Gazole contre Ukraine : le troc de Trump

« Alors que Moscou bombarde massivement les villes ukrainiennes et les infrastructures du pays, Donald Trump a demandé à la victime de ne plus se défendre avec tous ses moyens. Il attaque aussi la légitimité politique du président Volodymyr Zelensky, en réclamant de nouvelles élections. En revanche, le magnat offre à l’agresseur russe une perspective inespérée : il serait possible de conclure des accords économiques bilatéraux sans résolution du conflit, ni même cessation des hostilités.» — Piotr Smolar, correspondant du Monde à Washington, 13 octobre 2026.[01]

Donald Trump et Vladimir Poutrine rigolent aux dépends de Volodymir Zelensky
Trump et Poutine s’appellent. Kiev l’apprend par Truth Social — Image IA © European-Security

Les Essentiels

  • Le deal : le 9 octobre, après un appel avec Poutine, Trump lève jusqu’en avril les sanctions sur le diesel russe. Il annonce 300 000 tonnes tout de suite, puis 500 000 en novembre, puis un million. À cette échelle, 300 000 tonnes représentent à peine quatorze heures de consommation américaine : l’effet sur les prix est négligeable.
  • Kiev : l’Ukraine n’a pas été consultée. Le « cessez-le-feu énergétique » proclamé le 11 octobre n’a été confirmé ni par Moscou ni par Kiev.
  • La pression : Washington aurait menacé de couper le renseignement (Axios, Financial Times, CNN), ce qu’un responsable américain dément. SpaceX a bridé les terminaux Starlink militaires ukrainiens le 14 octobre. Aucune pièce ne prouve un ordre de Trump : le soupçon est légitime, la preuve manque.
  • Les intérêts : un consortium lié aux négociateurs américains vise les actifs étrangers de Lukoil. Le New York Times écrit que rien n’indique un profit personnel pour Kushner ou Witkoff. Trump déclare plus de 1,2 milliard de dollars de revenus crypto en 2025, mais aucun lien avec sa politique russe n’est établi.
  • Le rejet : douze sénateurs, dont six républicains, demandent l’annulation du deal. Avant même cet accord, 23 % des personnes interrogées dans 36 pays avaient confiance en Trump (Pew).
  • Les échéances : le 18 octobre (Graham Act), le 29 (Lukoil), le 3 novembre (midterms).

par Joël-François Dumont | Berlin, le 14 octobre 2026 —

PaysConfiance en Trump (%)
Suède11
France15
Pays-Bas15
Allemagne16
Italie17
Espagne21
Grèce22
Corée du Sud22
Japon25
Ensemble des 36 pays23

En trois phrases

Tout est dit. Reste à le prouver, et la semaine écoulée fournit les pièces : du gazole russe offert à Moscou, un ultimatum à Kiev, un renseignement qui s’est tu au pire moment, un service satellitaire bridé sans préavis pour les forces ukrainiennes.

Le mobile avoué tient en un chiffre : plus de 6 dollars le gallon de diesel aux États-Unis depuis un mois, trois semaines avant les élections de mi-mandat du 3 novembre.[02] Le reste, nous le distinguerons des faits.

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Plus de 6 dollars le gallon : le mobile avoué du deal — Image IA © European-Security

Ce texte est un éditorial : il instruit à charge. Chaque fait cité est sourcé ; ce qui relève du soupçon est présenté comme tel, parce que c’est ainsi que l’accusation reste solide.

Quarante jours, dix faits

Six des dix faits ci-dessous tiennent en six jours, du 9 au 14 octobre.

