Heureux comme Léon XIV en Europe ! (1)

Quatre jours, cinq étapes, 2.500 journalistes accrédités, venus de 52 pays [01] face à 800.000 personnes réunies à la Concorde devant un pape visiblement heureux d’être là.[02] Un million et demi de Français se sont déplacés pour aller à la rencontre du pape Léon : plus de deux millions ont suivi à la télévision cette visite pontificale. Du jamais vu depuis la Libération de Paris ! Les rédactions ont envoyé leurs meilleures plumes pour couvrir la première visite du pape Léon XIV en France. En confrontant leur regard, la première chose qui frappe, c’est que leurs témoignages, avec les mêmes faits, racontent quatre voyages différents…

Metz vaut bien une messe
Metz vaut bien une messe — Illustration © Euroapean-Security

Ce premier papier rassemble les regards croisés de la presse française, allemande, suisse et anglo-saxonne pour la plupart ,sur une visite pontificale inédite. De Paris à Vienne, de la Suisse à l’Irlande : ce que chacun a vu, retenu, et parfois passé sous silence. Dans un second papier, « Fac Europam magnam iterum ! (2) », nous quitterons les gazettes pour les textes en analysant les propos du pape lui-même, de Paris à Metz, de l’Europe à la paix. Ici, les regards ; là, la parole.

Les Essentiels

  • Entre 700 000 et 800 000 personnes ont assisté à la messe de la Concorde samedi ; le Vatican avance un total d’un million à un million et demi de personnes venues à la rencontre du pape sur les quatre jours [01] [02].
  • La presse française se divise sur la lecture du phénomène : le Figaro y voit un catholicisme guéri de son « identité malheureuse » [03], quand Le Temps parle au contraire d’un « christianisme de combat » qui « infuse » de nouveau en France [04].
  • Emmanuel Macron, resté à l’écart des trois premières messes, a changé d’avis « à chaud » lundi matin pour assister à celle de Metz : un revirement qui met fin à la polémique née à droite de son absence, alors que la gauche lui avait reproché sa présence à la messe du pape François à Marseille en 2023 [05] [06].
  • Sa formule de clôture à Metz, « heureux comme Léon XIV chez nous », rapportée par CNews, France 24 et Yahoo, a servi de mot de la fin à la journée.
  • La presse allemande et autrichienne voit dans le voyage un contrepoids moral à Donald Trump : la FAZ parle d’un pape qui forme « un contrepoids moral au président américain » [07], Die Presse fait du mot Begegnung (rencontre) la clé de tout le séjour [08].
  • Aux États-Unis, CNN écrit qu’« il est difficile de ne pas voir en lui un contrepoids à Trump » [09], tandis que l’Irish Times retient surtout son éloge du multiculturalisme européen face à la poussée de l’extrême droite [10].
  • Sur l’Europe, la presse française relève presque unanimement la mise en garde contre le réarmement [11] [12].
  • Aucun média consulté ne relève que le pape a lui-même cité le pape François sur le couple droit/devoir, ni le fil paulinien qui traverse Paris : deux angles laissés à notre second papier.

Un même voyage, quatre lectures

Le pape guérisseur. Pour le sociologue Yann Raison du Cleuziou, interrogé par le Figaro, « Léon XIV a guéri les catholiques français d’une identité malheureuse » [03] : la fin d’un sentiment persécuté, un catholicisme qui sort de l’entre-soi sans se recroqueviller. Jean-Pierre Denis, dans le même quotidien, voit le pape américain venu « observer le christianisme retrouvé » au milieu des ruines de la chrétienté [13]. L’historien Gil Mihaely, dans Causeur, résume la bascule par une formule qui restera : « le passage d’un catholicisme reçu en héritage à un catholicisme davantage choisi » [14].

Le pape qui divise sans le vouloir. À front renversé, Guilherme Ringuenet écrit dans Le Temps que ce voyage a vu le « christianisme de combat » infuser à nouveau la France, porté par l’empire médiatique de Vincent Bolloré et par une jeunesse militante qui a substitué l’islam au communisme comme ennemi désigné [04]. Le même numéro donne la réplique à Paul Piccarreta, du magazine Le Cri, qui y voit au contraire l’occasion pour les catholiques de gauche de reprendre de la visibilité [04].

Le pape rassembleur. Michaela Wiegel, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, choisit un autre axe : elle décrit une « génération Léon » qui reflète toute la diversité de la société française, et un spectacle au Stade de France conçu par un proche des milieux traditionalistes où un humoriste d’origine algérienne se moquait des « cathos » à clichés, signe, selon elle, que « toutes les tendances sont là » [07]. Le Monde va dans le même sens : à la Concorde, l’archevêque de Tours, Mgr Jordy, observe que la ferveur suscitée par le pape « va bien au-delà des catholiques » [15].

Le pape contrepoids. C’est la lecture qui traverse le plus systématiquement la presse étrangère. Wiegel écrit que « le pape américain forme un contrepoids moral au président américain, dont la politique des guerres, le rejet du multilatéralisme et la dérégulation de l’intelligence artificielle ne font que dérégler davantage le monde » [07]. CNN va plus loin en citant sa formule sur le délitement des mœurs internationales : « Today, relations between individuals and states are becoming increasingly uncivilized […] The value of keeping one’s word is dismissed; instead, people boast of lies and deceit » [09].

