bloqués dans le Golfe persique depuis le début du conflit. Le sujet n’est donc pas seulement celui du baril ou du transit maritime. Il devient humain, assurantiel, social, logistique.
Un navire peut théoriquement passer ; encore faut-il qu’un équipage accepte, qu’un assureur couvre, qu’un armateur assume, qu’un État garantisse, et qu’une route soit considérée comme praticable.
Il suffit alors de quelques navires touchés, de navires pétroliers ou gaziers visés, de plusieurs tankers qui font demi-tour, d’un niveau de menace relevé ou d’un armateur qui suspend ses rotations pour que la réouverture cesse d’être une annonce diplomatique et redevienne un calcul de coût complet.
Ormuz ne fonctionne alors plus comme un interrupteur ouvert ou fermé. Il devient un espace de repricing permanent.
Le risque se déplace dans les primes d’assurance, les escortes, les délais, les routes alternatives, les frais techniques, les déclarations de cargaison, les validations implicites et les interprétations du droit maritime. Un détroit peut être ouvert en droit et rester partiellement fermé en pratique. Il peut aussi être ouvert en pratique, mais seulement parce que chacun accepte un coût nouveau pour que les flux continuent.
C’est aussi là que naît l’inflation différée. Elle n’apparaît pas immédiatement dans un communiqué de cessez-le-feu ni dans le prix instantané du baril. Elle se loge dans les primes d’assurance, les délais de livraison, les stocks de sécurité, les routes plus longues, les contrats renégociés, les couvertures de change, les frais bancaires et les marges de précaution. Elle circule ensuite dans les chaînes d’approvisionnement, parfois plusieurs mois après que la crise a été officiellement “stabilisée”.
Pour un DAF, c’est une logique familière : un contrat peut être signé, mais l’exécution réelle dépend des covenants, des garanties, des délais de paiement, des clauses de défaut, des assurances et des coûts cachés. Ormuz devient exactement cela : non plus seulement un point sur la carte, mais une annexe opérationnelle du mémorandum.
La paix ne se juge donc pas à l’annonce de la réouverture. Elle se juge au coût complet du passage.
L’Iran : brutal à l’intérieur, transactionnel à l’extérieur
On présente souvent l’Iran comme un régime idéologique. Il l’est encore. Mais dans cette séquence, il apparaît aussi comme un appareil de survie beaucoup plus pragmatique : brutal à l’intérieur, transactionnel à l’extérieur, redoutable dans la négociation, attentif au cash, aux stocks, aux accès et au temps.
Cette évolution ne le rend pas moins dangereux. Elle peut au contraire le rendre plus difficile à lire.
La répression continue dans le pays pendant que les discussions se poursuivent à l’extérieur. Le régime contrôle, intimide, condamne, pend, fouette, tout en négociant les inspections, les actifs gelés, les routes maritimes, les sanctions, le désenrichissement et les conditions de passage. Cette simultanéité n’est pas une contradiction. C’est une méthode.
Les funérailles de Khamenei donnent à cette logique une traduction spectaculaire. Plusieurs jours de cérémonies, une mobilisation annoncée à plusieurs millions de personnes, une scénographie de continuité, et un régime qui entend montrer qu’il administre encore le deuil, la foule et la revanche. Les chiffres peuvent être discutés. La contrainte existe. La présence peut être organisée, encouragée, parfois imposée. Mais même une mobilisation contrainte dit quelque chose : il faut encore disposer d’un appareil capable de convoquer, transporter, encadrer, nourrir, orienter et mettre en scène des foules.
C’est là que la lecture américaine peut se tromper. Un régime ne s’effondre pas parce qu’il est impopulaire. Il peut être minoritaire et rester puissant si cette minorité représente plusieurs millions de personnes, si elle tient les administrations, les forces de sécurité, les ressources, les réseaux religieux, les emplois, les aides et les sanctions. L’Iran n’est pas seulement dirigé par un pouvoir ; il est quadrillé par un système.
