Vingt-cinq ans séparent la rencontre de Colombey de la chute du Mur. Vingt-cinq ans pendant lesquels deux pays, réconciliés sur le papier depuis 1963, vont apprendre à se faire confiance dans les faits — au fil de crises, de divergences stratégiques, et d’un couple de dirigeants après l’autre. Cinquième volet de la série, cet article retrace comment l’axe franco-allemand a tenu, jusqu’à ce qu’un séisme que personne n’avait vu venir vienne le fissurer une dernière fois.
Les Essentiels
- Septembre 1958 : de Gaulle et Adenauer se rencontrent pour la première fois à Colombey — deux hommes qui ont vécu les deux guerres, une confiance personnelle avant tout accord institutionnel.
- 22 janvier 1963 : signature du traité de l’Élysée — immédiatement suivie d’un geste qui en limite la portée, le préambule ajouté par le Bundestag.
- Les années 1970 : l’Ostpolitik de Willy Brandt introduit une divergence de fond entre les deux capitales, quand Paris regarde vers l’Est avec inquiétude.
- 20 janvier 1983 : François Mitterrand s’exprime devant le Bundestag à Bonn — un geste de solidarité fort, à contre-courant d’une partie de son propre camp.
- Septembre 1984 : Mitterrand et Kohl, main dans la main à Verdun — l’apogée symbolique de la réconciliation.
- 9 novembre 1989 : la chute du Mur prend tout le monde de court, y compris Paris.
Sommaire
par Joël-François Dumont — Paris, le 22 août 2026.

Introduction
Le quatrième volet de cette série s’était arrêté sur une promesse : celle d’une rencontre, en septembre 1958, entre deux hommes que tout semblait opposer et que l’histoire venait pourtant de réunir. Ce cinquième volet raconte ce qui suit — non plus la construction d’une architecture économique, comme la CECA, mais l’épreuve du temps d’une relation politique. Car signer un traité ne suffit pas à garantir la confiance. Il faudra vingt-cinq ans, plusieurs générations de dirigeants et au moins deux crises majeures pour que l’axe franco-allemand prouve sa solidité — avant qu’un événement que personne n’avait anticipé ne vienne, une dernière fois, le mettre à l’épreuve.
1. Colombey, septembre 1958 : la rencontre fondatrice
De Gaulle et Adenauer se rencontrent pour la première fois les 14 et 15 septembre 1958, à La Boisserie, la maison de campagne du général à Colombey-les-Deux-Églises. Le choix du lieu n’est pas anodin : de Gaulle reçoit chez lui, dans l’intimité, plutôt que dans le décorum d’un palais parisien. Adenauer y passe la nuit — il reste, à ce jour, le seul chef de gouvernement étranger à avoir jamais dormi à La Boisserie.[01]

Les deux hommes ont ceci en commun qu’ils ont vécu les deux guerres, dans leur chair et dans leurs convictions. Adenauer, maire de Cologne sous la République de Weimar, destitué par les nazis dès 1933, incarne une Allemagne qui a payé le prix de sa propre histoire. De Gaulle, l’homme du 18 juin, incarne une France qui a refusé la défaite. Leur rencontre n’est donc pas celle de deux technocrates qui négocient un accord, mais celle de deux hommes d’État qui se jaugent, et qui décident — chacun à sa manière, chacun avec ses arrière-pensées — de miser sur l’autre.
Le général de Gaulle et le chancelier Adenauer à Bonn le 4 juillet 1963 — Les consultations régulières prévues par le traité de l’Élysée prennent corps dès les premiers mois : la poignée de main de janvier devient une pratique institution-nelle — Photo Bundesarchiv © Ludwig Wegmann
La confiance, pourtant, n’était déjà pas totale. De Gaulle avait bien évoqué, lors de ces deux journées à La Boisserie, son projet d’un directoire à trois au sein de l’OTAN — un triumvirat réunissant les seules puis-sances occidentales victorieuses de 1945, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France — sans jamais y associer Adenauer.[02] Le chancelier, rentré à Bonn dans l’euphorie de la rencontre, en reçut la confirmation quelques jours à peine plus tard, et l’enthousiasme du retour se refroidit d’un coup. La leçon n’échappa pas à Adenauer : de Gaulle ne serait jamais un partenaire simple, y compris pour lui-même. Mais l’essentiel tenait déjà : les deux hommes savaient, l’un comme l’autre, qu’ils pouvaient travailler ensemble malgré tout.
Cette confiance personnelle, construite avant tout accord écrit, sera le socle sur lequel s’appuiera, cinq ans plus tard, la formalisation institutionnelle de la relation.
Cette relation à laquelle les deux hommes étaient attachés ne s’est pas construite dans le seul huis clos de La Boisserie. Adenauer, lassé d’être surveillé dans ses moindres faits et gestes par les services américains — la CIA avait infiltré l’Auswärtiges Amt — avait choisi de maintenir un contact permanent et confidentiel à Paris avec de Gaulle. Il avait désigné un homme du serail, un serviteur de l’État de toute confiance qui ne rendrait compte qu’à lui-même et entre quatre yeux. Son choix s’est porté sur un officier du BND, le colonel Dr Heinrich Bucksch. Le général de Gaulle de son côté, n’en informera pas davantage le Quai d’Orsay — il savait mieux que qui-conque à quel point l’Allemagne était une chasse gardée américaine et que la CIA l’avait dans le collimateur.
Le général de Gaulle, à l’Élysée, aux côtés de l’ambassadeur d’Allemagne, s’entre-tient avec le colonel Heinrich Bucksch — Photo Présidence de la République