DateFait
5 SeptembrePoutine évoque la vente des actifs étrangers de Lukoil devant Witkoff et Kushner, au Kremlin.[03]
18 SeptembreTrump signe le Graham Act, qui durcit les sanctions contre la Russie ; l’examen de trente jours expire le 18 octobre.[01]
3 OctobreLe New York Times révèle un projet de rachat d’actifs de Lukoil par un consortium lié aux négociateurs américains.[04]
5 OctobreRiyad annonce son appui à l’opération « Aube du Yémen » ; le pacte de La Mecque est activé.[05]
9 Octobre
Appel Trump-Poutine ; sanctions sur le diesel russe levées jusqu’en avril ; à Miami, Witkoff et Kushner auraient menacé de couper le renseignement.[06][02][07]
10 OctobreTrump réclame « un nouveau président » à Kiev ; un missile houthiste frappe l’aéroport de Riyad (12 morts, 309 blessés).[08][05][06]
11 OctobreTrump proclame un « cessez-le-feu énergétique » que ni Moscou ni Kiev ne confirment.[08][02]
12 OctobreCinq missiles balistiques frappent Kyiv, sans alerte des partenaires selon Zelensky.[09]
13 OctobreDouze sénateurs, dont six républicains, demandent l’annulation du deal ; Trump nie avoir coupé le renseignement.[10][11]
14 OctobreSpaceX limite la vitesse des terminaux Starlink du service militaire ukrainien, sans prévenir, selon un conseiller de Zelensky.[12]

Trois échéances suivent : le 18 octobre, la Maison-Blanche doit dire si elle applique le Graham Act ou si elle y déroge.[01] Le 29 octobre, la prolongation des restrictions américaines sur les actifs de Lukoil arrive à terme.[13] Le 3 novembre, les Américains votent.

Le gazole : un deal qui ne baisse pas les prix

Le 9 octobre, après un appel avec Poutine, Trump lève les sanctions américaines sur le diesel russe jusqu’en avril.[06][02] Il annonce 300 000 tonnes tout de suite, 500 000 en novembre, puis un million.[01][02][06] Les totaux varient d’un média à l’autre : 2,5 millions,[14] 3 millions dans le message de Trump cité par NPR,[15] jusqu’à 4 millions dans une page du Monde.[08] Nous retenons les volumes immédiats.

À cette échelle, l’effet est négligeable. Selon la Süddeutsche Zeitung, 300 000 tonnes représentent moins d’un dixième de la consommation mondiale d’une seule journée, et à peine quatorze heures de consommation américaine d’après l’agence américaine de l’énergie.[06] Les États-Unis consomment 15 à 17 millions de tonnes par mois.[02] Le G7 avait, début octobre, convenu de libérer 100 millions de barils de ses réserves stratégiques.[06]

La Russie pourra-t-elle seulement livrer ? Jusqu’à 40 % de ses capacités de raffinage seraient touchées par les frappes ukrainiennes, et Poutine avait suspendu les exportations de diesel pour approvisionner son marché intérieur.[02][06]

Kiev n’a pas été consultée : elle l’a appris sur Truth Social, le jour même où sa délégation négociait à Miami avec Witkoff et Kushner, alors que Moscou levait déjà en partie son interdiction d’exporter du diesel.[02] Le « cessez-le-feu énergétique » du dimanche a surpris Zelensky, et Moscou ne l’a pas confirmé.[08] Une annonce identique en septembre était restée lettre morte.[02]

Et qui vend du diesel ? L’Amérique. Trump avait envisagé d’interdire les exportations américaines, les énergéticiens s’y sont opposés, et il a brandi la menace pour obliger les Européens à ouvrir leurs réserves stratégiques.[02] Les Echos rappellent que le problème américain tient aux capacités de raffinage, pas au pétrole brut.[16]

Les six sénateurs républicains signataires de la lettre du 13 octobre écrivent que le deal n’apportera aux Américains aucun soulagement notable et qu’il finance l’effort de guerre russe.[10] Kaja Kallas le résume pour l’Europe : il donne à Moscou « davantage de revenus pour faire la guerre ».[17]

Depuis des semaines, Washington exige que l’Ukraine cesse de frapper les raffineries russes. Un responsable américain parle de six demandes ignorées.[18] Le 10 octobre, Trump réclame « un nouveau président » à Kiev ; Zelensky répond que c’est aux Ukrainiens de choisir leur dirigeant, et offre soixante jours de cessez-le-feu total avant des élections.[08]

