Les essentiels
- Plus de quatre ans après le début de la guerre, le rapport de force reste un pat apparent, mais les données géostratégiques ont profondément changé : le poids du soutien militaire s’est déplacé des États-Unis vers les Européens, qui peinent à combler le déficit en missiles Patriot.
- La guerre des drones a transformé les deux théâtres : sur terre, une guerre de tranchées quasi figée ; sur mer, la marine russe a dû se replier de Sébastopol vers Novorossisk après de lourdes pertes.
- L’amiral rappelle sa grille d’analyse constante depuis 2022 : deux stratégies dépendantes l’une de l’autre — une stratégie ukrainienne clausewitzienne de survie, face à une stratégie occidentale indirecte, mesurée et jamais pleinement unifiée.
- Les lignes rouges initiales (distance de frappe sur le sol russe) ont été progressivement dépassées sans réaction russe autre que la poursuite de la guerre — l’Ukraine a construit sa propre industrie de missiles et frappe désormais en profondeur les raffineries et la logistique ennemies.
- Le soutien informationnel de l’Otan reste déterminant et non remis en cause par l’administration Trump, mais l’appel à un bouclier antiaérien défensif sur l’Ukraine, pourtant justifié, demeure sans réponse.
- Depuis l’arrivée de Trump, la Russie cible directement les Européens par une guerre hybride — ingérence, financement de partis extrémistes comme l’AfD, agressions déjà constatées (Leipzig) — les entraînant, qu’ils le veuillent ou non, plus près du conflit.
- Aucune stratégie européenne claire et unifiée ne se dessine pour mettre fin à la guerre ; la « coalition des volontaires » reste une virtualité sans effet opérationnel. L’amiral appelle à relever les niveaux d’alerte, notamment en France, sur la défense opérationnelle du territoire.
- L’incertitude sur l’attitude américaine demeure complète : ni retrait total ni accord séparé russo-américain ne semblent à l’ordre du jour à court terme, la priorité de Washington étant désormais la guerre d’Iran.
Sommaire
par le vice-amiral Christian Girard (2s) — Toulon, le 25 septembre 2026
Le président Poutine maintient obstinément le même discours et affiche les mêmes objectifs : « dénazifier » l’Ukraine, c’est-à-dire remplacer ses dirigeants, neutraliser son armée, empêcher son ralliement à l’Otan, obtenir le rattachement de l’ensemble des régions dont il a proclamé l’annexion à la République fédérative de Russie, implicitement soumettre, voire à terme annexer la totalité du pays. L’Ukraine lutte toujours pour sa survie.
Un rapport de force qui a changé de mains
Depuis plus de quatre années, les données géostratégiques qui ont abouti à ce pat apparent ont été profondément modifiées. Soutenue initialement par les États-Unis et les pays européens, mais principalement sur le plan militaire par l’administration Biden, l’Ukraine a vu transférer presque intégralement ce poids aux pays européens à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, avec la conséquence actuelle que le manque de missiles Patriot, fournis par les États-Unis, fragilise dangereusement la défense aérienne du pays. Les Européens sont dans l’incapacité de compenser suffisamment le déficit.
Parallèlement, les moyens de la guerre ont été profondément transformés par l’utilisation des drones, l’amélioration considérable de leurs missions, caractéristiques et performances. La guerre sur le front terrestre est une guerre de tranchée extrêmement meurtrière, presque figée dans une version du XXIe siècle de la Première guerre mondiale dans laquelle les drones constituent l’arme principale. Sur mer, après la supériorité initiale russe, l’emploi des missiles, des drones aériens et de surface, a rétabli, dans le nord-ouest de la mer Noire, a contraint la flotte russe à se retirer du port de Sébastopol en direction de Novorossisk après de lourdes pertes. L’écoulement de la production céréalière ukrainienne, un temps bloqué, a repris mais semble à nouveau menacé par la contre-réaction russe qui utilise à son tour des drones contre le trafic maritime commercial.
Une émancipation stratégique qui se confirme
Sur le plan des stratégies militaires, il avait été analysé dès le début de la guerre la présence, du côté ukrainien et occidental, de deux stratégies [1] dont l’une dépendait de l’autre. L’Ukraine luttant pour sa survie, était engagée dans une stratégie clausewitzienne, la conduisant à la montée aux extrêmes. Les Occidentaux, conscients du statut de puissance nucléaire de la Russie, pratiquaient d’autre part une stratégie indirecte de soutien mesuré et graduel à l’Ukraine, stratégie loin d’être unifiée, ni même explicitement formulée mais, dans les faits, limitant les capacités d’action de l’Ukraine, particulièrement en raison de la dissuasion d’intimidation [2] exercée par la Russie, laquelle agitait et continue de la faire régulièrement la menace nucléaire, mais, tout autant et indépendamment de cette menace, en raison de leur crainte de se trouver directement entrainés dans le conflit.