Dans cette séquence, les proxys ne sont pas un sujet périphérique. Ils sont l’autre forme du stock iranien. L’uranium donne une profondeur stratégique par la capacité technique ; le Hezbollah, les relais irakiens ou les Houthis donnent une profondeur par la nuisance régionale. L’un se vérifie par inspection. Les autres se lisent dans les seuils d’escalade.
Une dictature pragmatique reste une dictature.
Elle peut seulement devenir plus souple dans ses moyens, plus froide dans ses calculs et plus imprévisible dans ses seuils. Une idéologie pure se lit parfois dans ses dogmes. Un appareil de survie se lit dans ses arbitrages. Il peut reculer, temporiser, concéder, déplacer un stock, ouvrir un canal, fermer un accès, durcir la répression, ou relancer un proxy selon ce qui sert sa continuité.
Ce n’est peut-être pas la disparition de l’idéologie. C’est son absorption par une logique de conservation du pouvoir.
Et dans une négociation, cela change tout. Face à un régime qui cherche d’abord à survivre, chaque concession devient un refinancement possible, chaque délai une option, chaque ambiguïté une assurance, chaque accès refusé une réserve stratégique.
Le Liban : la clause impossible
Le Liban apparaît comme une clause régionale du mémorandum.
C’est logique sur le papier. On ne peut pas stabiliser l’Iran, Israël et le Golfe sans traiter les relais régionaux, et le Hezbollah reste l’un des principaux instruments de profondeur stratégique de Téhéran.
Mais c’est précisément là que le texte se heurte au réel.
Washington peut parler de souveraineté libanaise. Israël peut exiger la réduction durable de la menace au nord. Le Liban peut signer un cadre. Les médiateurs peuvent présenter un chemin de stabilisation. Mais le Hezbollah ne lit pas ce type d’accord comme une simple mesure de désescalade. Il le lit comme une tentative de transformer une puissance militaire autonome en problème d’exécution administrative.
On demande à un État affaibli de redevenir l’opérateur d’une souveraineté qu’il ne contrôle pas pleinement. On demande à Israël de considérer comme garantie un cadre dont l’exécution dépend d’acteurs qui lui sont hostiles. On demande au Hezbollah d’accepter une réduction de son rôle précisément au moment où l’Iran cherche à préserver ses leviers régionaux. Et l’on demande aux États-Unis de garantir une architecture qui suppose, en pratique, que le rapport de force libanais soit transformé par un texte.
Le Liban reçoit donc une promesse de souveraineté.
Le Hezbollah y voit une déclaration de guerre administrative.
Pour Israël, cela ressemble à une vieille inquiétude : voir la communauté internationale traiter le Liban comme un État pleinement maître de son territoire, alors que la menace peut se reconstituer sous le couvert même de cette souveraineté. Pour Washington, le cadre libanais est une condition de stabilisation. Pour Israël, il peut devenir une mise sous plafond de sa liberté d’action.
La Syrie, en arrière-plan, rappelle aussi que la stabilisation régionale n’est pas toujours synonyme d’ouverture politique. Elle peut parfois consister à rendre un appareil autoritaire utile au contrôle d’un autre désordre.
Là encore, le mémorandum ne règle pas le conflit. Il le déplace dans l’exécution.
Washington sous contrainte
Donald Trump peut revendiquer la photo de la victoire. Mais la suite de la séquence est confiée à une mécanique beaucoup plus complexe : rassurer les marchés, contenir l’Iran, préserver Israël, éviter la hausse du pétrole, maintenir l’ouverture d’Ormuz, parler au Golfe, gérer le Congrès, traiter le Liban, et empêcher que la désescalade ne soit interprétée comme une concession excessive.
C’est là que les lignes Vance et Rubio deviennent intéressantes.
La première cherche surtout la stabilisation : éviter l’enlisement, préserver l’économie américaine, prolonger le cessez-le-feu, maintenir les flux et rendre le mémorandum vendable. La seconde insiste davantage sur la pression : limiter l’influence iranienne, contenir le Hezbollah, rassurer Israël, et éviter qu’un accord économique ne laisse intacte une menace stratégique.