La menace sur le renseignement. À Miami, le 9 octobre, Witkoff et Kushner auraient menacé de couper l’accès de Kiev au renseignement américain, selon Axios,[07] le Financial Times et CNN,[19] qui cite deux responsables européens. Un responsable américain dément. Le 13 octobre, Trump a nié que le partage ait cessé ; sa porte-parole a répondu qu’elle devrait y revenir.[11]

Le missile sans alerte. Le 12 octobre au soir, cinq missiles balistiques frappent Kyiv. Zelensky écrit que l’Ukraine n’a reçu aucune alerte précoce de ses partenaires.[09] Le ministre des Affaires étrangères, Andriy Sybiha, affirme que la coopération avec les Américains continue et invoque un « type d’armement spécial ».[20] Un haut responsable parle d’une « défaillance ».[09] Un autre confie au Kyiv Independent : ils disent n’avoir rien coupé, mais ne les ont pas prévenus non plus.[21]

Starlink. Le 14 octobre, Serhiy Beskrestnov, conseiller du président ukrainien pour les technologies de défense, annonce que SpaceX a introduit dans la nuit une limite de vitesse sur le forfait militaire des terminaux en mouvement, sans prévenir les forces ukrainiennes. Plusieurs missions ont été perturbées. Pour lui, la mesure ne peut être une coïncidence et tient à « la situation politique ».[12] SpaceX n’avait pas réagi à notre dernier contrôle. Elon Musk avait applaudi, sur X, l’appel de Trump à changer de président ukrainien ;[08] il a retrouvé, selon la NZZ, un rôle officiel de conseiller au Pentagone.[22]

Aucune de ces pièces ne prouve un ordre donné par Trump. La coupure du renseignement n’est pas établie ; la restriction Starlink est attribuée à un motif politique par un seul témoin. Mais mises bout à bout, elles dessinent un levier de pression, exercé au moment où Kiev refuse de cesser de frapper les raffineries. Le soupçon est légitime, et la preuve manque.

Les intérêts : Lukoil et la crypto

Le 3 octobre, le New York Times révèle que les négociations sur l’Ukraine incluent un accord de plusieurs milliards sur les actifs étrangers de Lukoil : champs pétroliers au Cameroun, raffineries en Europe, stations-service dans le New Jersey.[04] Lukoil les valorisait environ 20 milliards de dollars. Poutine a lui-même soulevé la vente devant Witkoff et Kushner, le 5 septembre.[03]

Le consortium en tête comprend l’investisseur Todd Boehly, donateur de 2 millions de dollars aux causes de Trump, deux groupes du Golfe qui ont fait des affaires avec Kushner ou la famille Witkoff, et une entité du gouvernement américain.[23] Selon le Financial Times, il s’agit du cheikh Tahnoon d’Abou Dhabi et de la famille qatarie Al-Khayyat, partenaire de Kushner et d’Ivanka Trump dans un projet hôtelier en Albanie.[03] Un investisseur du consortium est aussi copropriétaire de World Liberty Financial, la société crypto liée aux Trump et aux Witkoff.[23]

Le New York Times écrit qu’aucun élément n’indique que Kushner ou Witkoff en tireraient un profit personnel. Un porte-parole de Witkoff nie tout conflit d’intérêts ; Kushner a démenti un lien entre ses affaires et sa diplomatie. Un haut responsable de l’administration assure que les deux hommes ont négocié « un paiement initial substantiel » et une part des profits pour les États-Unis.[24] Des élus s’interrogent sur les conflits d’intérêts.

Le calendrier mérite d’être posé : Poutine propose Lukoil le 5 septembre, la presse le révèle le 3 octobre, le deal diesel est conclu le 9. Nous ne disons pas que l’un explique l’autre ; nous disons que le public est en droit de poser la question.

Reste la fortune du président. Dans sa déclaration financière de 2026 auprès de l’Office of Government Ethics, Trump fait état de plus de 1,2 milliard de dollars de revenus crypto en 2025, dont environ 550 millions de World Liberty Financial et 635 millions de redevances sur la cryptomonnaie $TRUMP.[25] Forbes estime sa fortune à 6,5 milliards de dollars en mars 2026, contre 2,3 milliards en 2024, ce qui reste une estimation et non un bilan.[25] Trump répond que ses fonds sont gérés indépendamment.[26]

Rien de tout cela ne prouve qu’une décision sur la Russie ait été prise pour un gain privé. Tout cela suffit à exiger de la transparence.