Un jour, des années après notre première rencontre, le colonel me raconta une anecdote que j’ai savourée. Après son premier tête-à-tête avec le général, de retour à l’ambassade, l’ambassadeur et le général attaché militaire l’attendaient sur le perron, impatients d’en savoir plus. « Et alors ? », lui demanda l’ambassadeur. Le colonel Bucksch lui répondit, sobre : « Très intéressant. Je prends le train de nuit ce soir à vingt heures, j’ai rendez-vous avec le chancelier demain matin à 9 heures.» Pas un mot de plus. Je m’étais demandé pourquoi cet homme d’exception n’avait jamais été promu général, ce jour-là, j’ai compris pourquoi…

Le secret était bien gardé des deux côtés du Rhin. pas étonnant donc que l’ambassadeur Pierre Maillard lui-même, conseiller pour les affaires allemandes à l’Élysée pendant tant d’années, n’avait jamais entendu parler du colonel Bucksch — et fut littéralement secoué le jour où je suis allé le voir chez lui à Boulogne pour l’interviewer en lui disant que dans ce « grand dossier » consacré à la relation franco-allemande à l’épreuve du temps pour la revue Défense,[03] il y aurait également un papier du fils de ce colonel, Georg Bucksch,[04] un homme qui avait de qui tenir…
Contrairement à tous nos hommes politiques, le général de Gaulle parlait peu… Homme de pensée dans l’action, il savait mieux que quiconque qu’il fallait « garder ses secrets secrets », une formule que Charles Pasqua, ancien résistant, avait faite sienne pendant la guerre. Un soir, ministre de l’Intérieur, réunissant tous les anciens patrons de la DST pour fêter le 50e anniversaire de l’Institution rue Nélaton, Charles Pasqua avait conclu son propos en disant : « mesdames, messieurs, il y a une règle à laquelle on ne déroge pas, c’est Keep your secrets secret ». Voilà au moins qui démentira ceux qui pensaient que Charles Pasqua ne parlait pas l’anglais…

2. Ludwigsburg, septembre 1962 : De Gaulle s’adresse à la jeunesse allemande


Quatre ans après Colombey, un geste vient préparer le terrain avant la signature du traité. En septembre 1962, de Gaulle effectue une tournée triomphale en Allemagne, acclamé partout où il passe. Le point culminant en est son discours à la jeunesse allemande, prononcé au château de Ludwigsburg, en grande partie dans la langue de ses hôtes.