Ces deux lignes ne sont pas forcément contradictoires. Elles peuvent même être complémentaires dans une négociation. Mais elles révèlent une tension centrale : les États-Unis veulent simultanément sortir de la guerre et conserver les bénéfices politiques d’une posture de force.
C’est difficile.
Car plus Washington présente le mémorandum comme une victoire, plus chaque incident devient coûteux. Une route contestée, une frappe résiduelle, une déclaration iranienne, une menace du Hezbollah, une inquiétude israélienne ou une nouvelle interrogation sur l’uranium ne sont plus seulement des événements régionaux. Ce sont des écarts de clôture.
Le contraste avec la séquence commémorative américaine est révélateur. Lors des célébrations des 250 ans de l’indépendance, Donald Trump a surtout réinstallé un récit intérieur : grandeur américaine, menace communiste, polarisation domestique, affirmation d’une puissance déjà victorieuse. L’Iran y apparaissait davantage comme une victoire revendiquée que comme une crise encore ouverte.
Quelques jours plus tard, à Ankara, le même dossier revient au centre, non comme un conflit clos, mais comme un test de force, de loyauté alliée et d’exécution militaire.
Ce que le discours national avait tenu à distance revient par les missiles, Ormuz, les bases, les Patriot et les garanties.
La séquence du sommet de l’OTAN à Ankara confirme cette tension. Donald Trump y présente le cessez-le-feu avec l’Iran comme terminé, annonce de nouvelles frappes “fortes”, et affirme en même temps que l’objectif n’est pas une guerre mais la “dénucléarisation de l’Iran”. Il refuse le vocabulaire du changement de régime, tout en suggérant que frapper les dirigeants iraniens pourrait déjà en constituer une forme ultime. Il affirme que l’Iran est “wiped out”, que sa marine, son aviation et ses capacités auraient disparu ; mais l’exécution réelle raconte autre chose : tirs, représailles, détroit incertain, équipages bloqués, garanties à recalculer, stock nucléaire encore au centre des discussions.
À Ankara, la conférence de presse américaine a presque donné la grammaire opérationnelle de cette phase. Donald Trump distingue déjà les seuils : radars, drones, missiles, bateaux rapides, sites côtiers, mines, puis, si nécessaire, ponts, centrales électriques, usines de dessalement, terminaux pétroliers ou blocus ciblé. La guerre ne revient donc pas seulement dans le fracas des missiles. Elle revient dans la sélection des actifs que l’on frappe, que l’on épargne, que l’on menace ou que l’on garde comme levier.
La sanction revient elle aussi comme clause d’exécution. La révocation de l’autorisation temporaire permettant certaines ventes de pétrole iranien n’a pas l’image spectaculaire d’une frappe, mais elle agit sur les mêmes flux : cargaisons, acheteurs, banques, assurances, revenus, devises, marges de négociation.
Dans le même sommet, l’Alliance est elle aussi réinterprétée. Les alliés, États-Unis compris, réaffirment leur engagement envers la clause d’assistance mutuelle, et Trump indique que les États-Unis veulent rester dans l’OTAN. Mais il reproche simultanément aux Européens de ne pas l’avoir suffisamment soutenu face à l’Iran, rouvre le dossier du Groenland, attaque l’Espagne et transforme la solidarité alliée en test de réciprocité politique.
Trump ne sort pas nécessairement de l’OTAN. Il en transforme le coût, le langage et les seuils.
C’est toute l’ambiguïté américaine du moment. Trump raconte les crises comme des conflits refermés par un geste. Or l’Iran oblige à lire l’inverse : ce qui compte n’est pas seulement le geste, mais ce qu’il ne clôt pas. L’uranium n’est pas un symbole, Ormuz n’est pas un décor, les proxys ne disparaissent pas dans un communiqué, et un régime quadrillé ne s’effondre pas parce qu’un président annonce l’avoir contenu.