Le rejet : Washington, l’Europe, le monde

Le 13 octobre, douze sénateurs, dont six républicains (McConnell, Tillis, Collins, Murkowski, Cornyn, Armstrong), demandent à Trump d’annuler l’accord. Ils le jugent « un cadeau à notre adversaire » et « une trahison de nos alliés », qui finance la guerre « meurtrière et illégale » de Poutine.[10][15] Tillis juge l’opération peut-être illégale, au regard d’un texte de 2022 et du Graham Act.[27] Wicker, président de la commission des forces armées, doute que l’accord s’applique.[28]

Le revirement est net : jusqu’ici, le soutien républicain à la politique étrangère de Trump était presque unanime.[29] Le représentant Fitzpatrick prépare, pour après les midterms, une loi interdisant tout achat de pétrole russe.[01] Chuck Schumer parle d’un « pacte avec le diable », et l’ancien vice-président Mike Pence d’une trahison.[06]

Le rejet n’est pas qu’américain. Le Pew Research Center a interrogé 36 pays du 8 février au 13 mai 2026, avant ce deal : 23 % des personnes ont confiance en Trump pour les affaires du monde, 76 % n’en ont pas. La confiance baisse dans 16 des 24 pays comparables et ne progresse nulle part.[30] L’Europe est la plus sévère, et en Corée du Sud, une majorité (55 %) a pour la première fois en plus de vingt ans une opinion défavorable des États-Unis.[31]

En France, 15 % ont confiance en Trump, contre 23 % pour l’ensemble des 36 pays — Pew Research Center, enquête du 8 février au 13 mai 2026.[32]

PaysConfiance en Trump (%)
Suède11
France15
Pays-Bas15
Allemagne16
Italie17
Espagne21
Grèce22
Corée du Sud22
Japon25
Ensemble des 36 pays23

Seule la Suède fait pire que la France ; le Japon est le seul pays de ce panel au-dessus du niveau des 36 pays.

Pew note aussi que l’on juge désormais l’Amérique et son président comme un tout : en Pologne, la part de ceux qui n’ont pas confiance en Trump mais gardent une image positive des États-Unis passe de 70 % à 31 %.[33] Le deal diesel s’ajoute à un rejet déjà acquis.

Europe et Golfe : la trahison s’accumule

Les titres de lundi et de mardi disent la même chose : « L’Ukraine et l’Europe défiées » (Le Monde),[34] « La volte-face de l’Amérique » (Le Figaro),[35] « Kiew fühlt sich verraten » (Süddeutsche Zeitung).[36] La ministre fédérale de l’Éducation Karin Prien parle de faillite morale « pour quelques litres de diesel ».[36] Kaja Kallas annonce une liste record de 1 600 nouvelles sanctions et refuse d’alléger la pression sur Moscou.[17]

Qui a réagi le premier ? Kallas, le Suédois Kristersson et le Britannique Andy Burnham se sont exprimés avant le dimanche,[37][17] puis Berlin et la Commission le dimanche.[08] Emmanuel Macron s’est exprimé le même jour, sur X.[08] Et selon Politico, relayé par des médias secondaires, les États-Unis organisent en Pologne une réunion sur l’avenir de l’OTAN dont la France, le Royaume-Uni et les pays baltes ne sont pas invités. Colby assure qu’il ne s’agit pas de créer un bloc ; le Pentagone n’a pas commenté. Nous n’avons pas pu confirmer la date.[38]

À Varsovie, le 13 octobre, le ministre britannique des Affaires étrangères Ed Miliband a soutenu l’appel de Zelensky à un cessez-le-feu énergétique et mis en garde contre les attaques hybrides russes sur tout le continent.[39] Londres met aussi en avant son nouveau Centre national de défense de l’information, annoncé par Andy Burnham à l’ONU le 22 septembre.[40]