Sur la place du marché de Bonn, le 5 septembre, il lance à la foule qui l’acclame :
« C’est pour moi une grande joie et un grand honneur d’être reçu dans votre pays. […] En vous voyant ainsi rassemblés autour de moi, en entendant vos manifestations, je ressens plus fortement encore qu’auparavant l’estime et la confiance que je porte à votre grand peuple — oui ! — au grand peuple allemand. Vous pouvez être assurés qu’en France, où l’on observe et suit ce qui se passe en ce moment à Bonn, une vague d’amitié monte dans les esprits et dans les cœurs et se répand. Vive Bonn ! Vive l’Allemagne ! Vive l’amitié franco-allemande ! »[05]
Le président français y félicite les jeunes Allemands d’être « les enfants d’un grand peuple », tout en reconnaissant sans détour les « grandes fautes » et les « grands malheurs condamnables et condamnés » que ce peuple a pu commettre au cours de son histoire. La formule est risquée : elle suppose de nommer le passé sans en faire une arme, et de s’adresser à une génération qui n’a pas choisi cette histoire, sans pour autant l’en dédouaner entièrement.
Ce discours, resté dans les annales, ne doit rien à l’improvisation. C’est le diplomate Pierre Maillard, conseiller pour les affaires allemandes à l’Élysée, qui l’avait préparé, faisant patiemment répéter à de Gaulle son allemand avant le grand jour. Un travail de coulisses invisible depuis la tribune, mais sans lequel le geste public n’aurait pas eu la même portée.


Ce geste de diplomatie publique, chargé d’émotion, prépare les esprits des deux côtés du Rhin à ce qui suivra six mois plus tard. Il rappelle aussi que la réconciliation, pour tenir dans la durée, ne pouvait pas rester l’affaire des seuls chefs d’État : il fallait qu’elle touche une génération qui n’avait pas connu la guerre, et qui allait devoir porter cette relation bien après que de Gaulle et Adenauer auraient quitté la scène.

3. Le traité de l’Élysée et son préambule contesté
Le 22 janvier 1963, de Gaulle et Adenauer signent, au palais de l’Élysée, le traité qui porte le nom de ce lieu. Le texte prévoit des consultations régulières entre les deux gouvernements, sur les affaires étrangères, la défense et l’éducation — une ambition qui, sur le papier, dépasse largement un simple accord de coopération.


Mais l’ambition gaullienne d’un axe franco-allemand relativement autonome de Washington se heurte très vite à la réalité politique allemande. Le Bundestag, en ratifiant le traité, y adjoint un préambule qui réaffirme la fidélité de la République fédérale à l’Alliance atlantique et à l’objectif d’une intégration européenne ouverte au Royaume-Uni — deux points sur lesquels de Gaulle, à l’époque, se montre nettement plus réservé.
Ce geste, en apparence protocolaire, en dit long sur les limites structurelles de la relation naissante : la France et l’Allemagne peuvent bâtir un axe, mais chacune le fait à l’intérieur de contraintes stratégiques différentes — l’une tournée vers une forme d’indépendance, l’autre solidement arrimée au parapluie américain. Le traité de l’Élysée n’efface pas cette divergence ; il apprend seulement aux deux pays à vivre avec.
4. L’Ostpolitik, ou la première divergence
À la fin des années 1960, le chancelier Willy Brandt engage l’Ostpolitik : une politique d’ouverture vers l’Europe de l’Est et l’Union soviétique, qui aboutit notamment à la reconnaissance de fait des frontières issues de la Seconde Guerre mondiale et à une normalisation progressive des relations avec la RDA.
Cette évolution introduit, pour la première fois depuis Colombey, une divergence de fond entre les deux capitales. Paris observe cette ouverture allemande vers l’Est avec une prudence certaine : l’idée d’une Allemagne qui recommence à dialoguer directement avec Moscou, même dans un cadre pacifique et démocratique, réveille des réflexes plus anciens que le traité de l’Élysée lui-même.

L’épisode reste toutefois maîtrisé. La relation franco-allemande, sous Pompidou puis sous Brandt, continue d’avancer sur d’autres terrains — notamment la construction communautaire — sans que cette divergence stratégique ne remette en cause l’axe lui-même. C’est un premier test, réussi, de la capacité des deux pays à ne pas laisser un désaccord de fond dégénérer en rupture.
5. Giscard et Schmidt : l’axe économique
Le couple formé par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, à partir de 1974, marque sans doute le sommet de la coopération économique franco-allemande de la période. Les deux hommes, qui se connaissent et s’apprécient personnellement, mettent en place le Système monétaire européen en 1979, préfiguration lointaine de ce qui deviendra la monnaie unique, et institutionnalisent le dialogue au sommet entre les grandes puissances industrielles avec la création du G6-G7.

