Revanchisme, pangermanisme et système d’alliances, 1871-1914
Entre le traité de Francfort et l’été 1914, la France et l’Allemagne ne se sont pas fait la guerre. Mais ces quarante-trois années de paix armée n’en sont pas moins celles où s’est forgée, méthodiquement, la mécanique qui allait faire basculer l’Europe entière dans la catastrophe. Deuxième volet de la série, cet article retrace comment un désir de revanche, un culte de la puissance et un système d’alliances devenu incontrôlable ont transformé un attentat local en guerre mondiale.
Les Essentiels
- Une paix qui n’en est pas une : entre 1871 et 1914, la France ne pense qu’à venger l’Alsace-Lorraine, sans oser le dire tout haut — Gambetta résume cette ambivalence dès 1871.
- L’Allemagne change de doctrine : le renvoi de Bismarck par Guillaume II en 1890 remplace la prudence par la Weltpolitik, une ambition mondiale et navale assumée.
- Deux blocs, un piège : Triplice contre Triple-Entente — un système pensé pour dissuader qui finira par transformer une crise locale en guerre continentale.
- Deux répétitions générales : les crises marocaines de 1905 et 1911 portent déjà l’Europe au bord du gouffre, sans qu’aucune leçon n’en soit tirée.
- L’étincelle attendue : à l’été 1914, les états-majors ont des plans si rigides que la décision politique n’a presque plus de marge de manœuvre.
[Image : La Ligue des patriotes, affiche de propagande revancharde française, fin XIXe siècle] « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais » — formule traditionnellement attribuée à Léon Gambetta à propos de l’Alsace-Lorraine (discours de Saint-Quentin, 16 novembre 1871)
Sommaire
Introduction
Le traité de Francfort avait mis fin aux combats, mais pas à l’hostilité. En France comme en Allemagne, les décennies qui suivirent 1871 virent se construire, de part et d’autre du Rhin, deux logiques qui semblaient converger inexorablement vers l’affrontement : d’un côté, une France qui ne s’est jamais résignée à la perte de l’Alsace-Lorraine ; de l’autre, une Allemagne unifiée qui, forte de sa victoire, entendait désormais peser sur les affaires du monde à la mesure de sa puissance industrielle et militaire. Entre les deux, un système d’alliances de plus en plus rigide allait transformer toute étincelle locale en incendie continental.
1. Le culte de la revanche en France
Contrairement à une idée reçue, la France de la Troisième République n’a pas vécu dans l’obsession permanente et unanime de la revanche — l’historiographie a depuis longtemps nuancé ce récit. Mais le sentiment de la perte, lui, ne s’est jamais éteint. Le mot d’ordre resté célèbre — « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais » — résume assez bien l’ambivalence française : une revanche rarement brandie comme objectif de guerre immédiat, mais une blessure jamais refermée, entretenue dans les manuels scolaires, les monuments aux morts de 1870 et une imagerie populaire où la carte de France amputée de ses deux provinces devint un motif omniprésent. La formule est traditionnellement attribuée à un discours de Gambetta à Saint-Quentin en novembre 1871 ; certains historiens, dont son biographe Pierre Barral, notent toutefois que les mots exacts prononcés ce jour-là furent différents (« ne parlons jamais de l’étranger, mais que l’on comprenne que nous y pensons toujours ») et que la formule courte, popularisée par la suite, pourrait venir d’un proche de Gambetta, Arthur Ranc, plutôt que de Gambetta lui-même.
La Ligue des patriotes, fondée en 1882 par Paul Déroulède, en fut l’expression la plus organisée et la plus bruyante. Déroulède, poète et homme politique nationaliste, en fit une organisation de masse vouée à l’entretien du souvenir de 1870-1871 et à la préparation morale d’une revanche militaire. Si le mouvement connut des hauts et des bas — Déroulède lui-même sombra un temps dans l’aventure boulangiste puis dans un antiparlementarisme viscéral — il contribua durablement à installer dans l’opinion française l’idée que la paix de Francfort n’était qu’une trêve.
Ce climat trouva sa traduction dans la politique française elle-même : la reconstruction méthodique de l’armée, la loi de 1889 sur le service militaire, et surtout la recherche obstinée d’alliances susceptibles de desserrer l’isolement diplomatique dans lequel Bismarck avait su maintenir la France après 1871.