Le Golfe. Le 10 octobre, un missile houthiste frappe l’aéroport de Riyad : 12 morts, 309 blessés, l’attaque la plus meurtrière en dix ans. Mohammed ben Salmane avait demandé à plusieurs reprises à Trump de s’engager contre les houthistes ; Washington se limite au renseignement, et Trump répond : « Nous allons nous pencher sur la question ».[05] Riyad cherche des appuis ailleurs, en France, au Royaume-Uni, auprès du Pakistan et de la Turquie. Aucune réaction officielle saoudienne ne dénonce publiquement Washington : le silence est la règle, comme en mars.

Ce silence est celui d’un partenaire qui encaisse. Nous l’avions décrit dès le 16 septembre dans « Abqaiq, Miami, Bab-el-Mandeb : la garantie américaine à l’épreuve des faits » : 2019, un protecteur qui ne riposte pas ; mars 2026, un prince héritier raillé en public ; septembre, un refus d’appui. Octobre ajoute le quatrième épisode.[41]

L’Asie. En Corée du Sud, 22 % des personnes interrogées ont confiance en Trump,[42] et 55 % ont une opinion défavorable des États-Unis.[31] Plus de huit Sud-Coréens sur dix citent pourtant toujours l’Amérique comme leur allié le plus important : ils rejettent Trump plutôt que l’alliance. Trump a depuis appelé à réduire les exercices militaires conjoints.[42]

Que faire ?

Dans les sources que nous avons lues, personne ne prône le silence. Voici ce que celles-ci mettent sur la table, et ce qui manque encore.

  • Tenir les sanctions. L’Union ajoute 1 600 noms, un record, et Kaja Kallas travaille avec les États qui fournissent des pavillons à la flotte fantôme.[17] C’est déjà fait, et l’effet reste incertain : un diplomate européen explique que la liste sert surtout à convaincre les partenaires asiatiques.[17]
  • Faire appliquer le Graham Act. Le 18 octobre, la Maison-Blanche doit dire si elle applique la loi qu’elle a signée le 18 septembre ou si elle y déroge.[01] Le Congrès a déjà parlé des deux côtés, par la lettre des douze sénateurs.[10]
  • Réduire la dépendance au renseignement américain. François Heisbourg demande d’accélérer IRIS² et Ceres pour que Kiev ne dépende plus de Washington.[08] Reste à savoir quelles capacités ces programmes offriront à Kiev, et à quelle date.
  • Armer l’Ukraine avant l’hiver. La Finlande promet des munitions pour les F-16 ukrainiens « dans les prochains jours ». Les SAMP/T de nouvelle génération n’arriveront pas avant 2027, et les Patriot manquent.[08]
  • Jouer l’atout ukrainien. Daniel Fried rappelle que les États-Unis veulent accéder aux technologies ukrainiennes de drones et de véhicules autonomes. Il ajoute que les tactiques ukrainiennes l’emportent régulièrement lors des exercices de guerre de l’OTAN.[01] Kiev détient donc des cartes que l’Europe peut valoriser, y compris face à la guerre hybride russe : selon Zelensky, plus de 200 spécialistes ukrainiens de la lutte antidrone sont déjà déployés dans cinq pays du Golfe.[41] À Varsovie, il a aussi revendiqué que les frappes sur les centres de données de Yandex avaient rendu l’air « un peu plus respirable » sur les réseaux sociaux ; les spécialistes consultés ne constatent, à ce stade, aucune baisse démontrée des opérations d’influence russes.[43][44]

Il reste le plus difficile : se préparer à une guerre hybride qui s’étend. La Pologne prépare un « état d’avant-guerre », la France de nouvelles dispositions sur son territoire, l’OTAN une adaptation de ses plans.[45] Ce que feront les Européens d’ici le 18 octobre, puis le 3 novembre, dira s’ils entendent peser ou subir.