Trump a signé le récit. Les événements en font désormais l’audit.
Le Golfe cherche des garanties, pas un récit
Les pays du Golfe ne lisent pas la séquence comme Washington, Téhéran ou Jérusalem.
Ils ne cherchent pas d’abord une victoire narrative. Ils cherchent la continuité des infrastructures, des exportations, des assurances, des terminaux, des flux financiers et de la protection américaine. Leur question n’est pas seulement : qui a gagné ? Elle est : qui garantit que la crise ne recommence pas demain matin ?
C’est pourquoi le mémorandum ne les rassure qu’à moitié.
Un cessez-le-feu peut faire baisser le pétrole. Il peut calmer les marchés. Il peut donner aux diplomates une séquence de travail. Mais il ne supprime pas la dépendance structurelle du Golfe à un détroit qu’un acteur hostile peut rendre dangereux sans même le fermer complètement.
Les pays du Golfe découvrent donc, une nouvelle fois, la différence entre protection et dépendance.
La protection américaine reste indispensable. Mais si cette protection devient plus transactionnelle, plus politique, plus soumise aux calendriers électoraux, plus incertaine dans son seuil d’intervention, alors chacun cherche des compléments. On parle davantage à Washington, mais aussi à Téhéran, Pékin, Doha, Mascate, Riyad, Abou Dhabi, Islamabad ou New Delhi. Non par basculement spectaculaire, mais par diversification prudente.
Ce n’est pas la fin de l’alliance américaine. C’est la fin de son exclusivité psychologique.
Les BRICS+ comme infrastructures de secours
La séquence n’annonce pas brutalement un nouvel ordre mondial. Elle montre quelque chose de plus subtil : un déplacement progressif du centre de gravité opérationnel.
Les États-Unis gardent la puissance de frappe, la capacité de sanction, la profondeur financière, l’alliance israélienne, la centralité militaire et une partie majeure du récit. Mais ils ne contrôlent plus seuls les conditions de clôture d’une crise.
La crise se clôt ailleurs aussi : dans les routes chinoises, les achats asiatiques d’énergie, les réserves stratégiques, les circuits de paiement, les médiations qataries et omanaises, les arbitrages saoudiens, les positions indiennes, les relais pakistanais, les contraintes européennes, les calculs israéliens et les capacités iraniennes de nuisance.
C’est ici que les BRICS+ apparaissent moins comme une alliance homogène que comme un symptôme.
Ils ne forment pas un bloc parfaitement aligné. La Chine, l’Inde, l’Iran, la Russie, l’Arabie saoudite, les Émirats ou le Brésil n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes priorités, ni les mêmes vulnérabilités. Certains peuvent même se trouver, selon les dossiers, dans des positions opposées. Mais ils traduisent une même évolution : de plus en plus d’acteurs cherchent à ne plus dépendre d’un seul centre de décision, d’un seul système de paiement, d’une seule garantie de sécurité, d’une seule lecture occidentale du droit, d’une seule architecture de sanctions.
La dédollarisation se lit souvent de manière trop spectaculaire, comme si le dollar devait être remplacé du jour au lendemain. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Le dollar reste central. Les marchés américains restent profonds. La puissance financière américaine reste massive. Mais les crises créent des usages alternatifs. On teste des règlements en monnaies locales. On contourne certaines infrastructures. On sécurise des routes. On stocke davantage. On cherche des assureurs, des banques, des intermédiaires et des garanties qui ne passent pas toujours par les mêmes circuits.
Les signaux faibles se logent parfois dans des mécanismes très concrets : assurances alternatives, garanties adossées à des circuits non occidentaux, paiements envisagés en yuan ou en cryptomonnaies, banques intermédiaires, armateurs prêts à accepter un risque que d’autres refusent. Tout n’est pas encore stabilisé. Tout n’est pas forcément praticable. Mais l’important est ailleurs : chaque crise crée un banc d’essai pour des infrastructures de secours.
