Un panthéon pour le canard boiteux

Que nos fidèles lecteurs se rassurent : nous avons bien reçu leurs lettres de doléances, parfois accompagnées de sommation d’huissier ! Il est vrai que le dernier épisode de notre saga « Les voix du crépuscule » — le déjà mythique « Le tartuffe de la Toundra ou le dîner de rois » — remonte au 1er avril dernier. Certains y ont vu un poisson, d’autres une trêve pascale prolongée. La vérité est plus prosaïque : suivre au quotidien les élucubrations de Donald Trump relève désormais du sport de combat cérébral. Entre deux sorties sur le green, trois vérités vociférées sur Truth Social à des heures où même les insomniaques dorment, et des annonces télévisées qui redéfinissent chaque soir les lois de la diplomatie mondiale, le rythme est intenable. Plutôt que d’épuiser notre santé mentale à commenter le moindre tweet compulsif, nous avons préféré reprendre de la hauteur — ou du moins, prendre assez de recul pour poser les vraies questions absurdement fondamentales. Alors, pour répondre à votre impatience légitime et célébrer notre rituelle flambée littéraire trimestrielle, voici la suite tant attendue. Attachez vos ceintures, le vol à destination de l’Élysée et des méandres du storytelling macronien va décoller. [NDLR]

par François de Vries — Bruxelles, le 11 octobre 2026.

On disait Macron prostré à l’Élysée depuis que la chienlit avait pris ses quartiers de noblesse dans la capitale. Ne manquait plus que ça : une semaine à peine après avoir appris que la France, jadis lumière du monde, était désormais menacée d’une mise sous tutelle financière internationale par une poignée de technocrates germaniques. Quelle injustice poignante pour le Mozart de la finance, réduit à jouer du violon sur le Titanic ! Même Jack Lang s’était réfugié dans un silence d’or et de velours depuis de récentes révélations — heureusement que la Justice française, dans sa grande sagesse constitutionnelle, manquait cruellement de moyens et de greffiers pour traiter l’affaire avant une dizaine d’années d’enquête préliminaire…

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Tout fout le camp, je te le dis ! Le prix du gazole flambe, maintenant ce sont les magrets de canard qui se font rares. Xavier et Aurélien à Lille dégustent les deniers canards à l’orange et autres produits du Gers ave leur bonne humeur habituelle en passant en revue l’actualité — Illustration IA European-Security

S’il n’y avait pas eu ce maudit problème de chaudière à Brégançon, le Président serait bien parti se mettre au vert avec Brigitte. Il lui était devenu vital, métaphysique, de rebondir. Il devait retrouver une place — la première place, la sienne — dans ce concert inaudible des chefs d’État européens qu’Ursula von der Leyen éblouissait chaque matin du génie froid de ses directives.

En pareil cas, le protocole de survie était immuable : se relever les manches, donner congé aux conseillers stagiaires qui avaient failli, et rappeler d’urgence la garde rapprochée des premiers jours. Y compris — et surtout — ceux qui l’avaient toujours planté dans le décor, pour voir si par miracle quelqu’un n’aurait pas conservé cette étincelle capable de réchauffer son cœur et d’occuper son esprit fébrile. Un à un, dans la pénombre de son bureau doré, il éplucha les listes des pionniers d’En Marche, cherchant les rescapés ayant survécu aux tornades dévastatrices de Macron I et Macron II.

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Soudain, son index s’arrêta net. Le nom brilla comme une apparition dans la nuit : Sibeth Ndiaye.

Son ultime recours ! Sibeth, la bien nommée. La fidélité faite femme, capable de déclarer sans ciller qu’elle était prête à « mentir s’il le fallait pour la bonne cause » afin de protéger son maître, lequel avait fait d’elle la pythie du Conseil des ministres et le phare cathodique de sa communication.

À 6 heures du matin, l’ordre d’extraction tombe : convocations en urgence. Peine perdue. Elle n’était pas chez elle. Cela ne lui ressemblait guère. Panique au Château : la Gendarmerie nationale est mandatée et déclenche le plan de recherche active. Vers 9 heures, enfin, alerte rouge : une équipe de garde en planque devant son domicile la voit regagner ses pénates dans un état second, ruisselante de sueur, le souffle court. Un footing trimestriel d’une intensité rare. Les pandores veulent l’embarquer manu militari, mais pas question de se présenter devant la République les cheveux hirsutes. Après une douche express à l’eau froide et l’autorisation exceptionnelle d’enfiler sa célèbre robe coccinelle des grands jours, la voilà escortée en cortège officiel, gyrophares hurlants, direction le 55 rue du Faubourg Saint-Honoré.

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Fidèle parmi les fidèles, Sibeth pénètre dans le temple. Macron revivait. Ah, ce temps béni où elle se tenait à ses côtés, lui prodiguant des analyses forgées au fer blanc d’une sagesse ancestrale ! Les heures s’égrènent. Les échanges, d’abord compassés, deviennent électriques, puis à bâtons rompus. Sibeth tente de colmater les fuites du navire dont la flûte enchantée s’est enrayée.

Le challenge était titanesque : il fallait accoucher de l’idée du siècle. Un concept capable de subvenir à un besoin planétaire réel tout en permettant au maître du jeu de reprendre la main sur un buzz désespérément fuyant. On ne parlait plus de politique, mais du sommet de l’art décisionnel : trouver la pépite médiatique qui illuminerait le poste de télévision pendant huit jours d’affilée. De quoi permettre au coq élyséen de retrouver sa voix et cette fierté légendaire qu’il partage, outre-Quiévrain, avec son cousin le coq belge — les deux seuls gallinacés au monde capables de chanter fièrement avec les deux pieds enfoncés dans la merde jusqu’aux ergots.