Le contrepoint

Il faut entendre la défense de Washington. Un responsable américain explique que les frappes ukrainiennes sur les raffineries « font mal à la Russie », mais aussi aux États-Unis, et que Washington reste un partenaire fiable, qui fournit munitions et renseignement.[07]

Daniel Fried, ancien diplomate de l’Atlantic Council, distingue le fond de la forme : « On joue mal une main correcte », dit-il au Monde.[01] Il ne croit pas à une rupture du renseignement, car l’administration a besoin de Kiev. Nigel Gould-Davies, de l’IISS, juge de son côté que les volumes de diesel promis sont trop faibles pour changer grand-chose en pratique.[46]

Ces deux voix relativisent l’effet matériel. Elles ne répondent pas à l’essentiel : si le gain est mince, c’est le signal qui compte, et pour Andrew Mitcha, de l’université de Floride, Washington a fait à Moscou une concession majeure sans rien obtenir en retour.[46]

Une lecture plus ouverte vient d’Eric Ciaramella, du Carnegie Endowment, ancien du Conseil de sécurité nationale et de la CIA. Dans Foreign Affairs, il estime que l’annonce n’est pas nécessairement un revers majeur pour Kiev : elle s’inscrit dans un virage de l’administration vers un cessez-le-feu énergétique, et Trump a lui-même dit à Zelensky que, tant que l’Ukraine cessait de frapper les raffineries, elle pouvait « faire ce qu’elle veut à la Russie ». Cette ouverture ne vaut, selon lui, que si l’Occident donne à Kiev les moyens de menacer des cibles militaires russes : l’accès Starlink au-dessus de la zone d’où partent la plupart des missiles balistiques, que Trump et Musk se renvoient, et les 300 intercepteurs Patriot que les Européens n’ont pas réunis. Il décrit d’ailleurs Washington comme « au mieux un interlocuteur capricieux », en citant les informations sur la menace de couper le renseignement.[47] Cette lecture suppose donc précisément ce que l’administration n’a pas encore fait.

Le troc

Le gazole offert à Moscou, l’ultimatum à Kiev, le renseignement muet un soir, le satellite bridé un autre : chacun de ces faits peut se discuter, aucun ne s’efface. Un président qui juge la guerre « ridicule »[01] donne à l’agresseur de quoi la prolonger, selon Kaja Kallas,[17] et demande à la victime de ne plus se défendre avec tous ses moyens.

Anne Applebaum y voit une tentative désespérée de contraindre l’Ukraine à capituler et de sauver l’économie russe.[01] C’est une lecture, pas un fait, mais elle donne son sens à une semaine où la paix proclamée n’a convaincu personne. Trump, que le Nobel de la paix a de nouveau ignoré le 9 octobre, répète avoir mis fin à de nombreuses guerres.[06] Pas plus que sœur Anne, on ne voit rien venir !

Le 18 octobre, le 29, puis le 3 novembre, nous saurons si Washington se corrige ou persévère. D’ici là, les alliés de l’Amérique n’ont plus à se demander si elle les a trahis : ils comptent ce que cela leur coûte.

Joël-François Dumont

Notes et sources

[01] Piotr Smolar, « Aux États-Unis, le recours de Donald Trump au gazole russe, au détriment de l’Ukraine, provoque une vaste controverse », Le Monde, 13 octobre 2026.

[02] André Müller, « Trumps Gegner reagieren scharf auf Dieselabkommen mit Putin », Neue Zürcher Zeitung, 12 octobre 2026, p. 3.

[03] Meduza, d’après le New York Times, « Lukoil’s foreign asset sale becomes part of U.S.–Russia talks on ending Ukraine war, NYT reports », 5 octobre 2026. Source

[04] Pravda (European Pravda), d’après le New York Times, « US and Russia are negotiating multibillion-dollar deal on Lukoil assets, says NYT », 3 octobre 2026. Source

[05] Fanny Arlandis, « L’Arabie saoudite au défi de la riposte après l’attaque des houthistes », Le Monde, 13 octobre 2026, p. 6.

[06] Süddeutsche Zeitung, 12 octobre 2026 : Charlotte Walser, « Trump fordert neuen Staatschef für die Ukraine », p. 6 ; Sebastian Gierke, « Trumps Diesel-Deal alarmiert die Ukraine », p. 1.