2. Le pangermanisme et la Weltpolitik allemande
De l’autre côté du Rhin, l’unification de 1871 n’avait pas éteint l’appétit de puissance — elle l’avait au contraire libéré. Sous Bismarck, l’Allemagne s’était pourtant montrée prudente sur la scène internationale, préférant consolider ses gains plutôt que les étendre, et tissant un habile réseau d’alliances destiné à isoler diplomatiquement la France. Le renvoi de Bismarck par le jeune empereur Guillaume II, en 1890, marqua une rupture nette.
Guillaume II et ses conseillers inaugurèrent ce qu’ils appelèrent la Weltpolitik — la « politique mondiale » — une ambition affichée de faire de l’Allemagne, à la mesure de sa puissance industrielle désormais comparable à celle de la Grande-Bretagne, un empire colonial et naval de premier rang. Cette ambition s’appuyait sur un courant idéologique plus ancien, le pangermanisme, qui prônait l’unité de tous les peuples de langue et de culture allemandes et l’affirmation d’une mission civilisatrice germanique en Europe et dans le monde.
Le symbole le plus concret de cette ambition fut la construction d’une flotte de guerre capable de rivaliser avec la Royal Navy britannique, portée à partir de 1898 par l’amiral Alfred von Tirpitz et ses lois navales successives. Cette course aux cuirassés, loin de rester une affaire strictement germano-britannique, contribua à rapprocher Londres de Paris : l’ancienne rivalité coloniale franco-britannique s’effaça progressivement devant l’inquiétude commune que suscitait la puissance allemande montante.
3. Le verrouillage de l’Europe : le système des alliances
C’est dans ce climat que se noua, pièce par pièce, le système d’alliances qui allait, en 1914, transformer un assassinat régional en guerre continentale.
Bismarck lui-même avait initié le mouvement dès 1879 avec la Double-Alliance entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, complétée en 1882 par l’entrée de l’Italie dans ce qui devint la Triple-Alliance (ou Triplice). L’objectif de Bismarck était défensif : isoler la France et éviter toute guerre sur deux fronts. Mais après son départ, cette architecture prudente céda la place à une logique plus rigide et moins maîtrisée.
Face à la Triplice, la France sortit de son isolement diplomatique en scellant, en 1892, une alliance militaire avec la Russie impériale — un rapprochement idéologiquement improbable entre une République et un empire autocratique, mais dicté par la nécessité stratégique commune de contenir la puissance allemande. Puis, en 1904, la France et le Royaume-Uni signèrent l’Entente cordiale, réglant leurs différends coloniaux ; en 1907, un accord anglo-russe vint compléter l’édifice, donnant naissance à la Triple-Entente.
L’Europe se retrouvait ainsi coupée en deux blocs militaires rigides, chacun tenu par des engagements d’assistance automatique. Ce système, conçu à l’origine par ses architectes comme un instrument de dissuasion et d’équilibre, allait se révéler être son exact contraire : un mécanisme où la crise d’un seul acteur entraînerait, par un effet de dominos que personne ne pourrait plus arrêter, l’ensemble du continent.
4. Les crises marocaines : répétitions générales d’un conflit européen
À deux reprises avant 1914, cette mécanique d’alliances faillit se rompre bien plus tôt qu’elle ne le fit, à l’occasion de crises qui n’avaient, en apparence, rien de commun avec l’Alsace-Lorraine : la question du Maroc.
En mars 1905, l’empereur Guillaume II se rendit à Tanger et prononça un discours soutenant l’indépendance marocaine — un geste calculé pour tester, et si possible fissurer, l’Entente cordiale naissante entre la France et le Royaume-Uni, en contestant les visées françaises sur le Maroc. La crise faillit dégénérer en guerre ouverte ; elle se dénoua finalement lors de la conférence d’Algésiras en 1906, qui reconnut certes des intérêts particuliers à la France au Maroc, mais surtout révéla, à la surprise de Berlin, la solidité de l’Entente franco-britannique — un échec diplomatique cuisant pour l’Allemagne, qui en sortit davantage isolée qu’avant.