Cette période illustre un axe qui a trouvé son rythme de croisière : moins spectaculaire que la rencontre fondatrice de Colombey, moins solennelle que la signature de l’Élysée, mais profondément efficace dans sa capacité à produire des résultats concrets. C’est aussi la période où la relation franco-allemande cesse d’être seulement l’affaire de deux chefs d’État charismatiques pour devenir une routine institutionnelle bien rodée.
6. Le 20 janvier 1983 : Mitterrand au Bundestag
Le 20 janvier 1983, François Mitterrand, président socialiste élu depuis moins de deux ans, prend la parole devant le Bundestag à Bonn. Il y défend, à contre-courant d’une partie de la gauche européenne et de son propre camp, le déploiement des missiles Pershing américains en réponse aux SS-20 soviétiques, dans le cadre de la double décision de l’OTAN.[06]

Le geste est fort. Mitterrand, qui n’a aucune obligation particulière à prendre ce risque politique, choisit de le faire au nom de la solidarité avec un partenaire allemand alors traversé par un puissant mouvement pacifiste hostile au déploiement des euromissiles. Il est accompagné, ce jour-là, de Jean Lecanuet — un détail resté peu commenté, mais qui témoigne d’une volonté d’inscrire ce discours au-delà des seuls clivages partisans français.
C’est un moment où la France prend un risque pour l’Allemagne, plutôt que l’inverse. Il faudra le garder en mémoire pour mesurer, six ans plus tard, l’ampleur du contraste.
7. Verdun, 1984 : l’apogée symbolique
Le 22 septembre 1984, Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl se retrouvent à Verdun, sur les lieux mêmes de l’une des batailles les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale — celle qui, dans le premier volet de cette série, incarnait l’engrenage de la haine à son paroxysme. La poignée de main entre les deux hommes, devant l’ossuaire de Douaumont, devient l’une des images les plus reproduites de la réconciliation franco-allemande.


Ce geste n’est pas seulement symbolique. Il accompagne des projets concrets : la Brigade franco-allemande, dont la création est décidée peu après, préfigure ce qui deviendra, quelques années plus tard, l’Eurocorps. Après Colombey, après l’Élysée, après les tests de l’Ostpolitik et le risque pris en 1983, Verdun 1984 marque le point où la relation franco-allemande semble avoir atteint sa pleine maturité — au point de transformer le lieu même d’un massacre en symbole de fraternité retrouvée.
8. Novembre-décembre 1989 : le séisme et la prudence française
La réticence de Mitterrand ne datait pas de 1989. Dès 1952, encore jeune ministre sous la IVe République, il avait publiquement mis en garde : « L’unité de l’Allemagne signifie la guerre ».[07] Trente-sept ans plus tard, la chute du Mur allait mettre cette conviction ancienne à l’épreuve des faits.

Rien, dans l’automne 1989, n’avait préparé les chancelleries européennes à la vitesse des événements. Le 9 novembre, le Mur de Berlin tombe. Le 28 novembre, à peine trois semaines plus tard, le chancelier Kohl présente devant le Bundestag son plan en dix points pour l’unité allemande — un geste qui prend de court la plupart de ses partenaires, Paris compris. Le journaliste Louis Wiznitzer rapporte alors le mot qui circule à l’Élysée : « Verrat.[08] » Trahison.
Début décembre, Mitterrand se rend à Kiev, où il rencontre Mikhaïl Gorbatchev, et lui rappelle, non sans ambiguïté, le statut de vainqueurs que conservent les quatre puissances alliées de 1945.[09] Quelques jours plus tard, il propose à la Première ministre britannique Margaret Thatcher une alliance franco-britannique. Lorsque Kohl se présente ensuite devant ses partenaires européens pour obtenir leur soutien à l’unité allemande, l’accueil est glacial.