Pendant trois heures, Sibeth égrène ses propositions « de terrain » : — « Emmanuel, et si on relançait l’industrie du cycle à Saint-Étienne en convainquant les Suisses de remplacer les vélos de leur armée en attendant leurs F-35 ? Ou alors, un brevet français pour boucher les trous du gruyère et augmenter le rendement au kilo ? »

Aucun écho. Le Président fait la grimace. Non, il fallait « décoller » du sol ! Hélas, le patron de Dassault était coincé en Inde à négocier des Rafale, et la spationaute qu’on avait mise sur orbite était redescendue sur le plancher des vaches pour faire de la politique locale. Décidément, tout foutait le camp.

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L’épuisement gagnait. Sibeth sentait son estomac crier famine. Entre sa foulée matinale et son arrestation par la gendarmerie, elle n’avait rien avalé. La faim creusait sa lucidité. C’était le moment où jamais : pas question d’aller rappeler Ségolène Royal pour lui demander de remettre sa canadienne et de partir sur la banquise fondre la glace — d’autant qu’il ne restait plus guère que l’Arctique où le Président jouissait encore d’une cote de popularité acceptable.

Macron, observant sa muse complètement essorée, sèche comme un citron après l’apéritif, a un éclair d’humanité : — « Tu resteras bien pour le déjeuner, Sibeth ? »

Il convoque le majordome et le chef cuisinier. La simple évocation des fourneaux ravive le teint de Sibeth. Lorsqu’il entre dans le bureau, le chef ne peut cacher son émotion : du temps où elle régnait sur la communication, Sibeth passait ses journées en cuisine à échanger les recettes de sa grand-mère contre les sauces haute couture du chef. Un partenariat gagnant-gagnant, agrémenté de chouquettes tièdes après chaque conférence de presse désastreuse.

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Le chef égrène ses propositions gastronomiques : volaille suprême, turbot poché, médaillons de veau… Sibeth salive. Macron, désabusé, contemple le plafond. — « Et pourquoi pas un canard laqué maison, madame Ndiaye ? » suggère le chef avec un clin d’œil. « Selon la recette asiatique que vous aimiez tant… »

Le mot résonne dans la pièce. Canard.

Sibeth se fige. La fourchette imaginaire reste suspendue dans le vide. Ses yeux s’écarquillent sous l’effet d’une illumination quasi mystique. Elle pousse un cri qui fait sursauter le majordome : — « L’IDÉE ! Je la tiens ! Emmanuel, on y est ! »

Macron redresse la tête, l’œil soudain vif. — « Vas-y Sibeth, déculotte ta pensée ! Tu le vois comment, ce canard ? »

Le visage rayonnant, Sibeth prend une posture solennelle : — « Ton ami Donald… À Washington, cette ville dessinée par un architecte français, Pierre Charles L’Enfant — le seul Français enterré à Arlington ! Donald s’apprête à prendre une tôle monumentale aux Midterms. L’opinion américaine le traite déjà de « Lame Duck », le canard boiteux, le loser absolu ! Il est aux abois, il veut sauver son prestige. Qu’est-ce qu’on va lui offrir ? Un Panthéon à la française ! »

Macron fronce les sourcils, intrigué : — « Un Panthéon pour Donald ? »

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— « Exactement ! » poursuit Sibeth, galvanisée. « Pas besoin d’un monument gigantesque, car aux yeux de Donald, avant et après lui, il n’y a jamais eu de grands hommes. Mais un Panthéon sur mesure, une sorte de mini-Trump Tower en marbre face au Potomac ! Un édifice grandiose pour abriter sa mémoire et sa future sépulture. Tout visiteur à Washington D.C. verra ce dôme et s’agenouillera devant son génie planétaire ! C’est de la com’ cosmique ! Tu lui offres l’immortalité, et en échange, tu récupères le leadership du monde libre pendant huit jours ! »

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Macron, qui ne boit jamais d’alcool fort avant le soir, saisit la carafe de vin, se sert un verre à rabord et l’engloutit d’un trait, étouffant un rire de soulagement. À la manière de Bill Clinton hurlant à son chef franc-comtois « Mais il est où mon putain de gâteau ?! », le Président tape du poing sur la table :

— « Mais oui ! Le canard, on va le gaver ! Bravo Sibeth ! Dis-moi, tu es sûre que tu ne veux pas revenir au gouvernement ? Tu me manques, tu sais… Avec Lecornu, les occasions de rigoler sont devenues rarissimes. Il n’a que des bilans comptables tragiques et aucun remède miracle à me proposer ! »

Le canard n’était même pas encore enfourné que déjà, l’Élysée crépitait d’ordres d’urgence. Les convocations tombaient pour 15 heures précises : cellule diplomatique au complet, architectes des Bâtiments de France et experts en géopolitique américaine.

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Présentateur de Duck News pour un Breaking News — Illustration IA © European-Security

Macron, l’œil pétillant et le sourire retrouvé, reprit sa bouteille, re-remplit son verre et trinquât chaleureusement avec Sibeth, ne manquant pas de lui faire un compliment appuyé sur les motifs de sa robe coccinelle. La France était sauvée, le Président avait retrouvé sa voix…

Quant à Donald, comment aurait-il pu refuser ? Son intelligence superficielle allait — enfin — être gravée dans la pierre par un Européen, fut-il Français.

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La rencontre au sommet de deux vanités venait d’avoir lieu. Donald, flatté jusqu’au fond de son bronzage artificiel, voyait enfin son génie universel célébré par la vieille Europe, avec toute la pompe que seul un Français ou un secrétaire général de l’OTAN pouvait lui offrir !

François de Vries © European-Security

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