[07] Axios, repris par Pravda, « US threatened to cut intelligence sharing with Ukraine over strikes on Russian oil refineries », 10 octobre 2026. Source

[08] Claire Gatinois et Thomas d’Istria, « Après le « deal » sur le gazole russe, Europe et Ukraine tentent de faire front commun », Le Monde, 13 octobre 2026, p. 5.

[09] Associated Press, « Ukraine had no intelligence from partners about missiles headed to Kyiv, Zelenskyy says », 13 octobre 2026. Source

[10] CBS News, « Bipartisan senators urge Trump to rescind Russian diesel deal, calling it a « betrayal » of Ukraine », 13 octobre 2026. Source

[11] Kyiv Post, « Trump Denies US Has Stopped Sharing Intelligence With Ukraine », 13 octobre 2026. Source

[12] Interfax-Ukraine, « SpaceX limits Starlink terminal speed in Ukraine overnight without warning – presidential adviser », 14 octobre 2026. Source

[13] Ukranews, « Negotiations between U.S. and Russia on Ukraine now include major oil deal – media reports », octobre 2026. Source

[14] The Hill, repris par Fox 59, « GOP senators condemn Trump’s Russia diesel deal as “betrayal of our allies” », octobre 2026. Source

[15] NPR, « Bipartisan group of senators call on Trump to rescind Russian diesel deal », 13 octobre 2026. Source

[16] Bastien Bouchaud, « Les baisses de taxes sur le carburant offrent un répit limité aux Américains avant les élections de novembre », Les Echos, 12 octobre 2026, p. 7.

[17] Philippe Jacqué, « Bruxelles ajoute plus de 1 600 noms à sa liste de sanctions », Le Monde, 13 octobre 2026, p. 4.

[18] Axios, repris par RBC-Ukraine, « US threatens to cut off intelligence sharing with Ukraine over strikes on Russian oil refineries », 10 octobre 2026. Source

[19] CNN, « US threatens to suspend intel sharing, weapons purchases if Ukraine continues Russia energy strikes, sources say », 11 octobre 2026. Source

[20] Euronews, « Could the US cut Ukraine off from vital military intelligence again? », 13 octobre 2026. Source

[21] Kyiv Independent, « As Russian missiles slip through Kyiv’s air defenses without warning, officials say US intelligence sharing remains intact. For now », 13 octobre 2026. Source

[22] Volker Pabst, « Erinnerungen an den Eklat im Oval Office », Neue Zürcher Zeitung, 12 octobre 2026, p. 3.

[23] Kyiv Post, article sur le projet de rachat des actifs de Lukoil, d’après le New York Times, octobre 2026. Source

[24] IBTimes, « Russian Envoy Backs Jared Kushner as Ukraine Peace Talks Expand Into Multibillion-Dollar Oil Deal », octobre 2026. Source

[25] Nordot, « Trump made over €1 billion from crypto in first year back in office, new filing shows », 2026. Source

[26] Free Press Journal, « Donald Trump Defends $1.2 Billion Crypto Earnings, Says “Everybody’s Profiting” As Wealth Surges To $6.5 Billion », 1er juillet 2026. Source

[27] Al Jazeera, « Republican senator says Trump diesel agreement with Russia may be illegal », 11 octobre 2026. Source

[28] Yahoo, « ‘A betrayal’: More Republicans condemn Trump’s diesel deal with Putin », octobre 2026. Source

[29] TVP World, « ‘Gift to our adversary’: More Republicans balk at Trump’s Russia diesel deal », octobre 2026. Source

[30] Ground News, d’après le Pew Research Center, « Trump, US receive overwhelmingly negative reviews in new Pew global survey », 23 juin 2026. Source

[31] TASS, d’après le Pew Research Center, « Majority of South Koreans not on board with US policy, first time in two decades — poll », 26 août 2026. Source

[32] Pew Research Center, enquête Global Attitudes du printemps 2026 (8 février–13 mai), « European views of Trump and the U.S. are especially negative », 23 juin 2026. Source

[33] Fingerlakes1, « Foreign views of U.S. increasingly tied to opinions of Trump, Pew finds », 28 août 2026. Source

[34] « Accord Trump-Poutine : l’Ukraine et l’Europe défiées », une du Monde, 13 octobre 2026.