Le 19 décembre, la veille même de l’arrivée de Mitterrand en RDA, Kohl se rend à Dresde. Devant les ruines de la Frauenkirche, il prononce, pour la première fois publiquement, le mot que tous attendaient : « Mein Ziel bleibt — wenn es die geschichtliche Stunde zulässt — die Einheit unserer Nation »[10] (« Mon objectif reste — si l’heure historique le permet — l’unité de notre nation. »)

Mitterrand arrive donc à Berlin-Est le lendemain d’un geste qui a déjà, en partie, coupé l’herbe sous ses pieds : à quoi pouvait-il encore jouer, sinon retarder ce que Kohl venait, la veille, de rendre publiquement irréversible ?
La réaction française est marquée par un déni qui tranche avec l’enthousiasme affiché, la même année, envers la Pologne et la Tchécoslovaquie en pleine sortie du bloc soviétique. Le 20 décembre 1989, Mitterrand se rend à Berlin-Est, où il rencontre Hans Modrow, devenu chef du gouvernement est-allemand depuis le 13 novembre — dans un climat de pouvoir en pleine décomposition, où Egon Krenz, déjà écarté des affaires réelles, reste pourtant une présence visible en coulisses. Il en revient convaincu que la majorité du peuple est-allemand aspire certes à un renouveau démocratique, mais dans le cadre de l’ordre étatique existant — une lecture qui allait très vite être démentie par les urnes.
Plus tôt ce jour-là, suivant cette visite, j’avais demandé au président français ce qu’il pouvait espérer de ses entretiens avec les dirigeants est-allemands. Il me répondit par une boutade — mais tout était dans son regard. J’étais alors avec un collègue allemand, avec qui j’échangeais dans cette langue. Quelques minutes plus tard, Mitterrand se retrouva seul face à Krenz ; Brigitte Sauzay, son interprète, conversait de son côté avec un responsable est-allemand. C’est à cet instant que le président, m’ayant repéré parlant allemand, me demanda de traduire une question à Krenz : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ? » Krenz leva les bras en signe d’impuissance. « Je ne sais pas », répondit-il. Moscou avait déjà tranché ; la fin de la RDA était actée. Il n’y avait, ce jour-là, plus rien à sauver. C’est à ce moment précis que je me suis dit qu’un tournant allait modifier bien des choses — et que la réunification à venir ouvrirait un horizon plus favorable à l’Allemagne qu’à la France.

Deux jours plus tard, le 22 décembre, Kohl et Modrow inaugurent ensemble la réouverture symbolique de la porte de Brandebourg — fermée depuis vingt-huit ans.