Il avait été indiqué que la stratégie ukrainienne ne pouvait que chercher à s’émanciper de la tutelle qui lui était imposée. De fait, les lignes rouges qui lui avaient été fixées initialement, en particulier, la distance d’intervention de ces armements offensifs sur le territoire russe, ont été progressivement dépassées sans provoquer d’autres réactions que celle de la poursuite imperturbable de la guerre côté russe. Mais bien davantage, l’Ukraine a entrepris un effort remarquable de développement de sa propre industrie de défense, au-delà même de celle des drones, dans celui des missiles. Elle intervient donc, aujourd’hui, profondément à l’intérieur du territoire de son ennemi contre les raffineries et les entrepôts logistiques en rétorsion aux attaques qu’elle subit contre le sien. L’affranchissement stratégique ne peut que se poursuivre et s’accentuer, afin de tenter d’équilibrer la stratégie « douhetienne » russe de destruction systématique des infrastructures ukrainiennes par des bombardements de toutes natures.


La stratégie indirecte change de moteur
Le soutien informationnel de l’Otan à l’Ukraine ne fait pas l’objet de débats ouverts, certainement à juste titre, bien qu’il soit essentiel sur le plan militaire car il conditionne la mise en œuvre des armes, aussi bien défensives qu’offensives. Il fait l’objet d’un chapitre spécifique du livre déjà cité.[3] Il est fondamental et ne semble pas être remis en cause par l’administration Trump. Il faut cependant noter que l’appel à établissement d’un « bouclier anti-aérien défensif » au-dessus du territoire ukrainien, ainsi que cela a été fait au-dessus du territoire israélien lors des attaques aériennes iraniennes, n’a toujours pas été entendu malgré sa nécessité opérationnelle et son évidente justification morale et juridique. Les contraintes exercées sur la stratégie ukrainienne par les Occidentaux se sont donc progressivement desserrées sans disparaître complètement. Elles tiennent aujourd’hui plus au manque de moyens immédiatement disponibles, spécialement aujourd’hui européens, qu’à la crainte de s’engager davantage dans leur soutien.
Depuis l’arrivée de Donald Trump, la Russie considère les Européens comme le principal obstacle à sa victoire et développe une stratégie indirecte à leur égard au moyen d’une guerre, qualifiée d’hybride, tentant de semer la crainte et la confusion dans l’opinion publique et de provoquer l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes ouvertement favorables à ses thèses, comme l’AFD en Allemagne. Cette situation est en elle-même de plus en plus dangereuse. La montée des alertes, comme celle de agressions imputables à la Russie déjà constatées dans divers pays européens, notamment à Leipzig en Allemagne, le prouve à l’évidence.
Qu’ils le veuillent ou non, les pays européens sont de plus en plus entrainés vers la guerre d’Ukraine.
Face à cette situation les dirigeants tentent d’alerter, sans succès évident, des opinions publiques qui ne considèrent que l’augmentation des coûts de l’énergie, et ses conséquences économiques en réalité dues à la guerre d’Iran. Elles sont tentées d’y voir aussi celle de la guerre d’Ukraine. La poursuite du seul soutien politique et financier à l’Ukraine, bien qu’indispensable, semble bien insuffisante à court terme, au moment où elle s’apprête à revivre un hiver dans de terribles conditions. La « coalition des volontaires », initiative louable en elle-même, demeure une virtualité opérationnelle sans effet sur les opérations en cours et leur cessation éventuelle, ce qui devrait bien être l’objectif immédiat et prioritaire. Il n’y a donc pas, aujourd’hui sans pas plus qu’hier avec les Américains, de claire et unifiée stratégie des pays européens pour mettre fin à la guerre. Il paraît cependant indispensable de relever les niveaux d’alerte, notamment en France, en matière ce que l’on appelait naguère la défense opérationnelle du territoire, concept de la guerre froide qui paraissait oublié.
Comme lors de la Première guerre mondiale, il faut, pour l’Ukraine, tenir au moyen de la stratégie militaire indirecte qu’elle met déjà en œuvre en limitant ses pertes sur la ligne de front et en agissant dans la profondeur du territoire russe pour affaiblir l’économie et la logistique de l’appareil militaire ennemi. Elle doit poursuivre ses développements industriels, avec le soutien des Européens, pour s’affranchir des dépendances étrangères dans leur mise en œuvre et leur logistique.
L’inconnue américaine
Il est particulièrement difficile de prévoir ce que peut être l’attitude américaine. Au-delà de la volonté de ne pas s’impliquer activement dans le soutien de l’Ukraine, la volonté de se désengager du théâtre européen ne conduira probablement pas à court terme à un complet retrait et à l’abandon de la garantie de sécurité américaine, en particulier en matière de dissuasion nucléaire. Cela limitera certainement les velléités agressives de la Russie à l’égard des pays de l’Otan, la récente visite du directeur de la CIA à Moscou en étant un indice. La perspective d’un accord direct entre les présidents russe et américain, par-dessus les Européens et les Ukrainiens, qui était apparue comme un risque au moment de la rencontre en Alaska, semble s’éloigner. La priorité américaine est à l’évidence aujourd’hui la guerre d’Iran.