La dédollarisation n’est pas d’abord un slogan. C’est une somme de pratiques de secours qui finissent par devenir des habitudes.
Ormuz peut accélérer ce mouvement, non parce que le détroit deviendrait chinois, iranien ou BRICS+ par décret, mais parce qu’une crise énergétique majeure oblige chaque acteur à se demander comment continuer à acheter, vendre, transporter, assurer et financer si l’architecture habituelle devient trop politique, trop vulnérable ou trop chère.
C’est ainsi que les signaux faibles deviennent des infrastructures.
L’Europe dans le décor du centre
L’Europe, dans cette séquence, reste dans une position inconfortable.
Elle parle encore depuis le décor du centre : G7, déclarations, droit international, stabilisation régionale, sécurité maritime, diplomatie, soutien aux alliés. Mais les leviers décisifs se situent souvent ailleurs. La sécurité reste largement américaine. L’énergie passe par des routes que l’Europe ne contrôle pas. Les matières critiques dépendent de chaînes industrielles asiatiques. La technologie, l’IA, les paiements et les sanctions restent pris dans des architectures où l’Europe a beaucoup de normes, mais moins de puissance d’exécution.
Ce n’est pas une disparition. C’est une décorrélation.
L’Europe conserve une voix, parfois une expertise, souvent une légitimité juridique, et encore une capacité de coordination. Mais elle ne clôt pas la crise. Elle l’accompagne, la commente, l’encadre partiellement, puis découvre que l’exécution dépend d’acteurs plus directement exposés aux flux ou plus directement capables de les sécuriser.
Le G7 conserve le cérémonial de la puissance. Mais la clôture opérationnelle des crises se négocie de plus en plus dans un monde élargi.
Le sommet d’Ankara en donne une illustration brutale.
Le décor dit l’Alliance. Le discours dit le contrat.
Sur les images d’Ankara, tout semble institutionnel : drapeaux, logo OTAN, délégations alignées. Mais la parole américaine transforme cette scène en table de renégociation permanente : bases, achats d’armes, article 5, commerce, Groenland, Iran, Ukraine. Tout devient clause, seuil ou contrepartie.
La guerre est revenue dans les annexes
À court terme, la séquence semble revenir en arrière.
Le mémorandum devait ouvrir une trajectoire de stabilisation. Il est déjà ramené vers ses ambiguïtés initiales : Ormuz reste conditionnel, les discussions restent incertaines, le Liban reste inflammable, Israël reste méfiant, l’Iran conserve ses leviers, le Golfe cherche des garanties, Washington annonce de nouvelles frappes tout en parlant de dénucléarisation, l’OTAN réaffirme son unité tout en révélant ses lignes de fracture, et la Chine se tient prête à convertir sa vulnérabilité énergétique en puissance d’arrimage.
Mais ce retour en arrière ne signifie pas un simple échec.
Il montre plutôt que la guerre n’est pas terminée par le texte qui prétendait la suspendre. Elle change de régime. Elle passe des frappes aux interprétations, des missiles aux assurances, des bases militaires aux routes maritimes, des communiqués aux conditions d’exécution, des alliances formelles aux dépendances pratiques.
C’est là que la première grille retrouve toute son utilité.
Les stocks disent qui peut durer. Les flux disent qui doit continuer à circuler. Les accès disent qui peut ouvrir, fermer ou conditionner. Les seuils disent jusqu’où chacun accepte d’aller sans basculer.
Le mémorandum ne tient peut-être plus comme cessez-le-feu. Mais il tient encore comme instrument de lecture.
On y voit les écarts, les clauses manquantes, les risques non provisionnés, les garanties insuffisantes et les dépendances qui changent de propriétaire.
La guerre n’a pas forcément repris au sens classique.
Elle est simplement revenue là où elle se joue désormais le plus souvent : dans les stocks, les flux, les annexes, les seuils et les systèmes de paiement.