Une seconde crise éclata en 1911 : l’envoi par l’Allemagne d’une canonnière, le Panther, dans le port marocain d’Agadir, officiellement pour protéger des intérêts allemands menacés par des troubles locaux, en réalité pour arracher des compensations coloniales à la France en échange de la reconnaissance de son protectorat sur le Maroc. La crise d’Agadir porta l’Europe au bord de la guerre pendant plusieurs semaines — le gouvernement britannique lui-même envisagea sérieusement un engagement militaire aux côtés de la France — avant de se résoudre par un accord donnant à l’Allemagne une compensation territoriale au Congo, en échange d’un Maroc définitivement placé sous protectorat français.
Ces deux crises marocaines n’aboutirent pas à la guerre. Mais elles jouèrent un rôle décisif : elles habituèrent les opinions publiques et les états-majors à envisager la confrontation générale comme une possibilité réelle et prochaine, elles achevèrent de convaincre Londres que l’Allemagne représentait une menace commune, et elles alimentèrent, dans chaque pays, une escalade de la course aux armements — navale entre Berlin et Londres, terrestre entre Paris et Berlin — qui ne devait plus s’arrêter jusqu’en 1914.
5. L’engrenage final
À la veille de l’été 1914, l’Europe se trouvait ainsi dans une configuration singulièrement instable : deux blocs militaires rigidement opposés, des états-majors qui avaient élaboré des plans de mobilisation si détaillés et interdépendants (le plan Schlieffen allemand en particulier) qu’ils laissaient de moins en moins de marge à la décision politique une fois enclenchés, une opinion publique en France et en Allemagne largement acquise à l’idée que le conflit était probable sinon souhaitable, et des dirigeants qui, à Vienne, Berlin, Paris comme à Saint-Pétersbourg, avaient fini par intégrer la guerre continentale comme un scénario parmi d’autres, plutôt que comme l’impensable absolu qu’elle aurait dû rester.
Il ne manquait plus que l’étincelle. Elle vint de Sarajevo, le 28 juin 1914.
La troisième partie de cette série reprendra le fil à cet instant précis, pour suivre la France et l’Allemagne dans la plus effroyable des guerres qu’elles se soient jamais livrées — et dans la paix qui, à Versailles, allait préparer sans le savoir la suivante.
Joël-François Dumont
Décryptage : La paix qui préparait la guerre
Il y a quelque chose de vertigineux à relire ces quarante-trois années de 1871 à 1914 : ce sont, sur le papier, les plus longues années de paix ininterrompue qu’ait connues l’Europe occidentale depuis des générations. Pas une seule guerre entre grandes puissances européennes durant toute cette période. Et pourtant, c’est précisément cette paix qui a fabriqué, pièce par pièce, la guerre la plus meurtrière que le continent ait jamais connue.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Chacune des pièces de ce système — l’alliance franco-russe, l’Entente cordiale, la Triplice, la course aux cuirassés — a été conçue par ses architectes comme un instrument de dissuasion, de prudence, d’équilibre. Personne, en 1892 ou en 1907, ne signait ces accords en pensant préparer une guerre mondiale ; chacun pensait, au contraire, se prémunir contre elle. C’est là que réside la leçon la plus inconfortable de cette période : des mécanismes rationnels, pensés isolément pour éviter le pire, peuvent s’assembler en une machine qui rend le pire inévitable, sans qu’aucun des architectes ne l’ait voulu ni même anticipé.
Les deux crises marocaines auraient dû servir d’avertissement. À deux reprises, en 1905 et en 1911, l’Europe a frôlé la guerre générale pour des raisons qui n’avaient, en apparence, rien à voir avec l’Alsace-Lorraine ou la revanche de 1870 — et à deux reprises, la crise s’est résorbée sans que personne ne s’interroge sérieusement sur la solidité du système qui avait permis qu’on en arrive si près du gouffre. On a traité les symptômes ; on n’a jamais soigné la maladie.
C’est peut-être là que se noue le lien le plus direct avec la première partie de cette série. L’humiliation de 1806, transformée en projet national par la Prusse, avait mis soixante-quatre ans à porter ses fruits à Sedan. Le système d’alliances de 1871-1914, lui, n’avait besoin d’aucune humiliation nouvelle pour s’enclencher : une fois les blocs figés et les plans de mobilisation verrouillés, un assassinat régional suffisait. L’engrenage n’était plus seulement psychologique — il était devenu mécanique.