Ce que l’étranger voit que la France ne dit pas

Thomas Jansen, dans son éditorial de la FAZ, relève une ironie que la presse française n’a pas soulignée : « il aura fallu qu’un citoyen des États-Unis devienne chef de l’Église catholique pour réhabiliter l’Europe », en rupture avec François, dont la formule sur une Europe « grand-mère fatiguée » avait blessé jusque dans les rangs catholiques [16]. L’Irish Times cadre le discours de Metz comme un éloge du multiculturalisme prononcé « alors que l’extrême droite progresse en Europe », citant : « Europe has flourished and progressed when it has been able to draw on the best aspects of its past and reinvent them in new and creative ways through encounters with others » [10]. Die Presse, enfin, choisit un mot que personne d’autre ne met en avant : Begegnung, la rencontre, qu’elle présente comme le véritable fil du voyage entier, pas seulement de Metz [08].

Un chiffre, trois versions

Sur la foule de la Concorde, les sources ne s’accordent pas : 800 000 selon le Vatican et Le Figaro [01], 700 000 selon Le Monde et Le Temps [17]. Sur les baptêmes d’adultes, Causeur avance 13 234 pour 2026 [14], la FAZ 21 386 [07] : deux périmètres probablement différents, à ne jamais citer sans préciser la source.

Ce qui manque à toute la presse lue

Aucun des articles consultés ne relève que le pape, à Metz, cite littéralement le pape François sur le couple droit/devoir [18], ni ne relie les citations pauliniennes données au Stade de France et à la Maison Bakhita [19] : deux fils que nous développons dans notre second papier, avec les textes officiels à l’appui.

Notes

[01] Le Figaro, mardi 29 septembre 2026, éditorial de Vincent Trémolet de Villers et p. 1-5. ↩

  1. [02] Vatican, chiffres repris par l’ensemble de la presse du 29 septembre. ↩
  2. [03] Le Figaro, mardi 29 septembre, entretien avec Yann Raison du Cleuziou, p. 4. ↩
  3. [04] Le Temps, week-end du 26-27 septembre, Guilherme Ringuenet, « Quand le « christianisme de combat infuse en France », p. 4. Version en ligne (25 septembre) : « Comment le « christianisme de combat » s’invite dans le débat politique français ». — Lire l’article en ligne (Le Temps) ↩
  4. [05] Le Figaro, mardi 29 septembre, « Les politiques face à l’effet de souffle de la venue du pape », p. 4. ↩
  5. [06] Le Temps, mardi 29 septembre, Paul Ackermann, « L’Europe vaut bien une messe », p. 4. Version en ligne (28 septembre) : « « Sacrifier des positions pour le bien de la paix » : l’Europe vaut bien une messe pour le pape Léon XIV et Emmanuel Macron ». — Lire l’article en ligne (Le Temps) ↩
  6. [07] Frankfurter Allgemeine Zeitung, mardi 29 septembre, Michaela Wiegel, « Frankreichs Generation Leo », et Thomas Jansen, éditorial « Ein Papst mit Herz für Europa ». ↩
  7. [08] Die Presse, mardi 29 septembre, Almut Siefert, « Papst : « Beziehungen zwischen Staaten immer barbarischer » », p. 3. ↩
  8. [09] CNN, 28 septembre 2026, « Leo’s visit across France offers a more personal glimpse of the pope ». — Lire l’article (CNN) ↩
  9. [10] The Irish Times, 28 septembre 2026, « Pope Leo praises multiculturalism as far right gains strength across Europe ». — Lire l’article (The Irish Times) ↩
  10. [11] Ouest-France, mardi 29 septembre, Laurent Marchand, « Léon XIV vante l’Europe de la paix », p. 5. ↩
  11. [12] Le Figaro, mardi 29 septembre, chronique de Renaud Girard, « Le message international du pape Léon XIV en France », p. 17. ↩
  12. [13] Le Figaro, samedi 26-dimanche 27 septembre, Jean-Pierre Denis, « Au milieu des ruines de la chrétienté, Léon XIV est venu observer le christianisme retrouvé », p. 18. ↩
  13. [14] Causeur, 27 septembre 2026, Gil Mihaely, « Ce que la visite de Léon XIV dit du catholicisme français ». — Lire l’article (Causeur) ↩
  14. [15] Le Monde, mardi 29 septembre, « Le souverain pontife en rassembleur à la Concorde », p. 9. ↩
  15. [16] Frankfurter Allgemeine Zeitung, mardi 29 septembre, éditorial de Thomas Jansen, p. 1. ↩
  16. [17] Le Monde, mardi 29 septembre, p. 9 ; Le Temps, mardi 29 septembre, Paul Ackermann, p. 4. ↩
  17. [18] Discours de Léon XIV, Metz, 28 septembre 2026, « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ». — Texte officiel, version anglaise (vatican.va) · Texte intégral en français (RCF) ↩
  18. [19] Discours de Léon XIV au Stade de France (25 septembre) et à la Maison Bakhita (25 septembre), vatican.va. ↩