[35] Philippe Gélie, « La volte-face de l’Amérique », éditorial, Le Figaro, 12 octobre 2026, p. 1.

[36] Sebastian Gierke, « Trumps Diesel-Deal alarmiert die Ukraine », Süddeutsche Zeitung, 12 octobre 2026, p. 1.

[37] ANSA, « Burnham, “piena solidarietà a Zelensky dopo le parole di Trump” », 10 octobre 2026. Source

[38] Politico, d’après kurs.com.ua, « The US did not invite key allies to a meeting on NATO’s future ». Source

[39] Foreign, Commonwealth & Development Office, communiqué du 13 octobre 2026 (traduction de courtoisie transmise par l’ambassade du Royaume-Uni à Paris).

[40] LBC, sur le discours d’Andy Burnham à l’ONU, 22 septembre 2026. Source

[41] Joël-François Dumont, « Abqaiq, Miami, Bab-el-Mandeb : la garantie américaine à l’épreuve des faits », European-Security.com, 16 septembre 2026. Source

[42] Financial News, sur le sondage Pew en Corée du Sud, 26 août 2026. Source

[43] Kyiv Independent, « No, Ukraine’s strikes on Yandex data centers didn’t cripple Russian influence ops », 13 octobre 2026. Source

[44] SBS, « Russian facilities were attacked. Then came a viral theory », 14 octobre 2026. Source

[45] « Les alliés de Kiev face aux agressions hybrides de Moscou », Le Monde, 13 octobre 2026, p. 4.

[46] Mayeul Aldebert, « À l’approche des « midterms », le coup de massue de Donald Trump à l’Ukraine », Le Figaro, 12 octobre 2026, p. 5.

[47] Eric Ciaramella, « Ukraine Can Turn Imminent Peril to Its Advantage », Foreign Affairs, 14 octobre 2026. Source

Décryptage : après le gazole, la guerre de l’information

Le diesel russe est de nouveau autorisé, Kiev n’a pas été consultée et le consommateur américain n’y gagnera presque rien : voilà ce qui est acquis. Le reste, la menace sur le renseignement, le bridage de Starlink, les tractations autour de Lukoil, relève encore du soupçon. Il est légitime ; il n’est pas prouvé.

Trois faits résistent à toute contestation : le diesel russe est de nouveau autorisé, Kiev n’a pas été consultée, et le gain pour le consommateur américain est dérisoire. Le reste relève de la pression, du soupçon ou de l’intérêt privé, et nous l’avons classé comme tel. C’est la force d’une accusation : ne retenir que ce qui résiste.

Les prochains jours diront la suite. Le 18 octobre, la Maison-Blanche dira si elle applique le Graham Act ou si elle y déroge (Le Monde). Le 29, la prolongation des restrictions sur les actifs de Lukoil arrive à terme. Entre ces dates, la question que pose Eric Ciaramella reste ouverte : un cessez-le-feu énergétique n’a de sens que si Kiev peut menacer en retour des cibles militaires russes, ce que Washington n’a pas encore autorisé. Le 3 novembre, les électeurs américains diront ce qu’ils pensent de ce troc.

Il reste un front que ce texte n’a fait qu’effleurer, celui de l’information. Londres a annoncé un Centre national de défense de l’information, et Ed Miliband a mis en garde à Varsovie contre les attaques hybrides russes sur tout le continent. Kiev revendique de son côté ses frappes sur les centres de données de Yandex, sans que les spécialistes consultés constatent, à ce stade, une baisse démontrée des opérations d’influence russes. Que sait-on de l’ingérence russe, que peut-on prouver, et qu’a à offrir l’Ukraine à l’Europe dans cette guerre-là ? Nous y consacrerons notre prochain papier.