Le vide face à la guerre hybride
Depuis l’arrivée de Donald Trump, la Russie considère les Européens comme le principal obstacle à sa victoire et développe une stratégie indirecte à leur égard au moyen d’une guerre, qualifiée d’hybride, tentant de semer la crainte et la confusion dans l’opinion publique et de provoquer l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes ouvertement favorables à ses thèses, comme l’AFD en Allemagne. Cette situation est en elle-même de plus en plus dangereuse. La montée des alertes, comme celle des agressions imputables à la Russie déjà constatées dans divers pays européens, notamment à Leipzig en Allemagne, le prouve à l’évidence.
Qu’ils le veuillent ou non, les pays européens sont de plus en plus entrainés vers la guerre d’Ukraine.
Face à cette situation les dirigeants tentent d’alerter, sans succès évident, des opinions publiques qui ne considèrent que l’augmentation des coûts de l’énergie, et ses conséquences économiques en réalité dues à la guerre d’Iran. Elles sont tentées d’y voir aussi celle de la guerre d’Ukraine.
La poursuite du seul soutien politique et financier à l’Ukraine, bien qu’indispensable, semble bien insuffisante à court terme, au moment où elle s’apprête à revivre un hiver dans de terribles conditions. La « coalition des volontaires », initiative louable en elle-même, demeure une virtualité opérationnelle sans effet sur les opérations en cours et leur cessation éventuelle, ce qui devrait bien être l’objectif immédiat et prioritaire. Il n’y a donc pas, aujourd’hui sans pas plus qu’hier avec les Américains, de claire et unifiée stratégie des pays européens pour mettre fin à la guerre. Il paraît cependant indispensable de relever les niveaux d’alerte, notamment en France, en matière de ce que l’on appelait naguère la défense opérationnelle du territoire, concept de la guerre froide qui paraissait oublié.
Comme lors de la Première guerre mondiale, il faut, pour l’Ukraine, tenir au moyen de la stratégie militaire indirecte qu’elle met déjà en œuvre en limitant ses pertes sur la ligne de front et en agissant dans la profondeur du territoire russe pour affaiblir l’économie et la logistique de l’appareil militaire ennemi. Elle doit poursuivre ses développements industriels, avec le soutien des Européens, pour s’affranchir des dépendances étrangères dans leur mise en œuvre et leur logistique.
Il serait totalement irréaliste aujourd’hui de prévoir une modification quelconque de la stratégie russe, ni d’espérer un changement de régime ou de dirigeant, comme cela apparaît dans de récents commentaires. Le risque majeur et immédiat est bien celui d’une escalade des actions russes de guerre hybride. Il pose la question des réactions nécessaires et possibles à ces agressions au-delà des mesures de sécurité passives ? Seront-elles du ressort de l’Otan ? Comment les coordonner au niveau européen en l’état des institutions de l’Union ? A quoi peuvent-elles conduire ?
L’incertitude est complète. La problématique ne semble que rarement envisagée./.
Christian Girard
Notes
[1] Point stratégique sur la guerre en Ukraine fin 2022- european-security.com
[2] De la guerre d’Ukraine en 2025- Chapitre 6 -L’ombre du nucléaire Ed L’Harmattan
[3] De la guerre d’Ukraine en 2025 -Chapitre 8- le soutien informationnel de l’Otan Ed L’Harmattan
Décryptage : De la guerre d’Ukraine
Ce texte s’inscrit dans la continuité directe de l’analyse que l’amiral Girard développe depuis le début du conflit, et qu’il qualifiait déjà en 2023 d’« émancipation de la stratégie ukrainienne » : l’idée que Kiev ne pouvait que chercher, avec le temps, à desserrer l’étau des limites qui lui étaient imposées par ses soutiens occidentaux. Ce papier confirme que ce mouvement s’est bien poursuivi — franchissement des lignes rouges initiales, développement d’une industrie nationale de missiles, frappes en profondeur sur le territoire russe — sans provoquer l’escalade nucléaire que l’on craignait à l’origine.
Ce qui change, en revanche, c’est le second terme de l’équation qu’il posait déjà fin 2022 : la « stratégie indirecte » des Occidentaux. Elle n’a pas disparu, mais son moteur s’est déplacé — d’un déficit de volonté politique vers un déficit de moyens, européens en premier lieu, à mesure que Washington se retire du dossier. L’amiral signale ainsi un glissement plus qu’un renversement : les Européens ne sont plus seulement des soutiens indirects par choix, mais de plus en plus par nécessité, faute d’une industrie de défense à la hauteur du déficit américain en Patriot.
Le point le plus grave qu’il soulève, et qu’il formule avec sa prudence habituelle sous forme de questions plutôt que d’affirmations, concerne la guerre hybride russe visant directement les pays européens — ingérence électorale, financement de partis comme l’AfD, agressions déjà recensées. Il ne tranche pas sur la réponse à y apporter (rôle de l’Otan, coordination européenne), mais pose la question comme la plus urgente et la moins traitée du moment — un vide stratégique qui rejoint, par un autre chemin, les vides institutionnels que la presse internationale identifie ailleurs sur d’autres théâtres.