À l’époque, on ne passait pas encore par la porte elle-même, mais par les brèches ouvertes ailleurs dans le Mur : [11] ce geste du 22 décembre est donc, lui aussi, un coup d’avance de Bonn sur Paris, presque un symbole final apposé sur les trois jours de visite de Mitterrand qui avait essayé mais en pure perte.
Cette visite, loin d’accompagner franchement le mouvement engagé par Bonn, s’inscrit dans une ligne de déni de réalité que le ministre des Affaires étrangères Roland Dumas poussera lui-même plus loin dans les mois qui suivent — allant jusqu’à espérer, en décembre encore, que Gorbatchev « redresserait » la RDA plutôt que de la voir disparaître.[12] Le contraste avec le geste de janvier 1983 — un président qui prenait alors un risque politique pour l’Allemagne — est total : six ans plus tard, c’est la France qui refuse de voir, quand l’Allemagne, elle, écrit déjà l’histoire.
L’axe franco-allemand, bâti pierre après pierre depuis Colombey, entre ainsi dans sa décennie la plus incertaine — celle où la réunification, que le sixième volet de cette série suivra dans le détail, viendra tester jusqu’où va réellement la confiance construite depuis un quart de siècle.
Joël-François Dumont
[01] « Visite du chancelier Adenauer à La Boisserie » — Fondation Charles de Gaulle, 15 septembre 1958.
[02] « Deutsch-französische Beziehungen » par Yvonne Blomann, Konrad-Adenauer-Stiftung.
[03] « France-Allemagne : le grand dessein (2) » — (2010-0223) : Entretien avec l’ambassadeur Pierre Maillard, Conseiller diplomatique du général de Gaulle. Un des artisans, côté français, du « Traité de l’Élysée ».
[04] « De Gaulle – Adenauer : une communauté de destin (3) » … : Georg Bucksch, Senior Vice-président, Direction de la Stratégie et du Marketing du Groupe EADS.
[05] « 5. September 1962 » — Konrad-Adenauer-Stiftung. Source : Bulletin des Presse- und Informationsamtes der Bundesregierung Nr. 166 vom 07. September 1962, S. 1411.
[06] « La relation franco-allemande à l’épreuve du temps (1) » — (2010-0223).
[07] Bundeskanzler-Helmut-Kohl-Stiftung, notice biographique de François Mitterrand.
[08] « Le grand gâchis : faillite de la politique étrangère de François Mitterrand » par Louis Wiznitzer, , Paris, First, 1991.
[09] Conférence de presse conjointe de François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev, Kiev, le 6 décembre 1989 (vie-publique.fr) ; et Guerres mondiales et conflits contemporains, Cairn.info, pour le témoignage de Vadim Zagladine, conseiller de Gorbatchev ; et Guerres mondiales et conflits contemporains, Cairn.info, pour le témoignage de Vadim Zagladine, conseiller de Gorbatchev parlant de la « déception de Mitterrand » après cette rencontre — signe que les choses ne s’étaient pas passées comme il l’espérait.
[10] Discours de Helmut Kohl à Dresde, le 19 décembre 1989 (Bundesarchiv/texte officiel).
[11] Encyclopædia Universalis ; Encyclopædia Britannica ; Wikipédia, sur la réouverture de la porte de Brandebourg.
[12] « Le fil et la pelote » par Roland Dumas — Paris, Plon, 1996, p. 384.
Voir également :
- « France-Allemagne : L’engrenage de la haine 1805-1871 (1) » — (2026-0814)
- « France-Allemagne : La marche vers l’abîme 1871-1914 (2) » — (2026-0816)
- « France-Allemagne : Le paroxysme 1914-1945 (3) » — (2026-0819)
- « France-Allemagne : Des ruines à l’Europe naissante 1945-1959 (4) » — (2026-0820)
- « France-Allemagne : L’axe et ses épreuves 1958-1989 (5) » — (2026-0821)
- « France-Allemagne : Je t’aime, moi non plus 1990-2025 (6) » (2026-0824)
- « France-Allemagne : Quo vadis ? 2025-2026 (7) » — (2026-0826)
Décryptage : Quand la confiance vacille
« La sobriété du discours accentue le relief de l’attitude. Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles. » — Charles de Gaulle, Le fil de l’épée (1932)
Les quatre premiers volets de cette série ont suivi un motif précis : celui d’un compteur qui s’accélère, d’abord vers la revanche, puis vers la paix. Ce cinquième volet en suit un autre, moins linéaire : celui de la confiance, qui ne se construit pas d’un bloc mais par une succession d’épreuves — certaines réussies, comme le pari de Ludwigsburg, l’Ostpolitik ou le discours de 1983, d’autres plus ambiguës, comme le déni de décembre 1989.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est que l’axe franco-allemand n’a jamais été mis à l’épreuve par un désaccord entre égaux, mais par des moments où l’un des deux pays devançait l’autre — l’Allemagne avec l’Ostpolitik, la France avec le discours de 1983, puis de nouveau l’Allemagne avec la réunification. Chaque fois, le partenaire resté en retrait a dû choisir entre s’aligner ou rester à la traîne. En 1969 comme en 1983, l’axe a tenu. En 1989, pour la première fois depuis Colombey, c’est la France qui reste à la traîne — un choix dont le sixième volet de cette série mesurera pleinement les conséquences, jusqu’à la relation d’aujourd’hui.
« Nos conceptions sociales, notre engagement politique et, qui sait, nos caractères : tout devait a priori nous séparer », écrira François Mitterrand à la fin de sa vie à propos d’Helmut Kohl. « Nous n’étions en réalité pas du tout faits l’un pour l’autre », confirmera Kohl quelques années plus tard, lors d’une conférence de la Konrad-Adenauer-Stiftung.[07] Que ce président socialiste et ce chancelier chrétien-démocrate aient su porter la relation franco-allemande et la construction européenne à un niveau inédit dans les années 1980 et 1990 n’avait rien d’une évidence. On les compte aujourd’hui, à juste titre, parmi les pères de l’Europe.